Poème devenu mythique depuis, À une passante de Charles Baudelaire symbolise à la fois la transformation de la capitale due aux gigantesques travaux sous la direction du baron Haussmann, et également le mythe de la femme mystérieuse que l'on aperçoit furtivement et à laquelle on rêve.
Ce poème fut publié au sein de la
édition des Fleurs du Mal, en 1861.
Il parut cependant tout d'abord au sein de la revue intitulée L'Artiste en 1855. La seconde édition des Fleurs du mal intègre ce magnifique poème au sein de la section nommée Tableaux parisiens.

Les thèmes du changement de la capitale, de la rencontre furtive ainsi que de l'amour fulgurant y sont magnifiés.
Le rêve baudelairien consiste justement à concevoir l'amour furtif, apparaissant au milieu de nulle part et rêvant à une rencontre plus longue.
Le poème prend la forme du sonnet, comme c'est l'habitude de Baudelaire dans toutes ses Fleurs du Mal ou presque.
Ici, le sonnet capture l'instant et représente l'instant fugace, la rencontre furtive au milieu d'une foule ne permettant pas d'échange ni de paroles.
Le sonnet de Baudelaire illustre ici tant la tension entre le désir et l'inaccessibilité que l'apparition des grands boulevards bruyants et désormais très larges au sein de la capitale.
📖 De quoi s'agit-il ? De l'analyse du poème de Charles Baudelaire intitulé À une passante, figurant au sein de la deuxième édition des Fleurs du mal, en 1861.
🎖️ Pourquoi ce poème est-il célèbre ? Il s'agit du poème révélant la modernité baudelairienne ainsi que l'idéal du fantasme moderne de « la femme inconnue, inaccessible, aperçue hâtivement dans la foule »1.
✍️ Sous quelle forme se présente ce poème ? Il se présente sous la forme d'un sonnet, comme il est de coutume chez Baudelaire.
💘 Quels sont les thèmes majeurs de ce poème ? Les thèmes fondamentaux sont le changement de la capitale, le nouveau fantasme de la femme moderne, inconnue et mystérieuse, ainsi que la figure de l'amoureux moderne qui flâne dans la ville.
Le poème analysé
A UNE PASSANTE
La rue assourdissante autour de moi hurlait.
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
Une femme passa, d’une main fastueuse
Soulevant, balançant le feston et l’ourlet ;Agile et noble, avec sa jambe de statue.
Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,
Dans son oeil, ciel livide où germe l’ouragan,
La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.Un éclair… puis la nuit ! – Fugitive beauté
Dont le regard m’a fait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ?Ailleurs, bien loin d’ici ! trop tard ! jamais peut-être !
Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
O toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais !
Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, 1854
Méthodologie du commentaire composé
| Etape | Que faut-il faire ? |
|---|---|
| Avant la lecture | - Etudier le paratexte - Parler du contexte - Etudier le titre - Regarder la forme du poème "de loin", sa forme globale |
| Pour la lecture | - Lire le poème plusieurs fois - Première lecture : lecture globale, pour s'imprégner - Seconde lecture : décortiquer le texte - Utiliser des surligneurs pour les champs lexicaux, les grands thèmes - Analyser les figures de style et effets provoqués - Rythme du poème - Type de poème (ballade, prose, sonnet...) - Sonorités du poème |
| Rédaction du commentaire | - Introduction structurée - Annonce de la problématique - Annonce du plan - Rédiger sous cet axe : information + détails + citation pour illustrer |
Avant la lecture
Il faut, avant toute chose, étudier le paratexte, c'est-à-dire le titre, l'auteur, la date, etc. Ces informations doivent être recoupées avec vos connaissances émanant du cours (courant littéraire, poète, recueil, etc.). Ne négligez pas le contexte au sein duquel le poème fut écrit, car généralement, ce contexte en dit long sur les messages plus ou moins implicites que porte le texte.
En poésie, la forme est décisive : regarder le texte « de loin » permet d'avoir déjà une idée de la démarche du poète :
- S'agit-il de vers ou de strophes ?
