📚 Fiche du livre
Vienne la nuit sonne l’heure Les jours s’en vont je demeure
Le Pont Mirabeau
Extrait du recueil Alcools de Guillaume Apollinaire, édité en 1912, ce poème est un chef-d'oeuvre de la poésie française tant il représente la modernité poétique, avec notamment l'absence de toute ponctuation ainsi qu'une versification libérée.
Teinté de mélancolie autobiographique, ce poème fut rédigé par l'auteur suivant sa rupture avec la peintre Marie Laurencin1, avec qui il partageait une passion orageuse et passionnée.
Leur rupture, survenue en
fut donc à l'origine de l'un des plus beaux poèmes de l'histoire française.
Le décor du poème est bien évidemment le fameux Pont Mirabeau, situé à Paris au sein du 15e et du 16 arrondissements2.
Quels sont les thèmes centraux de ce magnifique poème ? L'amour perdu, le temps qui passe de manière irrémédiable ainsi que la nostalgie sont les trois thèmes majeurs ici. Il faut remarquer que la Seine y est un puissant symbole, car on y sent la métaphore filée, voire la métaphore allégorique, du temps qui passe.
Ici, Superprof se propose de vous fournir un exemple d'analyse du poème Le Pont Mirabeau d'Apollinaire afin de vous entraîner pour le brevet ou pour le bac de français. Aussi bien en 4ème qu'en première, vous pouvez très bien nécessiter une aide à ce sujet !
Pour ceci, nous allons d'abord nous pencher sur l'étude de la fuite du temps, puis nous allons voir en quoi le poème révèle la disparition de l’amour. Enfin, nous déterminerons de quelle manière Apollinaire choisit une poésie musicale et cyclique.
Le poème Le Pont Mirabeau de Guillaume Apollinaire, paru en 1912, est le plus célèbre et apprécié de l'auteur. Considéré comme un véritable chef-d'oeuvre d'amour et de philosophie, il fut écrit suite à la rupture du poète avec sa muse, la peintre Marie Laurencin. Il y révèle la métaphore du temps qui passe. L'amour fait, comme l'eau, partie d'un cycle de vie inexorable que nous ne pouvons qu'observer. La fuite du temps et la disparition de l'amour y sont les deux thèmes centraux, tandis que le pont Mirabeau, situé à Paris, sert de décor.
Le poème
Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours
Faut-il qu’il m’en souvienne
La joie venait toujours après la peine.Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeureLes mains dans les mains restons face à face
Tandis que sous
Le pont de nos bras passe
Des éternels regards l’onde si lasseVienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeureL’amour s’en va comme cette eau courante
L’amour s’en va
Comme la vie est lente
Et comme l’Espérance est violenteVienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeurePassent les jours et passent les semaines
Ni temps passé
Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la SeineVienne la nuit sonne l’heure
Guillaume Apollinaire, Alcools, 1913
Les jours s’en vont je demeure
Méthode du commentaire composé en poésie

L'analyse poétique requiert une compréhension des éléments formels tels que la structure, la métrique et les figures de style.
La connaissance du contexte historique et biographique du poète est essentielle. La sensibilité à l'imaginaire, la symbolique ainsi que la musicalité du langage enrichissent l'interprétation poétique.
Aussi, lire l'analyse du poème Mai d'Apollinaire peut grandement aider à percevoir son univers poétique dans la globalité.
Avant la lecture
Il faut étudier le paratexte, c'est-à-dire le titre, l'auteur, la date, etc. Ces informations doivent être recoupées avec vos connaissances émanant du cours (courant littéraire, poète, recueil, etc.). Le titre engage également à des attentes. Il donne des indices sur la nature du poème que le lecteur s'apprête à lire.
Aussi, il convient de regarder le texte « de loin », car cela permet déjà d'avoir une idée de la démarche du poète :
- Y a-t-il la présence de vers, de strophes ?
- Si ce sont des vers, sont-ce des vers réguliers ou bien des vers libres ?
- Si ce sont des vers réguliers, qu'en est-il du type des rimes ?
- Quel est le nombre de strophes ?
Aidez-vous d'une bonne fiche méthode pour le commentaire de texte avant de vous lancer aveuglément dans la tâche !
