« La Nuit de Mai », Alfred de Musset, 1835 : un commentaire composé

Le poème (extrait)

LE POÈTE

Pourquoi mon cœur bat-il si vite ?

Qu'ai-je donc en moi qui s'agite

Dont je me sens épouvanté ?

Ne frappe-t-on pas à ma porte ?

Pourquoi ma lampe à demi morte

M'éblouit-elle de clarté ?

Dieu puissant ! tout mon corps frissonne.

Qui vient ? qui m'appelle ? - Personne.

Je suis seul ; c'est l'heure qui sonne ;

Ô solitude ! ô pauvreté !

LA MUSE

Poète, prends ton luth ; le vin de la jeunesse

Fermente cette nuit dans les veines de Dieu.

Mon sein est inquiet ; la volupté l'oppresse,

Et les vents altérés m'ont mis la lèvre en feu.

Ô paresseux enfant ! regarde, je suis belle.

Notre premier baiser, ne t'en souviens-tu pas,

Quand je te vis si pâle au toucher de mon aile,

Et que, les yeux en pleurs, tu tombas dans mes bras ?

LE POÈTE

Est-ce toi dont la voix m'appelle,

Ô ma pauvre Muse ! est-ce toi ?

Ô ma fleur ! ô mon immortelle !

Seul être pudique et fidèle

Où vive encor l'amour de moi !

Oui, te voilà, c'est toi, ma blonde,

C'est toi, ma maîtresse et ma sœur !

Et je sens, dans la nuit profonde,

De ta robe d'or qui m'inonde

Les rayons glisser dans mon cœur.

LA MUSE

Poète, prends ton luth ; c'est moi, ton immortelle,

Qui t'ai vu cette nuit triste et silencieux,

Et qui, comme un oiseau que sa couvée appelle,

Pour pleurer avec toi descends du haut des cieux.

Viens, tu souffres, ami. Quelque ennui solitaire

Te ronge, quelque chose a gémi dans ton cœur ;

Quelque amour t'est venu, comme on en voit sur terre,

Une ombre de plaisir, un semblant de bonheur. (…)

LE POÈTE

Ô Muse ! spectre insatiable,

Ne m'en demande pas si long.

L'homme n'écrit rien sur le sable

À l'heure où passe l'aquilon.

J'ai vu le temps où ma jeunesse

Sur mes lèvres était sans cesse

Prête à chanter comme un oiseau ;

Mais j'ai souffert un dur martyre,

Et le moins que j'en pourrais dire,

Si je l'essayais sur ma lyre,

La briserait comme un roseau.

Extrait de « La Nuit de Mai », Alfred de Musset, 1835

Qui est l'auteur de Lorenzaccio ? Portrait d'Alfred de Musset

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Méthode du commentaire composé en poésie

Avant la lecture

Étude du paratexte

Il faut étudier le paratexte, c'est-à-dire le titre, de l'auteur, de la date, etc. Ces informations doivent être recoupées avec vos connaissances émanant du cours (courant littéraire, poète, recueil, etc.). Le titre engage également vers des attentes. Il donne des indices sur la nature du poème que le lecteur s'apprête à lire. En poésie, la forme est décisive : regarder le texte « de loin » permet d'avoir déjà une idée de la démarche du poète :

  • Vers, strophes ?
  • Si vers : vers réguliers, vers libres ?
  • Si vers réguliers : quel type de rimes ?
  • Le nombre de strophes

Pour la lecture

Nous vous conseillons de lire le poème plusieurs fois, avec un stylo à la main qui vous permettra de noter ou souligner une découverte, une idée. 1ère lecture :

  • Identifier le thème général du poème
  • Identifier le registre : comique ? pathétique ? lyrique ? etc.
  • Identifier les procédés d'écriture pour diffuser le sentiment du registre choisi : l'exclamation ? La diérèse ? etc.

2ème lecture :

  • Dégager le champ lexical
  • Place des mots : un mot au début du vers n'a pas la même valeur qu'un mot placé en fin de vers
  • Déceler les figures de style (généralement très nombreuses dans un poème)
  • Travail sur les rimes : lien entre des mots qui riment, rimes riches ou faibles, etc.
  • Analyse du rythme avec les règles de métriques

En filigrane, vous devez garder cette question en tête pour l'analyse des procédés d'écriture : comme le poète diffuse-t-il son thème général et comment fait-il ressentir au lecteur ses émotions ?

