Présentation de la nouvelle

Contexte de parution

Guy de Maupassant fait publier, dans le numéro du 9 septembre 1884 de Gil Blas, la nouvelle « La dot ». Elle sera reprise plus tard dans son recueil Toine, paru en 1886.

Quelles sont les œuvres de Guy de Maupassant ? Les genres favoris de Guy de Maupassant étaient le réalisme et le fantastique !

Résumé

Jeanne Cordier est une jeune fille de bonne famille, que l'on promet à Simon Lebrument, un jeune notaire pressé par des affaires coûteuses. Une fois mariés, ils se décident, apparemment tout amoureux, de partir à Paris tous les deux, la dot de trois cent mille francs sous le bras, pour que le notaire puisse mener à bien son projet de rachat en cours.

Arrivés à Paris, Lebrument propose à sa femme d'aller déjeuner au boulevard des Italiens et, pour ce faire, de prendre l'omnibus plutôt qu'un fiacre, prétextant l'économie résultant d'un tel voyage. Dans le transport en commun, il dit à sa femme vouloir fumer une cigarette sur le toit et laisse seule sa femme.

Les passagers défilent devant les yeux de Jeanne abandonnée de son compagnon ; les arrêts passent ; Jeanne se retrouve finalement seule, à Vaugirard, dernier arrêt du parcours. Alors, le chauffeur lui apprend que l'homme au gros portefeuille est tantôt descendu à Madeleine.

Effarée, apeurée, Jeanne se souvient d'un cousin habitant non loin de là. Elle le rejoint avec ses derniers sous, voyageant cette fois en fiacre. Henry, le parent providentiel, lui apprendra alors, avec toute sa lucidité masculine, que son tout récent mari a dû rejoindre la Belgique avec le magot.