Pour la lecture
Nous vous conseillons de lire le poème plusieurs fois, stylo à la main, ce qui vous permettra de noter ou de souligner une découverte, une idée ! Lors de la première lecture :
- Identifiez le thème général du poème
- Identifiez le registre : comique ? pathétique ? lyrique ?
- Identifiez les procédés d'écriture pour diffuser le sentiment du registre choisi : l'exclamation ? La diérèse ?

Ensuite, lors de la deuxième lecture :
- Dégagez le champ lexical
- Analysez en détail la place des mots : un mot au début du vers n'a pas la même valeur qu'un mot placé en fin de vers
- Décelez les figures de style (généralement très nombreuses dans un poème)
- Portez une attention au travail sur les rimes : lien entre des mots qui riment, rimes riches ou faibles...
- Analysez le rythme grâce aux règles de métriques
En filigrane, vous devez garder cette question en tête pour l'analyse des procédés d'écriture : comment le poète diffuse-t-il son thème général et comment fait-il ressentir au lecteur ses émotions ?
| Partie du commentaire | Visée | Informations indispensables | Écueils à éviter |
|---|---|---|---|
| Introduction | - Présenter et situer le poète dans l'histoire de la littérature - Présenter et situer le poème dans le recueil - Présenter le projet de lecture (= annonce de la problématique) - Présenter le plan (généralement, deux axes) | - Renseignements brefs sur l'auteur - Localisation poème dans le recueil (début ? Milieu ? Fin ? Quelle partie du recueil ?) - Problématique (En quoi… ? Dans quelle mesure… ?) - Les axes de réflexions | - Ne pas problématiser - Utiliser des formules trop lourdes pour la présentation de l'auteur |
| Développement | - Expliquer le poème le plus exhaustivement possible - Argumenter pour justifier ses interprétations (le commentaire composé est un texte argumentatif) | - Etude de la forme (champs lexicaux, figures de styles, rimes, métrique, etc.) - Etude du fond (ne jamais perdre de vue le fond) - Les transitions entre chaque idée/partie | - Construire le plan sur l'opposition fond/forme : chacune des parties doit contenir des deux - Suivre le déroulement du poème, raconter l'histoire, paraphraser - Ne pas commenter les citations utilisées |
| Conclusion | - Dresser le bilan - Exprimer clairement ses conclusions - Elargir ses réflexions par une ouverture (lien avec un autre poème, un autre poète ? etc.) | - Les conclusions de l'argumentation | - Répéter simplement ce qui a précédé |
N'oubliez pas que pour rédiger votre commentaire de texte, savoir définir un poème peut être un bon début d'introduction !
Introduction de l’analyse sur Le Pont Mirabeau

Le Pont Mirabeau constitue un poème mélancolique extrait du recueil "Alcools" de Guillaume Apollinaire, édité en 1913, où il exprime la peine d'un amour révolu, évoquant sa rupture avec Marie Laurencin.
Cependant, au-delà de l'événement personnel, le poème suscite une réflexion plus profonde, où le temps se mêle au désarroi, offrant ainsi au lecteur une méditation poétique sur l'écoulement inexorable du temps.
Les deux thèmes centraux qui sont les éléments moteurs du poème sont la fuite du temps et le regret de l'amour perdu.
Problématique
Comment Apollinaire exprime-t-il la fuite du temps et la disparition de l’amour à travers une poésie lyrique et musicale ?
Annonce des axes
Nous verrons pour cela trois axes d'analyse : tout d'abord, nous explorerons la perception du temps par Apollinaire, qui se révèle comme une fuite circulaire, accentuant la douleur de l'amour éphémère. Puis nous analyserons le vocabulaire de la nostalgie ainsi que la métaphore filée de l'amour qui disparaît.
Enfin, nous examinerons comment Le Pont Mirabeau met en scène une poésie musicale et cynique de la part de l'auteur, en décortiquant pour cela les effets utilisés et recherchés.
Développement du commentaire composé sur Le Pont Mirabeau
La fuite du temps
Apollinaire fonde une analogie entre l'eau du fleuve et le temps qui passe, qui n'est pas sans rappeler la fameuse phrase du philosophe grec Héraclite « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. »3.