- S'il s'agit de vers, sont-ils réguliers ou bien libres ?
- S'ils sont réguliers, quel type de rimes y trouve-t-on ?
- Quel est le nombre de strophes ?

Passons à présent à l'analyse du titre donné par l'auteur. Vous vous doutez bien qu'il ne s'agit ici d'aucun fruit du hasard, et que le titre n'est autre qu'un élément-clé de la bonne compréhension du poème. Pourquoi l'auteur a-t-il choisi ce titre-ci plutôt qu'un autre ?
Le titre engage également à des attentes, car bien souvent, il donne des indices sur la nature du poème que le lecteur s'apprête à lire.
Peut-on y voir, par exemple, un double sens ? Un jeu de mots ? Formulez des hypothèses et expliquez les raisons de vos interrogations. Avant même la première lecture, visualisez le poème dans sa globalité. Que remarquez-vous de particulier, s'il y a quelque chose à noter ?
À titre d'exemple, notez-vous une utilisation excessive de ponctuation ? Ici, c'est bel et bien le cas. Ressentez-vous quelques émotions avant même de lire en profondeur, autrement dit, le poème, dans sa forme globale, vous procure-t-il des émotions simplement de par sa forme ? Tout ceci vous permettra d'en savoir déjà un peu plus sur les indices laissés par l'auteur ainsi que sur ses intentions.
Pour la lecture
Nous vous conseillons de lire le poème plusieurs fois, avec un stylo à la main qui vous permettra de noter ou souligner une découverte, une idée. Lire à de multiples reprises, à différents moments de la rédaction, est utile afin de redécouvrir, chaque fois, de nouveaux éléments qui n'avaient pas totalement été perçus auparavant.
La première lecture doit être globale, afin de s'imprégner réellement de l'ambiance du poème et de se laisser emmener par celui-ci. Vous pourrez alors en effet en dégager une première sensation. La seconde lecture, de même que toutes celles qui suivent, doit être analytique. Elles doivent en effet décortiquer en profondeur le poème, de sorte à ce que vous ne laissiez aucun élément vous échapper !
Il s'agit de lire d'une manière méthodique et organisée, ce qui s'oppose donc à la lecture première, appelée lecture globale. Il est alors question de faire la recherche et l'observation d'indices particuliers2.
Lors de votre deuxième lecture, plus analytique que la première donc, identifiez de suite les thèmes principaux ainsi que les champs lexicaux. Munissez-vous pour ceci de vos surligneurs de différentes couleurs, afin d'organiser, une première fois, vos idées !

Repérez ensuite les figures de style utilisées ainsi que les effets provoqués par l'auteur.
Déterminez si les figures de style sont plutôt variées ou si l'auteur semble disposer d'une prédilection pour certaines en particulier.
En prenant note de la ponctuation ainsi que des champs lexicaux utilisés, déterminez les effets provoqués. En vous aidant de cours de soutien scolaire en ligne, vous pourrez aisément vous entraîner !
Analysez ensuite le rythme du poème, en notant tout d'abord quelle est la forme du poème. Ici, il s'agit par exemple d'un sonnet, cependant il existe de nombreuses autres formes de poèmes3 :
- La prose
- La ballade
- Le rondeau
- La ballade
- L'ode
- L'acrostiche
- Le haïku
- Le calligramme
- Le blason
Quelles sont les sonorités du poème ? De quelle mélodie est-il question ici ? Notez les allitérations, les assonances éventuellement présentes, les rimes ainsi que l'harmonie globale. Enfin, avant de passer à la suite, notez qui parle dans le poème.
Est-ce à la première personne du singulier, ou bien l'auteur introduit-il un protagoniste à la troisième personne ? De même, à qui parle-t-on ? À qui le poème est-il destiné, en somme ?
Poursuivons par l'annonce de la problématique ainsi que par l'annonce du plan, qui se doivent d'être à la fois clairs, précis, concis et directs.