Texte intégral

LA DOT

Personne ne s’étonna du mariage de maître Simon Lebrument avec Mlle Jeanne Cordier. Maître Lebrument venait d’acheter l’étude de notaire de maître Papillon ; il fallait, bien entendu, de l’argent pour la payer ; et Mlle Jeanne Cordier avait trois cent mille francs liquides, en billets de banque et en titres au porteur.
Maître Lebrument était un beau garçon, qui avait du chic, un chic notaire, un chic province, mais enfin du chic, ce qui était rare à Boutigny-le-Rebours.
Mlle Cordier avait de la grâce et de la fraîcheur, de la grâce un peu gauche et de la fraîcheur un peu fagotée ; mais c’était, en somme, une belle fille désirable et fêtable.
La cérémonie d’épousailles mit tout Boutigny sens dessus dessous.
On admira fort les mariés, qui rentrèrent cacher leur bonheur au domicile conjugal, ayant résolu de faire tout simplement un petit voyage à Paris après quelques jours de tête-à-tête.
Il fut charmant ce tête-à-tête, maître Lebrument ayant su apporter dans ses premiers rapports avec sa femme une adresse, une délicatesse et un à-propos remarquables. Il avait pris pour devise : « Tout vient à point à qui sait attendre. » Il sut être en même temps patient et énergique. Le succès fut rapide et complet.
Au bout de quatre jours, Mme Lebrument adorait son mari. Elle ne pouvait plus se passer de lui, il fallait qu’elle l’eût tout le jour près d’elle pour le caresser, l’embrasser, lui tripoter les mains, la barbe, le nez, etc. Elle s’asseyait sur ses genoux, et, le prenant par les oreilles, elle disait : « Ouvre la bouche et ferme les yeux. » Il ouvrait la bouche avec confiance, fermait les yeux à moitié, et il recevait un bon baiser bien tendre, bien long, qui lui faisait passer de grands frissons dans le dos. Et à son tour il n’avait pas assez de caresses, pas assez de lèvres, pas assez de mains, pas assez de toute sa personne pour fêter sa femme du matin au soir et du soir au matin.
Une fois la première semaine écoulée, il dit à sa jeune compagne :
— Si tu veux, nous partirons pour Paris mardi prochain. Nous ferons comme les amoureux qui ne sont pas mariés, nous irons dans les restaurants, au théâtre, dans les cafés-concerts, partout, partout.
Elle sautait de joie.
— Oh ! oui, oh ! oui, allons-y le plus tôt possible.
Il reprit :
— Et puis, comme il ne faut rien oublier, préviens ton père de tenir ta dot toute prête ; je l’emporterai avec nous et je paierai par la même occasion maître Papillon.
Elle prononça :
— Je le lui dirai demain matin.
Et il la saisit dans ses bras pour recommencer ce petit jeu de tendresse qu’elle aimait tant, depuis huit jours.
Le mardi suivant, le beau-père et la belle-mère accompagnèrent à la gare leur fille et leur gendre qui partaient pour la capitale.
Le beau-père disait :
— Je vous jure que c’est imprudent d’emporter tant d’argent dans votre portefeuille. Et le jeune notaire souriait.
— Ne vous inquiétez de rien, beau-papa, j’ai l’habitude de ces choses-là. Vous comprenez que, dans ma profession, il m’arrive quelquefois d’avoir près d’un million sur moi. De cette façon, au moins, nous évitons un tas de formalités et un tas de retards. Ne vous inquiétez de rien.
L’employé criait :
— Les voyageurs pour Paris en voiture !
Ils se précipitèrent dans un wagon où se trouvaient deux vieilles dames.
Lebrument murmura à l’oreille de sa femme :
— C’est ennuyeux, je ne pourrai pas fumer.
Elle répondit tout bas :
— Moi aussi, ça m’ennuie bien, mais ça n’est pas à cause de ton cigare.
Le train siffla et partit. Le trajet dura une heure, pendant laquelle ils ne dirent pas grand-chose, car les deux vieilles femmes ne dormaient point.
Dès qu’ils furent dans la cour de la gare Saint-Lazare, maître Lebrument dit à sa femme :
— Si tu veux, ma chérie, nous allons d’abord déjeuner au boulevard, puis nous reviendrons tranquillement chercher notre malle pour la porter à l’hôtel.
Elle y consentit tout de suite :
— Oh oui, allons déjeuner au restaurant. Est-ce loin ?
Il reprit :
— Oui, un peu loin, mais nous allons prendre l’omnibus.
Elle s’étonna :
— Pourquoi ne prenons-nous pas un fiacre ?
Il se mit à la gronder en souriant :
— C’est comme ça que tu es économe, un fiacre pour cinq minutes de route, six sous par minute, tu ne te priverais de rien.
— C’est vrai, dit-elle, un peu confuse.
Un gros omnibus passait, au trot des trois chevaux. Lebrument cria :
— Conducteur ! eh ! conducteur !
La lourde voiture s’arrêta. Et le jeune notaire, poussant sa femme, lui dit, très vite :
— Monte dans l’intérieur, moi je grimpe dessus pour fumer au moins une cigarette avant mon déjeuner.
Elle n’eut pas le temps de répondre ; le conducteur, qui l’avait saisie par le bras pour l’aider à escalader le marchepied, la précipita dans sa voiture, et elle tomba, effarée, sur une banquette, regardant avec stupeur, par la vitre de derrière, les pieds de son mari qui grimpait sur l’impériale.
Et elle demeura immobile entre un gros monsieur qui sentait la pipe et une vieille femme qui sentait le chien.
Tous les autres voyageurs, alignés et muets — un garçon épicier, une ouvrière, un sergent d’infanterie, un monsieur à lunettes d’or coiffé d’un chapeau de soie aux bords énormes et relevés comme des gouttières, deux dames à l’air important et grincheux, qui semblaient dire par leur attitude : « Nous sommes ici, mais nous valons mieux que ça », — deux bonnes sœurs, une fille en cheveux et un croque-mort, — avaient l’air d’une collection de caricatures, d’un musée des grotesques, d’une série de charges de la face humaine, semblables à ces rangées de pantins comiques qu’on abat, dans les foires, avec des balles.