Ainsi, Apollinaire reprend à son compte le parallèle entre le passage de l'eau et l'écoulement du temps. Celui-ci devient manifeste dans le dernier quatrain :
Passent les jours et passent les semaines Ni temps passé Ni les amours reviennent Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Le Pont Mirabeau
Celui-ci reprend d'ailleurs le premier vers du poème et éclaire ainsi explicitement l'analogie : à travers la Seine qui coule, ce sont les jours et les semaines qui passent, sans qu'ils ne reviennent. Nous avons ici affaire à une métaphore filée allégorique. Dans le rythme du poème, l'écoulement est également perceptible.
Ainsi, on a :
- Des enjambements : « Tandis que sous/Le pont de nos bras passe » ; « L’amour s’en va/Comme la vie est lente » ; ils donnent une impression de continuité irréversible et abrupte
- Des décasyllabes qui sont entrecoupés par ces vers d'enjambements et qui accélèrent le rythme à chaque début de strophe et à chaque fin
- Une allitération en /s/ tout au long du poème qui rend également cet effet de passage

En dernier lieu, l'absence de ponctuation – même si elle est absente de tout le recueil Alcools - donne une impression globale de fuite en avant. Mais ce qui rend cet écoulement vraiment insupportable, c'est peut-être sa lenteur, qui ne garantit en rien sa permanence.
L'allitération en /s/ participe du ralentissement général, du fait de sa prononciation. L'élocution doit s'arrêter sur ce son, qui bloque la bouche pour un temps. De même, les /ou/ ainsi que les nasales ralentissent le rythme.
L'expression de cette durée et de sa lenteur sont caractéristiques d'une posture mélancolique vis-à-vis du temps qui passe. Caractéristiques sont aussi les deux formules suivantes :
Faut-il qu’il m’en souvienne La joie venait toujours après la peine.
Le Pont Mirabeau
Et :
Passent les jours et passent les semaines Ni temps passé Ni les amours reviennent
Le Pont Mirabeau
En utilisant l'imparfait (« venait »), le poète marque d'abord cette lenteur, caractéristique de ce temps. Mais dans le vocabulaire également, il manifeste le regret, avec des termes comme « souvienne » et « reviennent » à la négation (« Ni »).
En dernier lieu, le temps fuit comme une éternelle répétition. C'est l'une de ses caractéristiques majeures. Le premier marqueur de cet éternel retour est évidemment la présence d'un refrain :
Vienne la nuit sonne l’heure Les jours s’en vont je demeure
Le Pont Mirabeau
En outre, les deux formulations en miroir « Main dans la main » et « face à face » renvoient à cette répétition. Le poème lui-même est construit à partir de la figure du miroir, puisque la première strophe et la dernière convoquent la même rime en -ɛn. En outre, le refrain mis à part, c'est le même vers qui débute et qui clôt le poème : « Sous le pont Mirabeau coule la Seine ».

C'est que, de fait, malgré le temps qui passe, le poète semble déplorer l'espèce de permanence de sa souffrance intérieure, comme en témoigne ce fameux vers qui termine le refrain et revient ainsi quatre fois : « Les jours s’en vont je demeure ».
Transition
S'affrontent ainsi, dans une dualité pas si paradoxale, le passage du temps, donc la perspective extérieure, et la permanence de la mélancolie, donc la perspective intérieure.
| Procédé stylistique | Exemple(s) | Effet procuré |
|---|---|---|
| Métaphore filée allégorique | « Passent les jours et passent les semaines / Ni temps passé / Ni les amours reviennent / Sous le pont Mirabeau coule la Seine » | Métaphore fusionnant l'élément réel, à savoir l'eau, la Seine, et l'élément figuré, à savoir le temps |
| Rupture du décasyllabe | (Rupture du décasyllabe) « Tandis que sous / Le pont de nos bras passe » « L’amour s’en va / Comme la vie est lente » | Sensation d'une fuite en avant. Les vers miment le flux inarrêtable de l'eau |
| Asyndète et suppression de la ponctuation | Absence de points et de virgules du début à la fin du poème | Fluidité interrompue, sensation de nostalgie et de tristesse, comme si l'auteur ne savait poser sa ponctuation tant la douleur est présente |
| Le refrain | « Vienne la nuit sonne l’heure / Les jours s’en vont je demeure » | Le temps se répète à l'infini, il s'agit d'un cycle, tout comme l'amour, qui va et qui vient |
| Parallélisme et structures en miroir | « Mains dans la main » / « face à face » | Le miroir fige l'action dans le passé : ce qui s'est produit se produira de nouveau, le poète semble cerné |
La disparition de l’amour
La manifestation que le temps passe est avant tout représentée, selon les mots du poète, par l' « amour » qui « s'en va ». Ainsi, il n'y a pas qu'une analogie entre le temps et l'eau, mais bien plutôt une métaphore à trois pivots : l'eau, le temps et l'amour.
