Cette fiche est consacrée au poème Les chats de Charles Baudelaire (1821-1867). Attention ! Il ne s'agit ni d'un commentaire composé, ni d'un corrigé type, et en aucun cas d'un devoir scolaire. N'y cherchez donc pas autre chose que des idées, des notes, des références, des suggestions, des intuitions que je suis trop paresseux pour approfondir, des éléments à utiliser ou à rejeter (ou, encore mieux, à contester), à trier et à organiser. Que chacun choisisse donc selon ses besoins et ses connaissances. En évitant le copier/coller, bien évidemment.

Pour alléger le texte, j'utiliserai l'abréviation FdM pour les Fleurs du Mal et SdP pour le Spleen de Paris. Les poèmes extraits des Fleurs du Mal sont toujours indiqués par leur numéro dans l'édition de 1861.

Extrait

Les Chats

Les amoureux fervents et les savants austères
Aiment également, dans leur mûre saison,
Les chats puissants et doux, orgueil de la maison,
Qui comme eux sont frileux et comme eux sédentaires.

Amis de la science et de la volupté,
Ils cherchent le silence et l'horreur des ténèbres ;
L'Erèbe les eût pris pour ses coursiers funèbres,
S'ils pouvaient au servage incliner leur fierté.

Ils prennent en songeant les nobles attitudes
Des grands sphinx allongés au fond des solitudes,
Qui semblent s'endormir dans un rêve sans fin ;

Leurs reins féconds sont pleins d'étincelles magiques
Et des parcelles d'or, ainsi qu'un sable fin,
Étoilent vaguement leurs prunelles mystiques.

Présentation

Pièce n° 56 (LVI) dans la 1ère édition des Fleurs du Mal (1857), n° 66 (LXVI) dans la seconde édition (1861) et n° 68 (LXVIII) dans l'édition posthume de 1868, elle appartient à la section Spleen et Idéal. Le poème fut publié pour la première fois dans la revue Le Corsaire-Satan en novembre 1847, puis inséré dans Le chat Trot, une nouvelle de Jules François Félix Husson, dit Champfleury (1821-1889). On le retrouve en 1853 dans les Aventures de Mademoiselle Mariette, un roman du même Champfleury.

La forme

Sonnet irrégulier et atypique (c'est le seul des Fleurs du Mal construit sur ce modèle), de structure ABBA CDDC EEF GFG. Les rimes A, D, E et G sont féminines, les rimes B, C et F sont masculines.

Un thème récurrent

les chats sont au centre de trois pièces des Fleurs du Mal  : N° 34 (XXXIV), N° 51 (LXI) et N° 66 (LXVI), celui-là même qui fait l'objet de cette fiche. Ces trois poèmes se trouvent dans la section Spleen et Idéal. Un poème en prose du Spleen de Paris est consacré aux étranges particularités des yeux des chats (L'Horloge - SdP - XVI). Le poème en prose Les bienfaits de la lune (SdP - XXXVII) évoque les chats qui se pâment sur les pianos et qui gémissent comme les femmes, d’une voix rauque et douce ! On trouve également une  courte note révélatrice dans les journaux intimes du poète  : Pourquoi les démocrates n'aiment pas les chats, il est facile de le deviner. Le chat est beau ; il révèle des idées de luxe, de propreté, de volupté, etc. (Journaux intimes - Fusées). On peut donc conclure que l'animal exerçait une fascination particulière sur Baudelaire, fascination relevée par plusieurs de ses contemporains. L'écrivain Champfleury témoignait  : Un chat apparaissait-il à la porte d'un corridor où traversait-il la rue, Baudelaire allait à lui, l'attirait par des câlineries, le prenait dans ses bras, et le caressait, - même à rebrousse-poil (Les Chats - J. Rothschild, Paris, 1869). Dans la préface de l'édition posthume des Fleurs du Mal (1868), Théophile Gautier (1811-1872) écrivait  : Il aimait ces charmantes bêtes tranquilles, mystérieuses et douces, aux frissonnements électriques, dont l’attitude favorite est la pose allongée des sphinx qui semblent leur avoir transmis leurs secrets.