Les cahots de la voiture ballottaient un peu leurs têtes, les secouaient, faisaient trembloter la peau flasque des joues ; et, la trépidation des roues les abrutissant, ils semblaient idiots et endormis.
La jeune femme demeurait inerte :
— Pourquoi n’est-il pas venu avec moi ? se disait-elle. Une tristesse vague l’oppressait. Il aurait bien pu, vraiment, se priver de cette cigarette.
Les bonnes sœurs firent signe d’arrêter, puis elles sortirent l’une devant l’autre, répandant une odeur fade de vieille jupe.
On repartit, puis on s’arrêta de nouveau. Et une cuisinière monta, rouge, essoufflée. Elle s’assit et posa sur ses genoux son panier aux provisions. Une forte senteur d’eau de vaisselle se répandit dans l’omnibus.
— C’est plus loin que je n’aurais cru, pensait Jeanne.
Le croque-mort s’en alla et fut remplacé par un cocher qui fleurait l’écurie. La fille en cheveux eut pour successeur un commissionnaire dont les pieds exhalaient le parfum de ses courses.
La notairesse se sentait mal à l’aise, écœurée, prête à pleurer sans savoir pourquoi.
D’autres personnes descendirent, d’autres montèrent. L’omnibus allait toujours par les interminables rues, s’arrêtait aux stations, se remettait en route.
— Comme c’est loin ! se disait Jeanne. Pourvu qu’il n’ait pas eu une distraction, qu’il ne soit pas endormi ! Il s’est bien fatigué depuis quelques jours.
Peu à peu tous les voyageurs s’en allaient. Elle resta seule, toute seule. Le conducteur cria :
— Vaugirard !
Comme elle ne bougeait point, il répéta :
— Vaugirard !
Elle le regarda, comprenant que ce mot s’adressait à elle, puisqu’elle n’avait plus de voisins. L’homme dit, pour la troisième fois :
— Vaugirard !
Alors elle demanda :
— Où sommes-nous ?
Il répondit d’un ton bourru :
— Nous sommes à Vaugirard, parbleu, voilà vingt fois que je le crie.
— Est-ce loin du boulevard ? dit-elle.
— Quel boulevard ?
— Mais le boulevard des Italiens.
— Il y a beau temps qu’il est passé !
— Ah ! Voulez-vous bien prévenir mon mari ?
— Votre mari ? Où ça ?
— Mais sur l’impériale.
— Sur l’impériale ! v’là longtemps qu’il n’y a plus personne.
Elle eut un geste de terreur.
— Comment ça ? Ce n’est pas possible. Il est monté avec moi. Regardez bien ; il doit y être !
Le conducteur devenait grossier :
— Allons, la p’tite, assez causé, un homme de perdu, dix de retrouvés. Décanillez, c’est fini. Vous en trouverez un autre dans la rue.
Des larmes lui montaient aux yeux, elle insista :
— Mais, monsieur, vous vous trompez, je vous assure que vous vous trompez. Il avait un gros portefeuille sous le bras.
L’employé se mit à rire :
— Un gros portefeuille. Ah ! oui, il est descendu à la Madeleine. C’est égal, il vous a bien lâchée, ah ! ah ! ah !...
La voiture s’était arrêtée. Elle en sortit, et regarda, malgré elle, d’un mouvement instinctif de l’œil, sur le toit de l’omnibus. Il était totalement désert.
Alors elle se mit à pleurer et tout haut, sans songer qu’on l’écoutait et qu’on la regardait, elle prononça :
— Qu’est-ce que je vais devenir ?
L’inspecteur du bureau s’approcha :
— Qu’y a-t-il ?
Le conducteur répondit d’un ton goguenard :
— C’est une dame que son époux a lâchée en route.
L’autre reprit :
— Bon, ce n’est rien, occupez-vous de votre service.
Et il tourna les talons.
Alors, elle se mit à marcher devant elle, trop effarée, trop affolée pour comprendre même ce qui lui arrivait. Où allait-elle aller ? Qu’allait-elle faire ? Que lui était-il arrivé à lui ? D’où venaient une pareille erreur, un pareil oubli, une pareille méprise, une si incroyable distraction ?
Elle avait deux francs dans sa poche. À qui s’adresser ? Et, tout d’un coup, le souvenir lui vint de son cousin Barral, sous-chef de bureau à la Marine.
Elle possédait juste de quoi payer la course du fiacre ; elle se fit conduire chez lui. Et elle le rencontra comme il partait pour son ministère. Il portait, ainsi que Lebrument, un gros portefeuille sous le bras.
Elle s’élança de sa voiture.
— Henry ! cria-t-elle.
Il s’arrêta stupéfait :
— Jeanne ?... ici ?... toute seule ?... Que faites-vous, d’où venez-vous ?
Elle balbutia, les yeux pleins de larmes.
— Mon mari s’est perdu tout à l’heure.
— Perdu, où ça ?
— Sur un omnibus.
— Sur un omnibus ?... Oh !...
Et elle lui conta en pleurant son aventure.
Il l’écoutait, réfléchissant. Il demanda :
— Ce matin, il avait la tête bien calme ?
— Oui.
— Bon. Avait-il beaucoup d’argent sur lui ?
— Oui, il portait ma dot.
— Votre dot ?... tout entière ?
— Tout entière... pour payer son étude tantôt.
— Eh bien, ma chère cousine, votre mari, à l’heure qu’il est, doit filer sur la Belgique.
Elle ne comprenait pas encore. Elle bégayait.
— ... Mon mari... vous dites ?...
— Je dis qu’il a raflé votre... votre capital... et voilà tout.
Elle restait debout, suffoquée, murmurant :
— Alors c’est... c’est... c’est un misérable !...
Puis, défaillant d’émotion, elle tomba sur le gilet de son cousin, en sanglotant.
Comme on s’arrêtait pour les regarder, il la poussa, tout doucement, sous l’entrée de sa maison, et, la soutenant par la taille, il lui fit monter son escalier ; et comme sa bonne interdite ouvrait la porte, il commanda :
— Sophie, courez au restaurant chercher un déjeuner pour deux personnes. Je n’irai pas au ministère aujourd’hui.
9 septembre 1884, Guy de Maupassant