Rédaction du commentaire

Partie du commentaireViséeInformations indispensablesÉcueils à éviter
Introduction- Présenter et situer le poète dans l'histoire de la littérature
- Présenter et situer le poème dans le recueil
- Présenter le projet de lecture (= annonce de la problématique)
- Présenter le plan (généralement, deux axes)
- Renseignements brefs sur l'auteur
- Localisation poème dans le recueil (début ? Milieu ? Fin ? Quelle partie du recueil ?)
- Problématique (En quoi… ? Dans quelle mesure… ?)
- Les axes de réflexions
- Ne pas problématiser
- Utiliser des formules trop lourdes pour la présentation de l'auteur
Développement- Expliquer le poème le plus exhaustivement possible
- Argumenter pour justifier ses interprétations (le commentaire composé est un texte argumentatif)
- Etude de la forme (champs lexicaux, figures de styles, rimes, métrique, etc.)
- Etude du fond (ne jamais perdre de vue le fond)
- Les transitions entre chaque idée/partie
- Construire le plan sur l'opposition fond/forme : chacune des parties doit contenir des deux
- Suivre le déroulement du poème, raconter l'histoire, paraphraser
- Ne pas commenter les citations utilisées
Conclusion- Dresser le bilan
- Exprimer clairement ses conclusions
- Elargir ses réflexions par une ouverture (lien avec un autre poème, un autre poète ? etc.)
- Les conclusions de l'argumentation- Répéter simplement ce qui a précédé

Ici, nous détaillerons par l'italique ou par titre les différents moments du développement, mais ils ne sont normalement pas à signaler. De même, il ne doit pas figurer de tableaux dans votre commentaire composé. Les listes à puces sont également à éviter, tout spécialement pour l'annonce du plan.

En outre, nous visons ici à une exhaustivité de l'analyse. Vos commentaires composés ne doivent pas être aussi longs que celui ici donné en exemple ; vous manquerez dans tous les cas de temps pour écrire autant !

Le commentaire

Introduction

La « Nuit de mai » est un poème qui appartient au recueil Les Nuits, publié en 1835 par Alfred de Musset. En tant que poète romantique du XIXème siècle, il accorde, dans ses productions littéraires, une grande place à l'exaltation de ses sentiments, notamment de ses peines.

De fait, Les Nuits est un recueil de poème qui relate, de manière symbolique, la relation amoureuse qu'il entretint avec George Sand, une écrivaine de son époque. Leur histoire fut pour Musset cause de beaucoup de souffrances, qu'il entend exposer et dépasser par la poésie.

Dans le poème qui nous occupe ici, et dont nous n'étudierons qu'un extrait, Musset se met en scène à travers la figure du « Poète » et parlant à une « Muse », c'est-à-dire l'incarnation de son inspiration. Ce dialogue lui permet tout à la fois de dévoiler les moteurs de sa création tout en exprimant ses propres souffrances.

Annonce de la problématique

En quoi, pour Musset, la poésie est-elle un moyen de dépasser la souffrance provoquée par l'échec amoureux ?

Annonce des axes

Dans un premier temps, nous verrons de quelle manière le poète est touché par sa peine amoureuse. Il s'agira ensuite de montrer l'optimisme qu'incarne la Muse, allégorie de la poésie et de l'inspiration.

Développement

Une peine amoureuse

« La Nuit de mai » est avant tout l'expression d'un désespoir amoureux. C'est la douleur qui prime dans le discours du poète. Mais celui-ci contraste avec celui de la Muse, dont la présence contribue à l'établissement d'un dialogue.

Par quoi Musset a-t-il été inspirée pour Lorenzaccio ? Portrait de George Sand (1804-1876), par Charles Louis Gratia, vers 1835

La douleur omniprésente chez le poète

L'expression de la douleur est un topos répandu de la période romantique et ce poème ne fait pas exception.

D'emblée, l'utilisation de l'octosyllabe (vers de huit pieds), réservée au poète, veut renvoyer l'impression d'une parole saccadée, montrant par là que le poète, étouffé par sa douleur, a du mal à s'exprimer.

Au niveau lexical, on trouve le vocabulaire de la douleur en tout endroit : « solitude », « pleurs », « triste », « souffres », « gémi », « martyre », etc. Et cette douleur est accentuée par l'hyperbole qui termine le poème :

« Mais j'ai souffert un dur martyre,

Et le moins que j'en pourrais dire,

Si je l'essayais sur ma lyre,

La briserait comme un roseau. »

Avec l'utilisation du mot « martyre », qui évoque la souffrance et la mort, et qui devient un simple « roseau ».