Le plan doit présenter des parties qui répondent nécessairement, sans aucune exception, à la problématique choisie. Le plan est clair, structuré et fait des liens entre ses différentes parties.
Des cours de soutien scolaire de français peuvent grandement aider à s'entraîner.

En filigrane, vous devez garder cette question en tête pour l'analyse des procédés d'écriture : comment le poète diffuse-t-il son thème général et comment fait-il ressentir au lecteur ses émotions ?
Rédaction du commentaire
Il convient de passer, à présent, à la phase de rédaction du commentaire ! Rédigez tout d'abord votre introduction de manière structurée, en sachant parfaitement où vous souhaitez emmener les lecteurs. Il vous faut parler tout d'abord de l'auteur, du contexte de rédaction, de l'époque ainsi que du mouvement auquel appartient l'oeuvre.
Amenez une problématique, puis l'annonce du plan. Celui-ci doit être, ensuite, rédigé via des axes clairs qui sont liés entre eux. Chaque transition se doit d'être fluide, et prenez toujours garde à ce que chaque catégorie ou sous-catégorie réponde nécessairement à la question de la problématique posée !
Durant le développement, suivez l'axe suivant : une idée suivie de l'explication, elle-même suivie de l'exemple ou de la citation. Ainsi, votre argumentation sera toujours propre, méthodique et claire ! Citez autant de fois que nécessaire, cependant, veillez à ne pas paraphraser.
La conclusion doit bien entendu résumer l'ensemble et, surtout, apporter une réponse claire et structurée à la problématique posée lors de l'introduction.
Retrouvez tous nos cours de soutien scolaire nantes pour vous aider à mieux appréhender les commentaires et analyses de textes ! Résumons tout cela en tableau à présent, afin d'avoir les idées bien claires :
| Partie du commentaire | Visée | Informations indispensables | Écueils à éviter |
|---|---|---|---|
| Introduction | - Présenter et situer le poète dans l'histoire de la littérature - Présenter et situer le poème dans le recueil - Présenter le projet de lecture (= annonce de la problématique) - Présenter le plan (généralement, deux axes) | - Renseignements brefs sur l'auteur - Localisation poème dans le recueil (début ? Milieu ? Fin ? Quelle partie du recueil ?) - Problématique (En quoi… ? Dans quelle mesure… ?) - Les axes de réflexions | - Ne pas problématiser - Utiliser des formules trop lourdes pour la présentation de l'auteur |
| Développement | - Expliquer le poème le plus exhaustivement possible - Argumenter pour justifier ses interprétations (le commentaire composé est un texte argumentatif) | - Etude de la forme (champs lexicaux, figures de styles, rimes, métrique, etc.) - Etude du fond (ne jamais perdre de vue le fond) - Les transitions entre chaque idée/partie | - Construire le plan sur l'opposition fond/forme : chacune des parties doit contenir des deux - Suivre le déroulement du poème, raconter l'histoire, paraphraser - Ne pas commenter les citations utilisées |
| Conclusion | - Dresser le bilan - Exprimer clairement ses conclusions - Elargir ses réflexions par une ouverture (lien avec un autre poème, un autre poète ? etc.) | - Les conclusions de l'argumentation | - Répéter simplement ce qui a précédé |
Commentaire composé du poème À une passante
| Introduction | Développement | Conclusion |
|---|---|---|
| - Présentation de l'auteur, de l'époque, du contexte ainsi que du mouvement littéraire - Spécificités de la littérature de Baudelaire | I / La vision d'une passante A/ Une peinture de la ville B/ Qui contraste avec la peinture de la femme C/ Qui perturbe le poète | Récapitulatif des thèmes observés, en quoi ce poème apporte de la nouveauté dans le domaine poétique ? |
| Annonce de la problématique : Comment l’évocation d’un coup de foudre devient celle d’une angoisse fondamentale ? | Transition entre les deux parties | Réponse à la problématique : Le poète, lui, reste enfermé entre son « spleen » et « l’idéal », et ne trouve de salut qu’à travers l’art poétique. |
| Annonce des axes : Nous verrons dans un premier temps comment s'offre la vision de cette passante au poète et, dans un second temps, comment cette vision transforme son intériorité | II/ La vision d’une passante révélatrice d'une angoisse fondamentale A/ Une apparition fugitive B/ Cause d'un désespoir C/ Une poésie allégorique | Ouverture vers d'autres auteurs (Michel Foucault, Nietzsche, Freud) |
Introduction
Charles Baudelaire est un poète français du XIXème siècle, essentiellement connu pour son recueil Les Fleurs du Mal, paru en 1857.