Couverture d'un Gil Blas

Structure du récit

La nouvelle de Maupassant est construite sur une dynamique facilement remarquable :

  • situation initiale : Jeanne Cordier et Simon Lebrument viennent de se marier, la dot étant de trois cent mille francs liquides
  • élément perturbateur : Simon propose à sa femme de partir pour Paris
  • péripétie : le trajet dans l'omnibus
  • élément de résolution : Simon s'enfuie avec l'argent de la dot
  • situation finale : Jeanne se retrouve seule et sans dot ; Simon est riche

Dans cette structure est toujours perceptible la tension entre amour et argent, c'est-à-dire que chaque étape annonce déjà la résolution finale, à savoir la fuite de Simon Lebrument avec l'argent.

Situation initiale

Le lecteur est d'emblée mis devant le fait accompli du mariage ; ainsi, la première phrase de la nouvelle est conjuguée au passé simple, pour signifier que l'événement a déjà eu lieu :

Personne ne s’étonna du mariage de maître Simon Lebrument avec Mlle Jeanne Cordier.

En outre, ce « Personne » a également vocation à s'imposer au lecteur : lui non plus ne doit pas être étonné de la situation dans lequel le narrateur le plonge. Néanmoins, le premier paragraphe expose déjà une certaine critique du « mariage », en tant qu'il semble plus être la rencontre d'intérêts que la rencontre de l'amour.

Ainsi, Simon Lebrument a besoin d'argent ; et la formule « bien entendu », comme la conjonction « et » après le point virgule, confèrent à l'union maritale une dimension d'évidence, de logique rationnelle : le mariage se présente comme la solution au besoin d'argent.

Elément perturbateur

La situation change à la faveur de la proposition que fait Simon à sa femme de partir ensemble à Paris :

— Si tu veux, nous partirons pour Paris mardi prochain. Nous ferons comme les amoureux qui ne sont pas mariés, nous irons dans les restaurants, au théâtre, dans les cafés-concerts, partout, partout.