En outre, l'utilisation la ponctuation traduit l'expression de la douleur et du désespoir, avec de nombreux points d'exclamation ou d'interrogations - interrogations qui restent sans réponse et, par là, signifient l'impuissance du poète.

Les interjections « ô », omniprésentes, témoignent de la même manière du désespoir du poète, comme s'il criait seul au milieu de la nature, sans possibilité de réponse. Ainsi, il ne peut que convoquer la solitude et la détresse :

« Ô solitude ! Ô pauvreté ! »

Il est à noter que cette souffrance est totale, aussi bien mentale que physique. Les mots « martyre » et « roseau » renvoient à la matérialité de l'existence ainsi qu'à la fragilité de la matière.

Mais en contre-poids se trouvent les paroles de la Muse, où l'alexandrin (vers de douze pieds) vient alléger la dureté des mots du poète.

Contrebalancée par la Muse

Dans ce poème, l'inspiration est personnifiée en la personne de la Muse. Pour rappel, les Muses sont, dans la mythologie grecque, les filles de Zeus et de Mnémosyne et servent d'intermédiaires entre les artistes et les dieux. On trouve d'ailleurs deux occurrences du mot « Dieu » dans le poème : « Dieu puissant » et « veines de Dieu ».

Que raconte La nuit de mai ? François Boucher : Erato The Muse Of Love Poetry, 18ème siècle

Mais la Muse renvoie également à l'image de la femme, aussi bien mère qu'amante, et investit plusieurs rôles :

  • la confidente, car le poète lui exprime sa douleur : « j'ai souffert un dur martyre », etc.
  • la consolatrice, car elle cherche à le réconforter autant qu'à le rassurer : « Prends ton luth » (répété deux fois en début de tirade, et plusieurs dans le poème entier, comme une exhortation à ne pas se laisser mourir) ;  « c'est moi (…) qui pour pleurer avec toi descends du haut des cieux », etc.
  • la mère, par l'utilisation de la comparaison avec l'oiseau et sa couvée : « comme un oiseau que sa couvée appelle » ; ou par l'utilisation de formules plus explicites : « Mon sein est inquiet », « enfant », etc.
  • l'amante, puisque l'on perçoit un désir patent tout au long du dialogue : « baiser », « la volupté », « lèvres en feu », « ma maîtresse », etc.

La Muse, en tant que femme, représente ainsi une pluralité de figures, qui sont toutes motrices pour l'inspiration. De fait, elle est l'allégorie de la Poésie : elle protège et inspire.

La dynamique poétique est fondée sur cette allégorie, qui permet à Musset de dialoguer avec son propre poème.

Un dialogue dynamique

Nous avons deux personnages qui sont deux allégories : le Poète et la Muse. Cette confrontation permet l'établissement d'un dialogue qui renvoie à une scène de théâtre, lieu d'excellence de la représentation. Il faut rappeler l'importance du théâtre dans le mouvement romantique (on pourra penser à Victor Hugo et ses pièces, mais Musset lui-même a fait publier Un spectacle dans un fauteuil, en 1832).

Ainsi, on trouve des références relatives à la disposition de l'espace  : la « porte » et la « lampe » laissent penser que le poète se tient sur son bureau, penché sur sa feuille, et prêt à écrire. Les coups sur la porte font également écho aux trois coups qui précèdent toute pièce de théâtre.

En outre, les jeux de lumières façonnent la scène : « lampe à demi morte », « clarté » ou encore « rayons » sont autant de formules qui renvoient à des caractéristiques lumineuses et, donc, une disposition spatiale.

Musset met en scène la venue de l'inspiration, qui arrive comme une illumination :

« Pourquoi ma lampe à demi morte

M'éblouit-elle de clarté ? »

De fait, la scène est avant tout intérieure : Alfred de Musset expose au lecteur son intériorité de poète, et le dialogue avec la Muse se passe avant tout en lui-même. On en voudra pour preuve les nombreuses références biologiques : « mon coeur », « mon corps », « veines », « Mon sein ». En outre, la formule « dans la nuit profonde » peut évoquer le retournement de poète vers son âme, spéléologue de son intérieur obscur.

Qu'est-ce qui inspire un poète ? Nicolas Poussin, L'inspiration du poète, 1630

Transition

Mais si le sujet du poème est la douleur intérieure du Poète, celle-ci est bien à la source du résultat - le poème. Autrement dit, la douleur intérieure qu'il ressent lui fait écrire un poème ; c'est-à-dire que la poésie est ce qui lui permet de transcender sa douleur pour en faire une oeuvre.