Déjà, à l'oral, les deux premiers vers laissent percevoir une ambiguïté pour le sujet du verbe « coule », invitant déjà au parallèle : est-ce « la Seine » ou « nos amours » qui coule(nt) ? Mais, cette remarque mise à part, c'est dans la cinquième strophe que ce parallèle est finalement explicité, en faisant intervenir les trois notions :
L’amour s’en va comme cette eau courante L’amour s’en va Comme la vie est lente
Le Pont Mirabeau
Il faut relever l'usage de l'adjectif démonstratif « cette » qui établit sans ambiguïté la parenté entre « amour » et « eau » et invite ensuite à le faire, d'une manière généralisée, par l'article défini « la », avec pour « la vie », par le biais de l'utilisation de l'anaphore avec « l'amour s'en va ».
De même, dans l'avant-dernière strophe, le parallèle est encore une fois affirmé dans la nature des deux notions de « temps » et d'« amours » qui, tous les deux, ne reviennent pas (« ni temps passé ni les amours reviennent »).

On perçoit ainsi un lien dans la fatalité commune à l'eau, à l'homme, au temps et à l'amour. Mais ce qui reste présent, malgré la fuite de tout, c'est le souvenir, et c'est lui qui est caractérisé par la permanence. Le poète, percevant à quel point le temps passe et ne se rattrape pas, souffre de la permanence de ses souvenirs. Si « Ni temps passé/Ni les amours reviennent », la mémoire persiste et reflue sans cesse comme des vagues.
Le ton global du poème est nostalgique et mélancolique. Il y a d'abord « Faut-il qu’il m’en souvienne ». Évidemment, le verbe « souvenir » rend explicite la posture mélancolique du poète. Mais l'utilisation du « faut-il » rend ce souvenir, dans le même temps, fatal.
L'absence de ponctuation4 amène également à s'interroger : s'agit-il d'une exclamation ou d'une interrogation ? Dans les deux cas, cela témoigne de sa souffrance, ou de son incapacité à ne pas pouvoir échapper au souvenir du bonheur (de la « joie »). Il convient ensuite de s'attarder sur la troisième strophe :
Les mains dans les mains restons face à face Tandis que sous Le pont de nos bras passe Des éternels regards l’onde si lasse
Le Pont Mirabeau
D'abord, relevons l'utilisation du présent, avec l'impératif « restons » et le verbe « passe ». Cela témoigne de l'attitude du poète qui reste toujours dans le souvenir de ces moments d'amour passé, comme en témoigne le « je demeure » systématique du refrain.
Il y a ensuite le chiasme sur le mode adjectif-nom/nom-adjectif : « Des éternels regards / l'onde si lasse ». Le souvenir du couple aimant devient aussi immobile que le reste du décor : le pont Mirabeau, œuvre éternelle, est remplacé par « le pont de nos bras ».
Enfin, le plus marquant est peut-être l'utilisation de l'adjectif « éternels » qui s'oppose à l'écoulement de l'eau, alors qu'il se rapporte à ce qui le remplace dans cette métaphore du pont, à savoir « l'onde si lasse » des « regards ».
Il faut également noter qu'un regard est habituellement fuyant, mais ici, ses effets sont bien « éternels » dans la mémoire du poète.
Cela contribue à marquer la douleur et l'amertume. Aussi ce souvenir est-il, par le fait qu'il est permanent, le seul véritable responsable de la mélancolie de l'auteur.