Cette invitation, qui semble prendre en compte le désir de Jeanne en premier lieu (« Si tu veux », commence par dire Simon), est en fait préparée de longue date, comme le montrent certaines des formules utilisées par Maupassant :

  • « maître Lebrument ayant su apporter [...] remarquables » qui suggère une stratégie de la part de Simon, loin de la spontanéité qui caractérise l'amour
  • « Il avait pris pour devise : « Tout vient à point à qui sait attendre. » » : ce qui invite le lecteur à attendre lui-même la fin de l'histoire pour découvrir la vraie personnalité de Simon, ce à quoi mène son attente
  • « Il sut être en même temps patient et énergique. » qui, de la même manière, présente l'attitude de Simon comme un attitude calculée (outre que la patience soit une caractéristique de tout homme d'affaires prolifique)
  • « Le succès fut rapide et complet. », où le mot « succès » relève plus du champ lexical de la compétition, ou du commerce, que de l'amour

Tout le calcul de Simon se décèle enfin dans sa deuxième parole :

— Et puis, comme il ne faut rien oublier, préviens ton père de tenir ta dot toute prête ; je l’emporterai avec nous et je paierai par la même occasion maître Papillon.

Avec la conjonction « Et puis », qui évoque une suite logique, une addition pensée, dont la désinvolture est feinte ; et la formule « il ne faut rien oublier », où le caractère de nécessité transparaît.

Péripétie

La scène décisive est celle de l'omnibus. On peut aisément sentir l'emprise de Simon sur sa femme ; ce n'est pas cette dernière qui décide, mais bien lui. La justification qu'avance l'homme est d'ailleurs un trait d'ironie de la part de Maupassant, puisque Simon parle de faire des économies, alors qu'il s'apprête lui-même à partir avec la totalité de la dot.

Le lecteur vit le trajet de l'omnibus en étant focalisé sur la personne de Jeanne. Comme elle, il n'a aucune idée de ce que fait, pendant ce temps, Simon ; c'est ce qui provoque le sentiment de malaise, de tension, qui agit à ce moment-là la femme abandonnée. On peut relever le champ lexical qui la caractérise : « effarée », « avec stupeur », « inerte », « tristesse », etc.

On pourrait également relever l'ambiance mortifère, angoissante, provoquée par le défilement des passagers. En dernier lieu, ce qui vient décrire le mieux la situation de la jeune femme, c'est l'emphase suivante, qui prend tout son sens prophétique une fois la nouvelle finie :

« Elle resta seule, toute seule. »

Un fiacre rue Saint-Jean à Quebec, en 1890

Elément de résolution

L'élément de résolution est apporté par un inconnu de Jeanne et un étranger à l'histoire, ce qui renforce un peu plus son caractère naïf, crédule. C'est le chauffeur qui a vu, c'est lui qui sait, tandis qu'elle est restée dans son illusion de confiance jusqu'au bout :

Des larmes lui montaient aux yeux, elle insista :
— Mais, monsieur, vous vous trompez, je vous assure que vous vous trompez. Il avait un gros portefeuille sous le bras.
L’employé se mit à rire :
— Un gros portefeuille. Ah ! oui, il est descendu à la Madeleine. C’est égal, il vous a bien lâchée, ah ! ah ! ah !...
Jeanne est d'autant plus ridicule que le chauffeur lui-même rit devant elle de sa mésaventure, sans aucune pudeur.

Situation finale

D'une manière singulière, Jeanne finit la nouvelle encore accompagnée. Mais, au lieu de son mari, c'est son cousin qui est à ses côtés ; et, au lieu qu'elle soit heureuse, elle est emplie de tristesse. On pourrait comparer les champs lexicaux entre le début et la fin :
  • Champ lexical du bonheur et de la beauté [début de la nouvelle] : « grâce », « fraîcheur », « désirable », « bonheur », « adorait », etc.
  • Champ lexical du malheur et de la tristesse [fin de la nouvelle] : « larmes », « pleurant », « bégayait », « suffoquée », « défaillant », « sanglotant », etc.

Eléments d'analyse

Une critique du mariage

Maupassant, avec le cynisme qui le caractérise, présente d’emblée le mariage comme corrompu par l’intérêt des deux parties, et notamment celui de l’argent.

