Le texte :

Harmonie du soir

Voici venir les temps où vibrant sur sa tige
Chaque fleur s’évapore ainsi qu’un encensoir ;
Les sons et les parfums tournent dans l’air du soir ;
Valse mélancolique et langoureux vertige !

Chaque fleur s’évapore ainsi qu’un encensoir ;
Le violon frémit comme un coeur qu’on afflige ;
Valse mélancolique et langoureux vertige !
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir.

Le violon frémit comme un coeur qu’on afflige,
Un coeur tendre, qui hait le néant vaste et noir !
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir ;
Le soleil s’est noyé dans son sang qui se fige.

Un coeur tendre, qui hait le néant vaste et noir,
Du passé lumineux recueille tout vestige !
Le soleil s’est noyé dans son sang qui se fige…
Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir !

Présentation : 47ème pièce des Fleurs du Mal dans l'édition de 1861 (43ème dans la 1ère édition de 1857, 48ème dans la 3ème édition de 1868), incluse dans la 1ère partie : Spleen et Idéal. 1ère publication dans la Revue française du 20 avril 1857.

La forme : Poème apparenté au pantoun (et non pantouM), forme poétique d'origine malaise qui fut révélée au public français par Victor Hugo (1802-1875) dans une note à la fin des Orientales (1828). Une coquille de l'éditeur aurait déformé le pantouN hugolien en pantouM, le terme est resté. Dans son Petit traité de poésie française (1871), le poète Théodore de Banville (1823-1891) essaie de formaliser ce tout nouveau genre poétique et énonce quelques règles qui s'appuient sur les travaux de l'écrivain et critique Charles Asselineau (1820-1874) : le pantoun doit être composé en strophes de quatre vers, le 2ème et le 4ème vers de chaque strophe devenant le 1er et le 3ème de la strophe suivante. Et surtout, le pantoun doit développer deux thèmes, distincts mais parallèles et étroitement mêlés. D'autres contraintes viendront compléter les règles du pantoum à la française : l'alexandrin est banni, les rimes doivent être croisées sur le modèle ABAB, BCBC, CDCD, etc. et le dernier vers doit reproduire le premier. On trouve peu de pantouns dans la poésie française avant 1860, (il faut en citer un, très court, de Théophile Gautier (1811-1872) dans le recueil La poésie de la mort (1838). La grande époque du pantoun se situera entre 1880 et 1900. On peut penser que les grandes expositions universelles du XIXe siècle, qui sensibilisent le public aux arts exotiques, ne sont pas étrangères à cet engouement.

Les Cinq pantoums malais contenus dans les Poèmes tragiques (1884) de Leconte de Lisle (1818-1894) sont des modèles du genre, qui répondent à tous les critères : quatrains en vers hexasyllabiques, rimes croisées, dernier vers identique au premier, et surtout deux thèmes distincts qui se se mêlent et se complètent. Le 5ème pantoun met en scène un amoureux qui a tué sa bien-aimée infidèle. Auguste Dorchain (1857-1930) en disait : vous trouverez à chaque quatrain, le parallélisme nécessaire de deux sens : dans les deux premiers vers, la plainte du meurtrier ; dans les deux derniers, le paysage en merveilleuse harmonie avec la plainte. L'obsession qui se dégage de ce petit poème est vraiment extraordinaire. (L'Art des vers - 1905).

Leconte de Lisle - Cinq pantoums malais - V

Ô mornes yeux ! Lèvre pâlie !
J’ai dans l’âme un chagrin amer.
Le vent bombe la voile emplie,
L’écume argente au loin la mer.

J’ai dans l’âme un chagrin amer :
Voici sa belle tête morte !
L’écume argente au loin la mer,
Le praho rapide m’emporte.

Voici sa belle tête morte !
Je l’ai coupée avec mon kriss.
Le praho rapide m’emporte
En bondissant comme l’axis.

Je l’ai coupée avec mon kriss ;
Elle saigne au mât qui la berce.
En bondissant comme l’axis
Le praho plonge ou se renverse.

Elle saigne au mât qui la berce ;
Son dernier râle me poursuit.
Le praho plonge ou se renverse,
La mer blême asperge la nuit.

Son dernier râle me poursuit.
Est-ce bien toi que j’ai tuée ?
La mer blême asperge la nuit,
L’éclair fend la noire nuée.