| Procédé stylistique | Exemple(s) | Effet procuré |
|---|---|---|
| Métaphore tripartite (à trois pivots) | L'unification de l'eau, du temps et de l'amour tout au long du poème | Les trois éléments sont réellement liés, quasiment de manière organique |
| Anaphore et parallélisme | « L’amour s’en va comme cette eau courante / L’amour s’en va » | La répétition très rapprochée montre qu'il s'agit d'un cycle, imitant le ressac de la mer |
| Parallélisme négatif | « Ni temps passé / Ni les amours reviennent » | La perte de l'amour est un événement irréversible |
| Métaphore architecturale et corporelle | « Le pont de nos bras » | Les bras formaient un pont qui autrefois les laissait passer à deux et qui désormais ne laisse plus que couler l'eau, et l'amour |
| Chiasme | « Des éternels regards / l'onde si lasse » (adjectif - nom / nom - adjectif) | Le souvenir du couple aimant devient aussi immobile que le reste du décor |
Une poésie musicale et cyclique
La forme même du poème imite, en quelque sorte, le cycle de l'eau et donc le cycle de la vie. En effet, Apollinaire fait le choix d'user de multiples répétitions tout au long de son poème, comme pour rappeler que ce qu'il ressent, de même que ce qu'il pense ou dit, se répète inlassablement. Ainsi, le fameux refrain du poème ("Vienne la nuit sonne l’heure / Les jours s’en vont je demeure") apparaît quatre fois.
Également, les termes clés surviennent de multiples fois. On compte ainsi le champ lexical du mot "amour" quatre fois dans le poème, le mot "jour(s)" cinq fois, le nom "Seine" deux fois, et le verbe "s'en aller", sous différentes formes conjugées, six fois au total.
Apollinaire semble souhaiter mettre en lumière la sensation que l'amour absent est décuplé, et que sa peine est décuplée elle aussi. Notons que l'auteur utilise coup sur coup l'expression "l'amour s'en va" au sein de la troisième strophe, créant une répétition ayant pour but de faire ressentir la douleur et l'aspect irréparable de la chose.
La répétition entre le premier et le dernier vers est un épanalepse et témoigne de la continuité de l'eau, en même temps que de la permanence du souvenir et de l'impuissance du poète – nous l'avons dit. Mais cette continuité est également assurée par la répétition des mêmes sonorités tout au long du poème. En parallèle, Apollinaire a travaillé la rupture.
Nous trouvons ainsi des décasyllabes coupées au quatrième pied, avec une rime masculine (pas de « e » à la fin du vers) qui introduit la dureté (comme « heure »). Aussi, nous avons des strophes en décasyllabes qui rompent avec le refrain en heptasyllabe.

Le choix de démultiplier les allitérations et les assonances n'est nullement un hasard de la part de l'auteur. Les allitérations ne se comptent plus, telles que celles en -s ("sonne l’heure / Les jours s’en vont", "restons face à face / Tandis que sous / Le pont de nos bras passe / [...] l’onde si lasse".
Les rimes internes ont aussi leur place et forment un écho musical appréciable, intégrant la catégorie des répétitions. Au sein de la première strophe, nous avons "Seine / souvienne / peine", au sein de la deuxième, nous avons "face à face / passe / lasse", au sein de la troisième, "courante / lente / violente", puis au sein de la quatrième, "semaines / reviennent / Seine".
Le refrain lui-même forme une sorte de boucle et vient renforcer l'idée du cycle de la vie, du cycle de l'amour. L'idée ici est que la forme du poème renforce le sens, autrement dit le message principal de l'auteur, qui est le temps qui passe.