Médiums et miroirs

Le mot médium est apparu au XIXe siècle, avec la mode du spiritisme et les ouvrages de Hippolyte Léon Denizard Rivail, dit Allan Kardec (1804-1869), théoricien de ce mouvement philosophique. Le médium est l'intermédiaire entre le monde matériel et le monde spirituel, celui qui - on ne sait par quel miracle -, possède des aptitudes particulières pour entrer en contact avec le monde des esprits, et qui se trouve au milieu de ces deux univers qu'il fait communiquer. On recherchera les nombreux médiums qui peuplent les Fleurs du Mal  : les Bohémiens en voyage (FdM - XIII), ces voyageurs pour lesquels est ouvert L'empire familier des ténèbres futures, les Aveugles (FdM - XCII) Dardant on ne sait où leurs globes ténébreux, L'Horloge (FdM - LXXXV), dieu sinistre, effrayant, impassible, les anges, celui de la Mort des Amants (FdM - CXXI), qui vient ranimer fidèle et joyeux Les miroirs ternis et les flammes mortes, Les Hiboux (FdM - LXVII) Ainsi que des dieux étrangers, les Yeux du Flambeau vivant (FdM - XLIII), qu'un Ange très-savant a sans doute aimantés, etc.

À côté de ces médiums, et souvent confondus avec eux, les Fleurs du Mal contiennent des miroirs. Ce sont les êtres, les objets ou les éléments qui renvoient au poète son image ou l'écho des mouvements de son âme. La mer (L'homme et la mer - FdM - XIV), l'Albatros (FdM - II), le Portrait (Un Fantôme - FdM - XXXVIII), le Flacon, (FdM - XLVIII), la cloche (La cloche fêlée - FdM - LXXIV), etc.

Les chats du poème sont apparentés aux deux familles. Tels des miroirs, ils reflètent la personnalité du poète, qui y retrouve nombre de ses inclinations  : Baudelaire lui-même était un chat voluptueux, câlin, aux façons veloutées, à l’allure mystérieuse, plein de force dans sa fine souplesse, fixant sur les choses et les hommes un regard d’une lueur inquiétante, libre, volontaire, difficile à retenir, mais sans aucune perfidie et fidèlement attaché à ceux vers qui l’avait une fois porté son indépendante sympathie. (Théophile Gautier - Préface à l'édition posthume des Fleurs du Mal). Mais le chat est également, - tout comme le poète -, un médium, un rêveur sacré (Victor Hugo - 1802-1885 - Fonction du poète). Cet animal si familier et naturel est doté ici de caractéristiques sur/naturelles. Comparé au sphinx de la mythologie, créature aussi cruelle qu'énigmatique, il est en relation avec le monde des ténèbres et les Enfers. Le chat, avec ses yeux phosphoriques qui lui servent de lanternes et les étincelles jaillissant de son dos, hante sans peur les ténèbres, où il rencontre les fantômes errants, les sorcières, les alchimistes, les nécromanciens, les résurrectionistes, les amants, les filous, les assassins, les patrouilles grises et toutes ces larves obscures qui ne sortent et ne travaillent que la nuit. (Théophile Gautier - Préface à l'édition posthume des Fleurs du Mal)

Les chats sont doubles. Nous retrouverons cette idée de dualité tout au long du poème.