Il est notamment le poète du spleen, sorte de mélancolie sans cause apparente, et qui dégoûte de toute chose.
Justement, le poème étudié ici est extrait de ce recueil, dans la deuxième section intitulé « Tableaux parisien », et s'appelle lui-même « A une passante ». Il y conte la vision d'une femme, une passante, qui retient son attention.
Mais derrière cette scène a priori anodine se cachent des problématiques fondamentales : celles du temps qui passe en même temps que l'idée de destinée.
Annonce de la problématique
Comment l’évocation d’un coup de foudre devient celle d’une angoisse fondamentale ?
Annonce des axes
Nous verrons dans un premier temps comment s'offre la vision de cette passante au poète et, dans un second temps, comment cette vision transforme son intériorité.
Développement
La vision d'une passante
Une peinture de la ville
Ce poème, conformément à la partie à laquelle il appartient dans le recueil des Fleurs du mal, est avant tout un « tableau parisien ». Le poète semble se trouver en plein coeur de la ville, et cette ville se définit avant tout par son hostilité.
Ainsi, dès le premier vers, le poète témoigne du bruit et du chaos de la rue, en personnifiant cette dernière :
La rue assourdissante autour de moi hurlait.
Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, 1854
« Assourdissante » et « hurlait » sont deux termes péjoratifs, qui sont complétés par des sonorités également hostiles : une allitération en /r/ et deux hiatus (le hiatus étant une rencontre de deux voyelles prononcées, et qui a pour effet une coupure, une discontinuité, souvent désagréable à l'oreille) : « rue assourdissante » et « moi hurlait ».
Le lecteur est donc invité dans un monde de fureur, qui ne paraît pas accueillant. Mais le poète lui-même semble appartenir à ce décor repoussant. Ainsi, dans le deuxième quatrain, « Moi » est mis en valeur, étant placé en début de vers et séparé du reste par une virgule, et permet un bref auto-portrait :
Moi, je buvais, crispé comme un extravagant
Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, 1854
« Crispé » et « extravagant » sont deux termes plutôt péjoratifs, qui renvoient à ce premier vers. D'une manière logique ou intituitive, une « rue assourdissante » rend « crispé » et les gens qui hurlent sont bien des « extravagant[s] ». Mais, en outre, on peut voir dans le terme « crispé » une immobilité en opposition à la mobilité de la rue, qui métaphorise la foule bruyante et vivace.

Mais ce vers nous renseigne aussi sur l'activité du conteur. Le terme « buvait » laisse ainsi penser que le poète est assis à une terrasse de café, même s'il se trouve boire dans l'oeil de la passante. Cette passante, justement, est celle qui l'arrache à la fureur de la ville, tant elle paraît à l'opposé de ce qui s'y passe.
Qui contraste avec la peinture de la femme
Le décor de la rue est établi en un seul vers (contribuant ainsi à la nervosité du poème) pour laisser rapidement place à l'apparition salvatrice de la passante, longue de quatre vers :
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse, Une femme passa, d’une main fastueuse Soulevant, balançant le feston et l’ourlet ; Agile et noble, avec sa jambe de statue.
Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, 1854

La description de la femme fait contraste entre la rue (et lui) et sa beauté. Ainsi, un vocabulaire positif constitue les vers : « longue », « mince », « majestueuse », « main fastueuse », « agile et noble », « jambe de statue ».