Dès le début de la nouvelle, l’ambiguïté entre mariage d’amour et mariage de raison est patente.

Le mariage n’« étonna » personne. Pourquoi cela ? Parce que Maître Lebrument avait besoin d’argent, « bien entendu » ; or, de l’argent, Jeanne Cordier avait à en offrir, par le truchement de sa dot.

Du reste, les deux mariés sont décris d’une manière superficielle, c’est-à-dire, à partir de leur apparence : Simon est « beau garçon », il a « du chic » (que veut concrètement dire cela ?) ; Jeanne a « de la grâce et de la fraîcheur ».

Dans le reste de la nouvelle, jusqu’à la péripétie au moins, Jeanne est présentée à partir de sa légèreté un peu niaise, ce qui annonce sa déconvenue ; Simon, lui, semble être un calculateur préparant un mauvais coup.

On peut, en dernier lieu, percevoir le cynisme, en forme de dédain, de Maupassant au travers de quelques formules bien senties, telles que : « mais enfin du chic », « un peu gauche », « un peu fagotée », « Il fut charmant ce tête-à-tête. », etc.

La fin de la nouvelle est la confirmation du point de vue du narrateur, à savoir que le mariage est un artifice seulement susceptible de décevoir les illusions de ceux qui s’y perdent. Tel est le sens, par exemple, des paroles du chauffeur, qui se moque bien du malheur de la fille trop naïve :

« Allons, la p’tite, assez causé, un homme de perdu, dix de retrouvés. Décanillez, c’est fini. Vous en trouverez un autre dans la rue. »

Selon ces mots, l’union maritale n’a pas de valeur exceptionnelle ou unique : un homme en vaut dix autres, et il n’y a pas de quoi être triste pour une pareille aventure. Sa distance rieuse contraste avec le désespoir dans lequel se trouve la jeune fille, toute éplorée.

La naïveté des femmes

Jeanne est la caricature d’une femme bercée par les illusions de l’amour, la promesse d’un mariage heureux où elle se trouverait respectée. Maupassant ne la ménage pas, afin de critiquer certaines attitudes trop naïves.

Tout au long de la nouvelle, elle passe pour une fille naïve et aveugle, absolument gouvernée par ses sentiments, et jamais par sa raison – voire pire : manipulée, tout simplement, par Simon, qui n’en veut qu’à son argent.

Ainsi, elle ne semble avoir de consistance que par rapport à l’attitude de son mari :

  • après le mariage, elle est amoureuse et aimante
  • lors du voyage en omnibus, elle est inquiète et apeurée
  • à sa sortie de l’omnibus, elle est affolée
  • en retrouvant son cousin Simon, elle est atterrée par la découverte de la vraie personnalité de Simon

Jamais, dans la nouvelle, elle ne semble en mesure de prendre une décision toute seule, subissant largement l’influence de son mari, comme dans le passage suivant :

Dès qu’ils furent dans la cour de la gare Saint-Lazare, maître Lebrument dit à sa femme :

— Si tu veux, ma chérie, nous allons d’abord déjeuner au boulevard, puis nous reviendrons tranquillement chercher notre malle pour la porter à l’hôtel.

Elle y consentit tout de suite :

— Oh oui, allons déjeuner au restaurant. Est-ce loin ?

Il reprit :

— Oui, un peu loin, mais nous allons prendre l’omnibus.

Elle s’étonna :

— Pourquoi ne prenons-nous pas un fiacre ?

Il se mit à la gronder en souriant :

— C’est comme ça que tu es économe, un fiacre pour cinq minutes de route, six sous par minute, tu ne te priverais de rien.

— C’est vrai, dit-elle, un peu confuse.

Un gros omnibus passait, au trot des trois chevaux. Lebrument cria :

— Conducteur ! eh ! conducteur !

La lourde voiture s’arrêta. Et le jeune notaire, poussant sa femme, lui dit, très vite :

— Monte dans l’intérieur, moi je grimpe dessus pour fumer au moins une cigarette avant mon déjeuner.