Dieux ou démons

Au fil des siècles, le chat a connu un destin tourmenté. Adoré dans l'Antiquité, excommunié et persécuté par les chrétiens, réhabilité par les classiques, puis par les romantiques, le chat a traversé l'histoire avec des fortunes bien diverses. L'Égypte ancienne le déifiait sous les trait de la douce et cruelle déesse Bastet (on trouve également le nom Pascht, Bast, Bastit, etc.) Le temple de Bubastis lui était consacré, et chaque année, des fêtes somptueuses célébraient son culte. On y a retrouvé des chats embaumés dans des sarcophages. Au Moyen âge, cette vénération païenne fut suspecte aux théologiens chrétiens et à l'Inquisition, qui représenta le chat comme un animal démoniaque, associé à la sorcellerie, et lui mena une guerre impitoyable. Il nous en est resté quelques superstitions  : dans l'inconscient collectif, le chat noir est encore associé au malheur et au mauvais présage. Dans les tableaux allégoriques, le chat symbolisait souvent l'hypocrisie et la trahison. Dans les fables et les contes du XVIIe siècle, il représentait la ruse (voir le Chat botté de Charles Perrault - 1628-1703 - ou les nombreuses fables de Jean de La Fontaine - 1621-1695 - qui le mettent en scène). Son indépendance et son caractère mystérieux et sensuel séduisirent les romantiques. Maupassant et Théophile Gautier, entre autres, lui consacrèrent des pages chaleureuses. Chateaubriand se proposait même de le réhabiliter  : J'aime dans le chat ce caractère indépendant et presque ingrat qui le fait ne s'attacher à personne, cette indifférence avec laquelle il passe des salons à ses gouttières natales ; on le caresse, il fait le gros dos ; mais c'est un plaisir physique qu'il éprouve et non comme le chien une niaise satisfaction d'aimer et d'être fidèle à son maître, qui l'en remercie à coups de pied. Le chat vit seul, il n'a nul besoin de société, il n'obéit que quand il veut, fait l'endormi pour mieux voir et griffe tout ce qu'il peut griffer. Buffon a maltraité le chat  : je travaille à sa réhabilitation, et j'espère en faire un animal convenablement honnête, à la mode du temps. (Comte de Marcellus - Chateaubriand et son temps, Levy, 1859, cité in Les Chats de Montfleury).

Fascination et/ou répulsion

l'ailurophobie (phobie des chats) est assez rare. César, Henri III et Napoléon en auraient été atteints (à vérifier). Le poète Pierre de Ronsard (1524-1585) avouait sans détour la répulsion qu'il éprouvait à la vue d'un chat et l'état de panique dans lequel cela le plongeait  :

Homme ne vit, qui tant haïsse au monde
Les chats que moi, d'une haine profonde ;
Je hais leurs yeux, leur front, et leur regard ;
Et les voyant je m'enfuis d'autre part,
Tremblant de nerfs, de veines et de membres ;
Et jamais chat n'entre dedans ma chambre ;
(Ronsard - Le chat - À Remy Belleau, poète)

Cette ambivalence entre amour et haine, entre fascination et répulsion a été finement analysée par Guy de Maupassant (1850-1893)  : ...je les aime et je les déteste, ces animaux charmants et perfides. J'ai plaisir à les toucher à faire glisser sous ma main leur poil soyeux qui craque, à sentir leur chaleur dans ce poil, dans cette fourrure fine, exquise. Rien n'est plus doux, rien ne donne à la peau une sensation plus délicate, plus raffinée, plus rare que la robe tiède et vibrante d'un chat. Mais elle me met aux doigts, cette robe vivante, un désir étrange et féroce d'étrangler la bête que je caresse. Je sens en elle l'envie qu'elle a de me mordre et de me déchirer, je la sens et je la prends, cette envie, comme un fluide qu'elle me communique, je la prends par le bout de mes doigts dans ce poil chaud, et elle monte, elle monte le long de mes nerfs, le long de mes membres jusq'uà mon coeur, jusqu'à ma tête, elle m'emplit, court le long de ma peau, fait se serrer mes dents. Et toujours, toujours, au bout de mes dix doigts, je sens le chatouillement vif et léger qui me pénètre et m'envahit. (Sur les chats, publié dans le journal Gil Blas du 9 février 1886)