En matière de rythme, tout est fait pour donner une impression de lenteur et d'amplitude, qui sont l'inverse du mouvement (« autour de moi ») et de la contraction de la ville (« crispé »).
D'abord, le vers 2 commence avec deux adjectifs (« longue » et « mince ») qui viennent retarder l'action (le verbe, qui n'arrive qu'au vers 3, est conjugué au passé simple).
Le vers 4 reprend la même structure avec deux participes présents (« soulevant » et « balançants ») qui font référence à des mouvements de danse. Le vers 4, quant à lui, est particulièrement harmonieux. Il repose sur quatre groupes de pieds de 3 syllabes (« soulevant / balançant / le feston/ et l’ourlet ») qui visent à retranscrire les mouvements balancés de la femme.
On peut également noter les sonorités propres à cette description, qui sont bien plus douces que les /r/ du premier vers . On trouve une allitération en /s/ (« mince », « majestueuse », « passa », « fastueuse », etc.) qui rappelle le frottement des tissus, et la rime riche entre les vers 3 et 4 qui vient ajouter à la beauté luxueuse de l'apparition.
Il faut également remarquer que cette description déborde sur le deuxième quatrain. On peut y voir une référence aux courbes de sa silhouette, décrite comme « agile et noble » ainsi qu'au mouvement de cette passante (« passa ») : les vers font se rejoindre fond et forme puisqu'ici, ils sont eux-mêmes agiles (étant sur deux quatrains à la fois) et nobles (puisqu'ils contiennent des rimes riches).
Qui perturbe le poète
Or, le poète se trouve fasciné par cette passante, qui incarne son idéal de beauté. Il réapparait brusquement avec ce fameux « Moi » isolé en début de vers. Son trouble est perceptible au travers du rythme haché des vers 6 et 7 :
Moi, je buvais, crispé comme un extravagant, Dans son oeil, ciel livide où germe l’ouragan,
Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, 1854
L'adjectif « crispé » insiste bien sur sa stupéfaction, tandis que le verbe boire renvoie à l'avidité et à la soif du poète qui convoite la femme-passante.
Car, surtout, cette apparition incarne l'idéal de l'amour baudelérien, dans lequel se mêlent douceur et violence. Pour preuve, l'antithèse « plaisir qui tue » - avec cette trace mortifère déjà présente dans la rime riche de « majestueuse » et « fastueuse ». De même, l'allitération en /s/ vient accentuer la douceur et la fascination qu'elle suscite.
Mais la présence de la mort (avec ces rimes « tueuse » et « tue ») est moins le signe de la fin que celui du renouveau. Au vers 10, en effet, Baudelaire utilise le verbe « renaître ».
Car c'est l'effet de sa fascination : la passante lui a fait entrevoir l'idéal de beauté et, ainsi, lui insufflé vie et inspiration.
Transition
De fait, ce poème est conforme à la tradition du sonnet.
Les deux premiers quatrains décrivent une situation (ici : la femme qui passe devant lui) tandis que les deux derniers tercets se consacrent à une réflexion plus générale.

Dans ce poème, la réflexion suggérée par l'apparition de cette passante est celle du temps qui passe et de l'idéal qui s'échappe.
La vision d’une passante révélatrice d'une angoisse fondamentale
Une apparition fugitive
Ce poème repose sur les jeux de contrastes et d'oppositions. Nous avons déjà évoqué l'antithèse entre le chaos de la rue et l'harmonie de la femme. D'une manière symbolique, cette dynamique d'opposés se concentre sur le premier hémistiche du premier vers du premier tercet :
« Un éclair… puis la nuit ! »
Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, 1854
L'éclair fait référence au regard de la femme (on rappellera le vers 7 : « Dans son oeil, ciel livide où germe l’ouragan, ») autant qu'au passage rapide de sa silhouette. Et cet « éclair » est en rupture avec la « nuit » une fois la femme enfuie ; tandis que la ponctuation joue également sur la temporalité :

- les points de suspension symbolisent l'attente et la langueur
- le point d'exclamation symbolise le choc, la fugacité
En tout état de cause, dans la seconde partie du poème, il se trouve établie une nouvelle opposition : celle entre l'instant fugitif (« fugitive beauté ») et l'éternité (« Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ? »).