Elle n’eut pas le temps de répondre ; le conducteur, qui l’avait saisie par le bras pour l’aider à escalader le marchepied, la précipita dans sa voiture, et elle tomba, effarée, sur une banquette, regardant avec stupeur, par la vitre de derrière, les pieds de son mari qui grimpait sur l’impériale.

Paris, Gare Saint-Lazare dans les années 1900

On perçoit bien toute la dynamique du couple, et la maîtrise des événements de Simon. Il est l’organisateur du temps, avec pour plus grand allié la rapidité : « Dès qu’ils furent [...] », « Il se mit à la gronder », « très vite », « Elle n’eût pas le temps de répondre ».

La femme, dans cette histoire, n’est qu’une victime dupée, trop naïve et trop victime de son statut social, qui la rend intéressante pour la dot qu’assure un mariage avec elle.

Un écrit sociologique

On pourrait en dernier lieu analyser le défilé des archétypes sociaux dans le passage de l'omnibus.

Et elle demeura immobile entre un gros monsieur qui sentait la pipe et une vieille femme qui sentait le chien.
Tous les autres voyageurs, alignés et muets — un garçon épicier, une ouvrière, un sergent d’infanterie, un monsieur à lunettes d’or coiffé d’un chapeau de soie aux bords énormes et relevés comme des gouttières, deux dames à l’air important et grincheux, qui semblaient dire par leur attitude : « Nous sommes ici, mais nous valons mieux que ça », — deux bonnes sœurs, une fille en cheveux et un croque-mort, — avaient l’air d’une collection de caricatures, d’un musée des grotesques, d’une série de charges de la face humaine, semblables à ces rangées de pantins comiques qu’on abat, dans les foires, avec des balles.
Les cahots de la voiture ballottaient un peu leurs têtes, les secouaient, faisaient trembloter la peau flasque des joues ; et, la trépidation des roues les abrutissant, ils semblaient idiots et endormis.
[...]
Les bonnes sœurs firent signe d’arrêter, puis elles sortirent l’une devant l’autre, répandant une odeur fade de vieille jupe.
On repartit, puis on s’arrêta de nouveau. Et une cuisinière monta, rouge, essoufflée. Elle s’assit et posa sur ses genoux son panier aux provisions. Une forte senteur d’eau de vaisselle se répandit dans l’omnibus.
— C’est plus loin que je n’aurais cru, pensait Jeanne.
Le croque-mort s’en alla et fut remplacé par un cocher qui fleurait l’écurie. La fille en cheveux eut pour successeur un commissionnaire dont les pieds exhalaient le parfum de ses courses.
La notairesse se sentait mal à l’aise, écœurée, prête à pleurer sans savoir pourquoi.
L'ambiance, nous l'avons dit, se caractérise par son caractère négatif, presque morbide. Par là, Maupassant rend une impression relative à Paris et à la grande ville. Du reste, c'est dans l'espace urbain que la corruption par l'argent - fondement de la nouvelle - est la plus prégnante.
Ainsi, dans cet omnibus, au milieu du peuple qui souffre, tous les sens concourent au dégoût, lequel est incarné dans les sentiments de Madame Jeanne.
  • l'odeur : « sentait la pipe », « sentait le chien », « odeur fade de vieille jupe », « forte senteur d'eau de vaisselle », « fleurait l'écurie », « les pieds exhalaient le parfum de ses courses »
  • l'apparence des gens : « gros monsieur », « vieille femme », « gouttières », « l'air important et grincheux », « la peau flasque des joues », « rouge », « essoufflée »

Enfin, l'énumération des professions participent de la même négativité : il y a un « garçon épicier », une « ouvrière », un « sergent d'infanterie », un « croque-mort », etc. Il s'agit d'activités difficiles ou privées de joie, et la fatigue transparaît en tout endroit dans les descriptions.

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Nathan

Ancien étudiant de classe préparatoire b/l (que je recommande à tous les élèves avides de savoir, qui nous lisent ici) et passionné par la littérature, me voilà maintenant auto-entrepreneur pour mêler des activités professionnelles concrètes au sein du monde de l'entreprise, et étudiant en Master de Littératures Comparées pour garder les pieds dans le rêve des mots.