S'il faut en croire les témoignages, Baudelaire lui-même avait des comportements assez ambigus vis à vis des chats : Je dînais avec lui régulièrement dans une taverne de la rue Bréda, habitée par un chat noir. Que de fois Baudelaire, dont l'estomac était dévasté pour des causes que j'expliquerai plus loin [l'abus des stupéfiants et des excitants] que de fois, dis-je, Baudelaire se contenta de prendre une douzaine d'huîtres qu'il fit manger au matou avec des attentions de père... Il n'était pas rare qu'après la régalade, il ne saisît l'animal par la queue et l'élevant en l'air ne lui arrachât les poils de ses moustaches avec une joie qui tenait du délire... L'action fascinatrice du mal sur Baudelaire s'est souvent traduite de façon dangereuse. Un jour, il essaya de mettre le feu au bois de Boulogne !... Une autre fois il faillit se faire dévorer la main au Jardin-des-Plantes par un lion au nez duquel il avait présenté un cigare. (Adrien Marx : Une figure étrange, in L'Évènement du 14 juin 1866. Cité dans Baudelaire devant ses contemporains, W.T. Brandy et Claude Pichois, Éditions du Rocher, 1957)

Féminin et lunaire  : Pour comprendre le chat, il faut être d'essence féminine et poétique, écrivait Champfleury. Dans l'inconscient collectif, le chat, par sa grâce et sa sensualité - et peut-être aussi par ses ruses et ses coups de griffes, pardon mesdames -, est associé à l'image de la femme. Est-ce d'ailleurs un hasard si les deux mots Féline/Féminine sont aussi proches phonétiquement (on pourrait parler de paronymie) ? On les opposera à canin/masculin. Quant à la relation mystérieuse qui unit le chat à la lune, l'historien grec Plutarque (46-125 ap. J.C.) évoquait déjà la chatte symbole de la lune, à cause de la variété de sa peau, qu'elle besogne la nuit  et ce qui à l'aventure est fabuleux, mais bien est véritable que les prunelles de ses yeux se remplissent et s'élargissent en la pleine lune, et au contraire s'étrécissent et se diminuent au decours d'icelle (Plutarque - D'Isis et d'Osiris - Traduction Amyot).

Dans un devoir sérieux, on évitera de citer les Aristochats de Walt Disney (en haut, mais vous aviez reconnu) et on évitera surtout de mettre ce sympathique dessin animé sur le même plan que le suberbe Rendez-vous des chats (1868), dessin lithographique de Édouard Manet (1832-1883) : Le Rendez-vous de Chats d’Édouard Manet, donné par Champfleury dans son livre, est un chef-d’oeuvre qui fait rêver. Sur un toit éclairé par la lune, le Chat blanc aux oreilles dressées dessiné d’un trait initial, et le Chat noir rassemblé, attentif, aux moustaches hérissées, dont la queue relevée en S dessine dans l’air comme un audacieux paraphe, s’observent l’un l’autre, enveloppés dans la vaste solitude des cieux. A ce moment où dort l’homme fatigué et stupide, l’extase est à eux et l’espace infini ; ils ne peuvent plus être attristés par les innombrables lieux communs que débite effrontément le roi de la création, ni par les pianos des amateurs pour lesquels ils éprouvent une horreur sacrée, puisqu’ils adorent la musique ! (Théodore de Banville - Le Chat - 1882).

On s'abstiendra également d'évoquer les Nekomimi des mangas japonais, ces jeunes filles affublées d'oreilles de chats, et parfois même de pattes et d'une queue, même si la relation étroite entre le chat, la femme et la lune s'y trouve parfois illustrée de manière saisissante (je n'ai pas relevé le nom de l'auteur de ce dessin et je remercie celui ou celle qui pourrait me le communiquer. Je le publie ici pour faire rêver les petites filles)  :

 

Plus sérieusement, dans la 2ème édition (1861) et la 3ème édition (1868) des Fleurs du Mal, le sonnet Les chats se trouve placé immédiatement après le sonnet Tristesse de la lune.