Le champ lexical du temps dans les deux tercets de la fin suggère bien la brièveté de l'apparition : « fugitif », « soudainement », «trop tard » ou encore «jamais » : le poète ne peut plus que la retrouver ailleurs, dans une éternité idéale.
L’appel à l’éternité (« Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ? ») se brise contre l’aspect éphémère de la réalité. L’effet de chute qui vient fermer le sonnet (« Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais, / Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais ! ») est ambivalent : il insiste sur l’échec de la transcendance (le poète reste où il est, la femme disparaît : il ne se passe rien, sinon d’amer), mais il évoque tout de même la possibilité de cette transcendance, de cet idéal.
En effet, la femme qui passe avait le pouvoir de sauver le poète puisqu’elle « savait » : « Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais ! » Ce « savoir » est la preuve de sa nature sinon divine, au moins « surhumaine ». L’amour n’est pas un simple coup de foudre, bien sûr, mais l’amour de l’absolu, l’amour de l’idéal.
Cause d'un désespoir
Ainsi, dès la disparition de la passante, Baudelaire s'essaie à revivre l'instant fugitif de la rencontre, si bouleversant. Cette tentative est perceptible au travers de la question du vers 11, et l'emploi du futur de l'indicatif - qui traduit son échec dans le présent :
« Ne te reverrai-je plus que dans l'éternité ? »
Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, 1854
Car le dernier tercet signifie bien son échec en même temps que son désespoir. Celui-ci est avant tout marqué par l'omniprésence du point d'exclamation (quatre occurrences en trois vers !) ; mais aussi par le lexique : « jamais » témoigne bien de l'idée de fatalité, et de résignation.
De même, le chiasme du vers 13 (un chiasme étant une phrase avec une structure en croix, du type ABBA) :
« Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais, »
Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, 1854
Les « je » et les « tu » sont certes contenus dans la même phrase, mais cette structure en croix les fait se croiser sans jamais se rencontrer - voilà une allégorie de la destinée des deux personnages, qui resteront inconnus l'un pour l'autre. Cette fatalité est encore accentuée par le dernier vers et ce pour deux points :
- il rappelle l'incantation, avec l'apostrophe « ô toi », et qui renvoie à une divinité, et donc l'idée de mythologie, d'irréalité
- le conditionnel passé «j'eusse aimé », mode verbal réservé à l'irréel, et qui vient souligner que l'accomplissement de leur amour ne peut prendre place dans la réalité

Cela témoigne en définitive de la posture déçue du poète face à un monde lui-même décevant, étant entendu que cette femme-passante est une allégorie de la beauté.
Une poésie allégorique
Car cette passante, plus qu'une simple anecdote, est bien une allégorie, qui est une forme de représentation indirecte qui emploie une chose pour un désigner une autre. Et quelle est l’allégorie de ce poème ? L’allégorie de l’idéal.
La femme représente l’idéal, c’est-à-dire une réalité parfaite mais inaccessible : c'est la raison pour laquelle elle est métamorphosée en statue au vers 5. Nous avons en effet une métaphore, « sa jambe de statue », qui souligne son inhumanité. Elle survole le chaos de la ville, elle survole la réalité humaine et elle laisse apercevoir l’infini au poète :
Un éclair… puis la nuit ! – Fugitive beauté Dont le regard m’a fait soudainement renaître, Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ?
Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, 1854
Le thème de la renaissance est proche du thème du salut. Le salut qui n’a pas été possible par l’amour (c’est ce qu’exprime le subjonctif-plus-que-parfait) l’est donc seulement par l’art (la poésie). C’est ce que nous pouvons constater, puisqu’il ne reste de cette rencontre, de l’idée même de la rencontre potentiellement salvatrice, qu’un sonnet.