| Procédé stylistique | Exemple(s) | Effet procuré |
|---|---|---|
| Le refrain | « Vienne la nuit sonne l’heure / Les jours s’en vont je demeure » à 4 reprises | Sorte de boucle temporelle dans laquelle le poète se voit enfermé. Imite le cycle de l'eau, de la vie et de l'amour |
| Épanalepse | Le premier et le dernier vers du poème : « Sous le pont Mirabeau coule la Seine » | Le poète effectue une boucle sur lui-même : le poème se termine tout comme il avait débuté, d'où la sensation d'emprisonnement amoureux |
| Rimes internes (échos musicaux) | "Seine / souvienne / peine", au sein de la deuxième, nous avons "face à face / passe / lasse", au sein de la troisième, "courante / lente / violente", puis au sein de la quatrième, "semaines / reviennent / Seine" | Echo sonore, répétition visant de nouveau à imiter le cycle du renouveau, le ressac de la mer |
| Allitérations et assonances | « sonne l’heure / Les jours s’en vont » « restons face à face / Tandis que sous / [...] passe / [...] lasse » | Répétition sonore visant à imiter le cycle, le ressac : effet d'emprisonnement |
Conclusion de l’analyse sur Le Pont Mirabeau
La Seine est ici le décor d'un poème mettant en lumière la fuite du temps et la perte de l'amour véritable. Comme l'eau, l'amour suit son cours (d'eau !) et forme un cycle qui ne revient pas en arrière et se poursuit nécessairement.
Pour répondre à notre problématique, à savoir "Comment Apollinaire exprime-t-il la fuite du temps et la disparition de l’amour à travers une poésie lyrique et musicale ?", nous avons vu qu'Apollinaire use de procédés littéraires caractéristiques tels que la métaphore filée allégorique de l'eau qui coule sous le pont tel l'amour qui file, les répétitions inlassables, les assonances et allitérations qui renforcent l'idée d'un cycle qui se répète en boucle...

Le Pont Mirabeau enchante par sa musicalité, mais sa résonance profonde réside dans sa thématique universelle et dans sa modernité poétique.
Apollinaire actualise le parallèle classique entre l'écoulement de l'eau et la fuite du temps, inscrivant cette métaphore dans un contexte résolument moderne.
L'usage novateur du langage et des formes poétiques témoigne de son héritage tout en affirmant une voix distincte dans la poésie française du début du XXe siècle.
Ce pont entre tradition et modernité enrichit la portée émotionnelle et intellectuelle du poème.
Une étude comparative avec Verlaine, son prédécesseur, et Prévert, son successeur, pourrait offrir un éclairage supplémentaire sur l'évolution poétique et l'influence d'Apollinaire dans le paysage littéraire.
❓De quoi s'agit-il ? D'un exemple d'analyse linéaire du Pont Mirabeau de Guillaume Apollinaire, paru en 1913 au sein du recueil Alcools.
📓 Pourquoi ce poème est-il particulier ? Le Pont Mirabeau est un chef-d'œuvre de la poésie française. La Seine est le décor de ce poème célèbre pour sa beauté, sa modernité dans la forme et ses thèmes universels et intemporels.
🔰 Que rédiger dans l'introduction ? Il vous faut rédiger une amorce (contexte, énoncé, période, auteur), trouver une problématique claire et concise, puis annoncer le plan.
✒️ Comment le poète parvient-il à exprimer le caractère irrévocable de l'amour perdu ? Apollinaire use de procédés littéraires caractéristiques : la métaphore filée allégorique de l'eau qui coule sous le pont tel l'amour qui file, les répétitions inlassables, les assonances et allitérations qui renforcent l'idée d'un cycle qui se répète en boucle...
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Sources
- GEVART, Louis, "Ce que vous ne saviez (peut-être) pas sur Marie Laurencin", 19 février 2024, https://www.beauxarts.com/grand-format/ce-que-vous-ne-saviez-peut-etre-pas-sur-marie-laurencin/. Consulté le 1er juin 2026.
- Ministère de la culture [pop.culture.gouv.fr], "Pont Mirabeau", https://pop.culture.gouv.fr/notice/merimee/PA00086659. Consulté le 1er juin 2026.
- RADIO FRANCE [www.radiofrance.fr], "On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve" d'Héraclite, 5 décembre 2025, https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/les-punchlines-de-la-philo/les-punchlines-de-la-philo-du-vendredi-05-decembre-2025-6559830. Consulté le 1er juin 2026.
- RADIO FRANCE [www.radiofrance.fr], "Épisode 16/20 · “Le Pont Mirabeau” de Guillaume Apollinaire, la passerelle du temps", 23 décembre 2024, https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/l-instant-poesie/le-pont-mirabeau-de-guillaume-apollinaire-la-passerelle-du-temps-2344586. Consulté le 1er juin 2026.
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