Ce soir, la lune rêve avec plus de paresse ;
Ainsi qu’une beauté, sur de nombreux coussins,
Qui d’une main distraite et légère caresse
Avant de s’endormir le contour de ses seins,...

Une étude historique  : en 1962, en rupture complète avec la méthode critique traditionnelle, le linguiste Roman Jakobson (1896-1982) et l'anthropologue et ethnologue Claude Levi-Strauss (1908-2009) publièrent dans la revue française d'anthropologie L'Homme (tome 2 n°1. pp. 5-21) une analyse structuraliste du poème Les Chats. Cette étude très fouillée étudiait le sonnet d'une manière quasi scientifique à travers sa structure et sa construction grammaticale, phonologique, syntactique, sémantique, etc.

Les réactions furent diverses. Certains saluèrent la modernité de la démarche et les nouvelles perspectives d'études qu'elle annonçait. D'autres n'y virent qu'un fatras de notions indigestes et obscures  : Le résultat était prévisible  : jamais ne vit-on plus beau fiasco sur les terrains d'expériences de la critique (Gérald Antoine - Où en est-on de la "Nouvelle Critique" ? - Le Français moderne, octobre 1973).

Cette étude se trouve facilement sur Internet. Celles et ceux qui seraient curieux de la consulter pourront la télécharger sur le site de la revue Persée  (pdf) :
Les Chats - R. Jakobson et C. Lévi-Strauss

Que faut-il en penser ? Ces recherches universitaires ont largement imprégné les instructions et les programmes de l'enseignement secondaire, au moins à travers le jargon pseudo scientifique pontifiant et boursouflé emprunté à la linguistique et au structuralisme, mais utilisé sans la science ni la réflexion de Jakobson et Levi-Strauss. Dès le collège, on ne parle plus désormais que de champs lexicaux, c'est bien plus chic que vocabulaire, même si ça veut dire la même chose, on se gargarise d'énonciation, et l'on arrive à demander à l'élève à propos d'un extrait d'Andromaque de distinguer les déictiques qui désignent le destinataire et les expressions qui le caractérisent (Cité in Rapport de l'Association des Professeurs de Lettres (APS) sur l'enseignement des lettres au collège - 2005). Racine n'y aurait certainement pas pensé. Mais les têtes (mal) pensantes qui élaborent les méthodes et les programmes scolaires continuent d'imposer ces pédanteries grotesques que Montaigne dénonçait déjà voilà plus de quatre siècles : Écoutez les gens parler de « métonymie », de « métaphore », d'« allégorie » et autres termes de grammaire du même genre : ne vous semble-t-il pas qu'on décrit par là une langue rare et étrangère ? C'est pourtant du bavardage de votre femme de chambre qu'il s'agit... ! (Montaigne - Les Essais, I, 51 - Sur la vanité des mots).