Conclusion
Ce poème célèbre est représentatif de la poésie de Baudelaire : inscrit dans la tradition du sonnet (perfection formelle, effet de chute), il n’en est pas moins d’une modernité surprenante.
C’est cette modernité que l'on retient : le thème urbain du poème (la modernité quotidienne qui entre dans la poésie), et les interrogations métaphysiques d’un « sujet » en crise qui annoncent la « philosophie du soupçon »4 (comme le dit Michel Foucault) dont Nietzsche et Freud seront les représentants les plus clairvoyants au tournant du siècle.

Le poète, lui, reste enfermé entre son « spleen » et « l’idéal », et ne trouve de salut qu’à travers l’art poétique.
Analyse thématique du poème À une passante
| Thème | Analyse |
|---|---|
| La rencontre éphémère | - Analyse des verbes et autres mots employés - Moment furtif qui commence et se termine aussitôt - L'éclair puis la nuit - Plongeon dans la mélancolie dès la nuit venue, de nouveau - La foule empêche le moment d'être plus long |
| L'idéalisation de la femme | - L'idéal féminin est ici mystérieux et inatteignable, la femme idéale est une femme moderne et vivant en ville, pressée, mystérieuse, songeuse - Certes, la passante est belle ("Fugitive beauté"), mais elle est surtout mystérieuse et inatteignable |
| Le spleen et la modernité | - Le spleen baudelairien : la mélancolie profonde, l'impression d'ennui chronique - La fuite de la femme le replonge dans son ennui - La ville de Paris modernisée est bruyante et impersonnelle - Baudelaire s'illustre ainsi comme un rêveur mélancolique et amoureux qui prend son temps, contrairement à la foule parisienne pressée |
La rencontre éphémère
Le thème de la rencontre éphémère est ici capital. C'est parce que cette rencontre est éphémère, justement, qu'elle revêt un caractère amoureux et passionnel pour le protagoniste, autrement dit, pour Baudelaire lui-même en somme.
L'emploi du verbe « passa » dans « Une femme passa » est loin d'être anodin : Baudelaire cherche ici à montrer à quel point l'instant est furtif. Il aurait pu employer "marcha", "déambula", "se promena" ; cependant, il choisit "passa".
L'instant est éphémère et s'évanouit très rapidement, "Un éclair… puis la nuit !" témoigne de l'impression de vélocité, mais également d'irrévocabilité. Il n'y a absolument aucune place ici à la rencontre, à l'espoir d'apercevoir l'être mystérieux plus longtemps que quelques brèves secondes.
Le choix du mot "éclair" témoigne de l'impression que l'être féminin a laissée à Baudelaire : sa beauté frappante et sa grâce l'ont en quelque sorte frappé, tel la foudre, cependant elle est déjà loin.
On peut également voir dans ce poème le paradoxe de la foule. En effet, sans la foule, il n'aurait pas pu voir passer la jeune femme, car c'est parce que le débit est si intense au sein de la capitale qu'il peut y voir autant de gens passer. Cependant, c'est cette même foule qui l'empêche de bien la voir par la suite, et c'est cette foule inarrêtable qui emporte la femme mystérieuse loin de lui.
Baudelaire émet une vision cinglante et brutale du changement de la capitale française ici, car la foule est désormais présente partout et n'a plus le temps de s'arrêter.
Aussi, la foule indifférente vaque à ses propres occupations et ne s'intéresse plus à la vie en communauté : "Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais".
L'idéalisation de la femme
Avec Baudelaire, l'idéal féminin n'est pas une femme perdue au milieu de la nature, mystérieuse en raison de son attache à l'univers onirique.

Au contraire, ici l'idéal féminin est intimement lié à l'urbanisme et, plus que tout, à la furtivité. Ce n'est pas un hasard si Baudelaire a choisi d'appeler son poème À une passante : la figure de la passante est idéalisée, inaccessible, belle et presque allégorique. Certes, la passante est belle ("Fugitive beauté"), mais elle est surtout mystérieuse et inatteignable.