La poésie comme dépassement

La douleur devient sublime

Le poème devient l'occasion pour le poète de sublimer la réalité, c'est-à-dire de faire advenir, à partir de la laide souffrance, une oeuvre d'art.

La Muse, symbole de la poésie, est, au contraire de la douleur, la pureté incarnée. Ainsi, elle est « blonde » et elle irradie, effaçant toute obscurité : « De ta robe d'or qui m'inonde ». De même, l'alexandrin est le vers noble par excellence et passe pour être la perfection du rythme.

Au contraire d'une réalité toute terrestre, la Muse descend du ciel, et incarne la perfection divine. Car, elle le dit elle-même, pour soulager le poète de sa douleur, elle descend « du haut des cieux ». Surtout, elle vient pour éradiquer les faux-semblants qui règnent dans la vie terrestre :

« Quelque amour t'est venu, comme on en voit sur terre,

Une ombre de plaisir, un semblant de bonheur. »

Les termes « ombre » et « semblant », associés respectivement à « plaisir » et « bonheur », viennent dénoncer l'illusion qui berce les coeurs des Hommes ; tandis qu'elle est, elle, pure et authentique - comme un Dieu.

La poésie comme religion

La poésie devient alors une religion. La Muse, elle-même, apparaît comme un ange, avec la lumière qui l'accompagne. Elle est « immortelle » et sa volonté de souffrir avec le poète (« Viens, tu souffres, ami ») fait écho à Jésus qui, lui-même, est descendu sur Terre pour souffrir avec les Hommes.

Mais, au-delà de cette aide qu'elle lui offre, elle l'enjoint surtout à la création, comme lorsque qu'elle utilise l'impératif : « Poète, prends ton luth ».

La Muse apparaît au Poète afin que celui-ci parvienne à se libérer de sa douleur. Paradoxalement, le poème se termine sur une intervention du Poète, comme pour signifier qu'elle n'a pas le dernier mot. En outre, il lui refuse ce qu'elle lui affirme - à savoir que la douleur doit être utilisée pour créer et magnifier :

« Mais j'ai souffert un dur martyre,

Et le moins que j'en pourrais dire,

Si je l'essayais sur ma lyre,

La briserait comme un roseau. »

Voilà une formulation alambiquée. Elle signifie, en paraphrasant : « Le martyre que j'ai souffert est si dur qu'il empêche toute beauté d'être créée. ». Mais le poème n'est-il pourtant pas devant nos yeux ?

Un poète face à lui-même

De fait, nous assistons à une scène mentale. La Muse représente la poésie, mais elle est aussi le poète lui-même - rien d'étonnant à ce que le poète incarne la poésie. La Muse est ainsi, en dernier lieu, un double du poète, comme nous le fait comprendre l'utilisation des pronoms possessifs : « mon coeur », « en moi », « ma lampe », « Mon sein », « ma fleur », « mon immortelle », « ma blonde », etc.

En signifiant sa possession, Musset exprime avant tout l'unité entre elle et lui. Parlant d'une souffrance amoureuse, il sait lui-même que rien ne lui appartient, sinon lui-même, et qu'il est fondamentalement seul. Ainsi des vers :

« Qui vient ? qui m'appelle ? - Personne.

Je suis seul ; c'est l'heure qui sonne ;

Ô solitude ! ô pauvreté ! »

Le Poète est seul, et pourtant il parle. Musset entretient l'ambiguïté et suggère à son lecteur que la Muse n'est personne d'autre que lui-même. C'est lui-même qui s'exhorte à la création et qui sait sa douleur utile à sa création. Le poème est l'occasion pour lui d'exprimer son « moi » profond, ou mieux : de l'explorer.

Conclusion

Quelque part dans ce même poème, Musset écrit : « Les plus désespérés sont les chants les plus beaux ». Il décrit ainsi sa propre démarche : utiliser la douleur provoquée par sa séparation avec George Sand pour écrire un poème magnifique.

Il entreprend ainsi la recherche de l'inexprimable, en cherchant au plus profond de son être les causes et les émanations de sa souffrance.

Ouverture

On pourra aisément confirmer, voire étayer, chacune des remarques de ce commentaire par l'étude linéaire du poème dans son ensemble.

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Nathan

Ancien étudiant de classe préparatoire b/l (que je recommande à tous les élèves avides de savoir, qui nous lisent ici) et passionné par la littérature, me voilà maintenant auto-entrepreneur pour mêler des activités professionnelles concrètes au sein du monde de l'entreprise, et étudiant en Master de Littératures Comparées pour garder les pieds dans le rêve des mots.

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