Un poème est une oeuvre d'art, au même titre qu'une page symphonique ou qu'un tableau. Il est construit selon des lois et des règles strictes, il a une structure, une forme, c'est un objet artistique qui témoigne d'un savoir-faire. Il est donc effectivement important, pour l'appréhender et l'analyser, de connaître ces règles avec leur vocabulaire adéquat. Si j'analyse une oeuvre musicale, je serai bien obligé d'utiliser des termes techniques précis, je serai amené à parler de modulation, de cadence rompue ou parfaite, d'anacrouse ou de marche harmonique. Mais les oeuvres d'art ne sont pas que des accumulations de procédés plus ou moins savants. Elle sont également porteuses de sens et d'émotion. Elle sont les créations d'hommes ou de femmes qui vivaient à des époques données, qui avaient une personnalité, qui éprouvaient des sentiments, qui aimaient, qui étaient heureux ou qui souffraient, et qui voulaient communiquer quelque chose. Notre système politique et économique a certainement intérêt aujourd'hui  à purger les programmes scolaires de tout ce qui ressemble de près ou de loin aux sciences humaines, ces disciplines qui incitent à réfléchir - donc à contester -, à une époque où il ne s'agit que de consommer et d'être les bons petits soldats décérébrés du système libéral. Dans cette logique, après l'avoir dépouillée de ses piliers, la grammaire, la conjugaison, l'orthographe et le vocabulaire, il était important de vider la littérature de ses relations avec la psychologie, la philosophie, la sociologie, l'histoire, l'art, l'humain, en un mot, pour n'en faire qu'une discipline absurde et sinistre, vaguement scientifique, dont l'objet stérile est de chercher des schémas narratifs ou actanciels, d'identifier des synecdoques, des hypotyposes et des modalisateurs, d'ergoter sur des déictiques, des énonciateurs ou de relever la dimension locutoire, illocutoire ou perlocutoire d'un discours. On sait, depuis mai 68, que les révoltes étudiantes partent des facs de lettres et de sciences humaines. Il importe donc de rebuter par avance les candidats aux études littéraires afin d'y attirer le moins de monde possible, et de lobotomiser ceux qu'on n'a pas réussi à décourager. Sur ce plan, c'est une réussite complète. Aparté un peu long, peut-être, mais il fallait que cela fût dit.

Un poème en équilibre : Entre sacré et maudit, dieu et démon, féminin et lunaire, minou à sa mémère qui ronronne innocemment près du feu ou matou de la sorcière qui surveille le chaudron où mitonne le philtre magique, le chat est ambigu, bivalent. On peut parler de dualité, et sur la même étymologie, on aura peut-être envie de glisser vers la duplicité (l'hypocrisie, la trahison). Baudelaire met en valeur ce caractère double en plaçant dans les six premiers vers cinq associations de mots ou de syntagmes reliés par la conjonction de coordination ET. L'adverbe également, au deuxième vers, et l'anaphore du quatrième vers (comme eux... comme eux...) appuie encore cette idée de couplage, de symétrie, d'équilibre.

amoureux fervents ET savants austères
également
puissants ET doux
comme eux... - comme eux...
frileux ET sédentaires
science ET volupté
silence ET horreur

Mais avant d'étudier plus particulièrement chacune de ces associations, je suis amené à me demander quelle est la fonction du connecteur logique ET. Ce petit mot si simple peut en effet être cumulatif ou distributif. Aïe ! Voilà que je parle comme un manuel de français version 2011. Mais la notion n'est pas si complexe et peut s'expliquer simplement. Si j'écris : J'ai acheté du chocolat et des biscuits au supermarché, le ET accumule les produits que j'ai achetés. Si l'on ouvre mon cabas au sortir du magasin, on y trouvera du chocolat plus des biscuits. En revanche, si j'écris : le chocolat et les biscuits sont en vente au supermarché, je n'accumule plus vraiment les produits, je ne les additionne plus, je leur distribue à chacun une qualité (celle d'être en vente au supermarché), mais il ne sont évidemment pas les seuls à y être vendus. Dans une fonction cumulative, les deux termes doivent être examinés comme un ensemble d'éléments additionnés, cumulés, éléments qui forment un tout. Dans une fonction distributive, les deux éléments sont indépendants l'un de l'autre et peuvent être dissociés. Dans le poème, les quatre premiers ET sont distributifs. Il peut y avoir un doute sur le dernier.