Cette idéalisation naît justement du fait qu'il est impossible de posséder cette femme, de la regarder dans les yeux, de lui adresser la parole5. Finalement, on assiste ici à l'expression des sentiments personnels de l'auteur. À ce sujet, il peut être judicieux de lire la dissertation visant à découvrir si la poésie est avant tout destinée à l'expression des sentiments personnels de l'auteur !
Cela n'est pas sans rappeler la chanson contemporaine de Brassens, Les Passantes, qui se rapproche sensiblement du message que Baudelaire fait passer ici !
Le spleen et la modernité
Thème incontestablement propre à la littérature baudelairienne, le fameux spleen chez Baudelaire désigne une profonde mélancolie de vivre et un ennui, la sensation d'une solitude accrue, peut-être même plus encore au milieu de la foule. Ici, dans le poème À une passante, Baudelaire s'illustre seul au milieu de la foule, prenant le temps de rêver et de regarder autour de lui.

Il se sent cependant bien seul car contrairement à lui, la foule parisienne se rue, passe, enjambe, fuit. Baudelaire s'illustre ainsi comme un rêveur mélancolique et amoureux.
Cependant, le retour à la réalité, autrement dit, selon lui, à l'ennui morose et à la mélancolie, une fois la nuit venue, est encore plus dur à supporter à présent qu'il a saisi, aperçu l'idéal féminin.
La perception de la ville moderne dans À une passante est écrasante de douleur, de solitude et de vélocité : on s'y sent étouffé, tout comme Baudelaire ("La rue assourdissante autour de moi hurlait").
Nous avons ici affaire à une foule sans émotion apparente et sans vie, qui ne s'arrête pas pour profiter de l'instant présent.
En réalité, Baudelaire dépeint ici la déperdition de l’identité dans les grandes métropoles6. Votre prof de soutien scolaire bordeaux saura explorer plus en détail le poème avec vous, si besoin ! Baudelaire signe ici le même constat concernant la capitale qu'il avait déjà établi dans son poème Le Cygne, en s'exprimant ainsi7 :
Le vieux Paris n'est plus (la forme d'une ville Change plus vite, hélas ! que le coeur d'un mortel) ; [...] Paris change ! mais rien dans ma mélancolie N'a bougé ! palais neufs, échafaudages, blocs, Vieux faubourgs, tout pour moi devient allégorie, Et mes chers souvenirs sont plus lourds que des rocs.
Le Cygne, 1861
Il est d'ailleurs question d'un poème intitulé Le Spleen dans Les Fleurs du Mal de Baudelaire. Pourquoi ne pas vous y intéresser en vous penchant sur le commentaire composé du Spleen de Baudelaire ?
Testez vos connaissances !
Maintenant que vous savez tout sur le poème À une passante de Baudelaire, testez vos connaissances ! Si vous connaissez la réponse, cliquez sur ✅. Si vous ne la connaissez pas, cliquez sur ❌. Vous pouvez retourner la carte pour connaître la réponse :
Sources
- RADIO FRANCE [www.radiofrance.fr], "Épisode 12/29. "À une passante", poème mythique de Baudelaire", série Un été avec Baudelaire, 30 juillet 2014, https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/un-ete-avec-baudelaire/a-une-passante-8745254. Consulté le 22 avril 2026.
- DECITRE [www.decitre.fr], "Qu'est-ce que la lecture analytique ?", https://www.decitre.fr/lecture/lecture-analytique. Consulté le 22 avril 2026.
- LUMNI [www.lumni.fr], "Les formes de la poésie - fiche de révision", 26 mai 2025, https://www.lumni.fr/article/les-formes-de-la-poesie-fiche-de-revision. Consulté le 22 avril 2026.
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- BNF, SCHELLINO, Andrea, "La poétique de la ville", https://expositions.bnf.fr/baudelaire/le-spleen-de-paris/. Consulté le 22 avril 2026.
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Formidable analyse !