Les amoureux fervents et les savants austères  : Si j'ignorais le titre du sonnet, je serais un peu dérouté par les deux premiers vers, car le texte m'évoque d'emblée deux personnages énigmatiques et les chats n'apparaissent qu'au troisième vers. Baudelaire m'invite à les découvrir à travers les caractéristiques de deux catégories de personnages qui les apprécient. A priori, les savants s'opposent aux amoureux. Les uns sont conduits par la raison, les autres par la déraison. Mais la raison n'est pas ce qui règle l'amour, reconnaissait Alceste dans le Misanthrope de Molière (1622-1673). On se souviendra de la pensée du philosophe Pascal (1623-1662)  : Le coeur a des raisons que la raison ne connaît point. Les savants vivent dans le monde de l'esprit, les amoureux dans le monde des sens. Mais gardons-nous de penser que ces deux mondes parallèles ne communiquent pas entre eux. Par le jeu des correspondances, des analogies, Baudelaire veut mettre en vibration les odeurs, les couleurs, les idées, pour chanter les transports de l'esprit et des sens (Correspondances - FdM - IV). Dans cette perspective, tant chez l'amoureux fervent que chez le savant austère, le chat est un hiéroglyphe, un symbole, une analogie qui ouvre des portes donnant sur d'autres mondes.

J'ai pourtant l'intuition que ces deux figures n'en font qu'une, comme un objet qui se dédouble et devient flou lorsqu'on le regarde de trop près, et qui reprend son apparence lorsqu'on l'éloigne de ses yeux. Les assonances et les allitérations me suggèrent de mystérieuses relations  :

Les amoureux fervents et les savants austères

Selon Littré, la ferveur est un sentiment vif qui porte aux choses de piété, de charité. Le mot porte à la fois une idée religieuse de dévotion et une notion d'enthousiasme. Son étymologie nous ramène à la chaleur, à l'ardeur, au feu. L'amoureux fervent brûle d'amour. Baudelaire veut-il souffler le chaud et le froid lorsqu'il oppose la ferveur à l'austérité ? L'austérité, c'est la rigueur, la sévérité morale appliquée à soi-même (mais la chambre de l'amoureux baudelairien est loin d'être austère. C'est une chambre confinée, pleine de miroirs, de tableaux, de bibelots, de tentures, d'étranges fleurs sur les étagères (La mort des amants - FdM - CXXI), de meubles luisant polis par les ans (L'invitation au voyage - FdM - LIII) c'est la chambre de la Fanfarlo (une nouvelle de Baudelaire publiée en 1847), encombrée de choses molles, parfumées et dangereuses à toucher, un ravissant taudis, qui tient à la fois du mauvais lieu et du sanctuaire). L'homme fervent est brûlant de passion, l'homme austère est froid et réservé. La ferveur nous suggère la religion, l'austérité nous place sur le terrain de la morale. Pourtant, si je plaque la ferveur sur l'austérité, je vois par transparence se dessiner une autre figure, celle du  religieux, du moine, amoureux de dieu dans la ferveur de la prière et du cantique, et tellement austère dans sa robe de bure et sa cellule aux murs nus meublée seulement d'un méchant lit dur, d'une table et d'une chaise. La thèse amoureux/ferveur/chaleur/sensusalité et l'antithèse savant/austérité/froideur/raison font émerger une synthèse qui concilie et dépasse les deux termes  : le mysticisme, l'extase religieuse dans la rigueur de la règle monacale. Le poème se termine d'ailleurs sur le mot mystique. Et l'on aura bien sûr le droit d'aller plus loin encore et de voir dans cette synthèse l'image de l'artiste et plus particulièrement du poète, alchimiste du verbe étudiant sans relâche les mystères des mots et des sons pour faire naître la beauté dont il est l'amoureux fervent.

Aiment également dans leur mûre saison  : L'adverbe également, nous l'avons vu, contribue à accentuer l'idée de couplage et d'équilibre que l'on trouve dans les six premiers vers. L'adjectif mûre nous suggère des amoureux et des savants d'un certain âge, comme dit gentiment mon dictionnaire. Lorsqu'on inverse les termes et qu'on parle d'âge certain, on ne dit plus mûr, mais pourri (pourri, c'est pour rire). Est-ce à dire que les jeunes gens ne peuvent aimer et comprendre les chats ? De fait, tout semble opposer la jeunesse turbulente, bruyante, remuante, irrespectueuse, aux chats calmes, silencieux, pensifs et hiératiques. Plus conforme à leur caractère méditatif, la maturité sous-entend la sagesse, la réflexion, l'expérience, et peut-être - souvent, hélas - un certain désabusement.

Les chats puissants et doux  : Il faut attendre ce troisième vers pour voir apparaître les chats puissants et doux - encore mis en valeur par le rejet -, tels de grands artistes dont l'entrée en scène est soigneusement préparée. La puissance qu'on leur attribue implique une idée de force. Mais force et puissance ne sont pas tout à fait synonymes. La force réside dans l'individu, c'est une de ses qualités intrinsèques, qu'elle soit physique (un corps musculeux) ou morale (une égalité d'humeur et la capacité de faire face à l'adversité). La puissance, en revanche, ne s'éprouve et ne se démontre qu'en fonction des autres. Elle doit s'étendre et rayonner pour se concrétiser. Selon Littré, la puissance est le droit ou l'acte par lequel on commande aux autres. C'est l'autorité, le pouvoir. Un monarque puissant est un souverain dont l'autorité, le pouvoir s'étendent sur de nombreux territoires, sur de nombreux vassaux, sur de nombreux sujets. La puissance accompagnée de violence s'appelle despotisme, tyrannie. La puissance enveloppée de douceur s'appelle mansuétude ou bienveillance. Le chat est un monarque, ou plutôt, si je l'oppose au serf évoqué au quatrain suivant, le chat est un seigneur, celui qui a l'autorité féodale sur certaines personnes ou sur certaines propriétés (Littré).

orgueil de la maison  : L'expression est ambiguë, elle peut être comprise de deux façons  : est-ce la maison qui s'ennorgueillit d'abriter le chat, ou le chat qui personnalise l'orgueil dans la maison ? La fierté du chat évoquée au quatrain suivant nous invite plutôt à adopter cette deuxième hypothèse. Le chat est intimement lié à la maison. Il ne connaît pas son maître, il ne connaît que sa demeure, son empire (le mien était plus sélectif encore, il ne connaissait que sa gamelle).

C’est l’esprit familier du lieu ;
Il juge, il préside, il inspire
Toutes choses dans son empire ;
Peut-être est-il fée, est-il dieu ?
(Le Chat - FdM - LI - II)

Qui comme eux sont frileux et comme eux sédentaires  : l'anaphore (figure de style qui consiste à répéter les mêmes mots au début de chaque phrase ou de chaque proposition) vient à nouveau renforcer cette idée de couplage, d'équilibre. Le chat est un animal domestique (qui appartient à la maison, à l'intérieur de la famille - Littré). Les deux adjectifs frileux et sédentaires viennent clore le premier quatrain sur l'image un peu bourgeoise et pantouflarde d'un univers feutré, calfeutré et confiné, quelque part entre le boudoir sensuel de l'amoureux et le laboratoire ordonné du savant. Le chat, malgré ses pouvoirs occultes, y fait un peu figure d'accessoire, d'élément de décor, au même titre que le miroir ou le vase qui contient les fleurs rares et odorantes. Chat bibelot qui traverse certains des poèmes des Fleurs du Mal, ceux qu'on aperçoit fugitivement, qui se pâment sur les pianos (Les bienfaits de la lune - SdP - XXXVII).

Dans ma cervelle se promène,
Ainsi qu’en son appartement,
Un beau chat, fort, doux et charmant.
(Le chat - FdM - LI - I)

Chat furtif qui ne fait que passer,

Et le long des maisons, sous les portes cochères,
Des chats passaient furtivement,
(Confession - FdM - XLV)

Chats-bibelots et femmes-objets rangés sur des étagères, comme les aligne le peintre Léonor Fini (1908-1996)  :

Léonor fini : Miroir des chats

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Clément M

Freelancer et pilote, j'espère atteindre la sagesse en partageant le savoir que j'ai acquis lors de mes voyages au volant de ma berline. Curieux scientifique, ma soif de découverte n'a d'égale que la durée de demie-vie du bismuth 209.

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