Est-ce bien toi que j’ai tuée ?
C’était le destin, je t’aimais !
L’éclair fend la noire nuée,
L’abîme s’ouvre pour jamais.

C’était le destin, je t’aimais !
Que je meure afin que j’oublie !
L’abîme s’ouvre pour jamais.
Ô mornes yeux ! Lèvre pâlie !

Notes pour ceux qui ne sont pas familiarisés avec la culture malaise :
- le kriss est un poignard malais à lame courbe
- le praho (prao, praw, prahau) est un caboteur (embarcation destinée à naviguer le long des côtes) des îles de la Sonde (voir sur une carte), équipé d'une unique balancier.
- Le cerf axis est une variété de cervidé présent dans les forêts de l'Inde, du Sri Lanka, du Népal, du Bangladesh, etc.

On peut mettre ainsi les thèmes en lumière :

1 - Le désespoir de l'assassin (vers 1 - 2 - 6 - 10 - 14 - 18 - 22 - 26 - 30) :

Ô mornes yeux ! Lèvre pâlie !
J’ai dans l’âme un chagrin amer.
Voici sa belle tête morte !
Je l’ai coupée avec mon kriss.
Elle saigne au mât qui la berce.
Son dernier râle me poursuit.
Est-ce bien toi que j’ai tuée ?
C’était le destin, je t’aimais !
Que je meure afin que j’oublie !

2 - L'orage et la tempête, châtiment infligé par la nature au meurtrier (vers 3 - 4 - 8 - 12 - 16 - 20 - 24 - 28 - 32/[1])

Le vent bombe la voile emplie,
L’écume argente au loin la mer.
Le praho rapide m’emporte.
En bondissant comme l’axis.
Le praho plonge ou se renverse.
L’éclair fend la noire nuée.
L’abîme s’ouvre pour jamais.
Ô mornes yeux ! Lèvre pâlie !

Si l'on applique le même procédé au poème de Baudelaire, on constate qu'il est bien difficile d'isoler deux thèmes distincts :

1er thème : vers 1, 2, 6, 10, 14 :

Voici venir les temps où vibrant sur sa tige
Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir ;
Le violon frémit comme un coeur qu'on afflige ;
Un coeur tendre qui hait le néant vaste et noir,
Du passé lumineux recueille tout vestige !

2ème thème : vers 3, 4, 8, 12, 16 :

Les sons et les parfums tournent dans l'air du soir ;
Valse mélancolique et langoureux vertige !
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir.
Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige...
Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir !

Rien de bien concluant, on le voit. Sur la plupart des points, le poème de Baudelaire déroge donc aux règles (pas encore vraiment fixées à l'époque, comme on l'a vu) du pantoum à la française : il est écrit en alexandrins, les rimes sont embrassées au lieu d'être croisées, il n'y a qu'un thème, le dernier vers diffère du premier. Seules les strophes de quatre vers et la métrique correspondent au genre. On aurait donc affaire à une imitation de pantoum, encore que ce genre ne doive certainement pas grand-chose à l'authentique pantoun malais. On ne peut que suivre le linguiste  Étiemble (1909-2002) lorsqu'il écrit : C'est un pseudo-orientalisme de bazar, qu'on a vulgarisé, qu'on a réussi à faire prendre pour de la poésie malaise. (Quelques essais de littérature universelle - Gallimard - 1881). Au demeurant, Baudelaire n'a pas intitulé son poème pantoum et le mot n'apparaît nulle part dans les notes.

Ronron naïf et indigente pensée : C'était le jugement sans nuance d'Étiemble à propos du poème de Baudelaire : Tous ces points d'exclamation, tous ces adjectifs d'une affligeante facilité : mélancolique, langoureux, triste, beau, grand, tendre, vaste, noir, lumineux, et ces trois substantifs empruntés à la religion la plus fadasse : encensoir, reposoir, ostensoir, si je les rapproche des pantuns malais que j'ai cités, comme ils détonnent ! Quel ronron naïf et quelle indigente pensée ! Baudelairien convaincu, et malgré toute l'admiration que je porte à Étiemble, cet éreintage me paraît un peu injuste. Même s'il y a dans le poème des procédés et des tournures qui peuvent paraître faciles, mièvres et indignes de Baudelaire, je ne peux croire que le poète perfectionniste ait laissé dans son recueil une pièce indigente, et je dois en briser l'os pour en tirer la substantificque moelle qui doit forcément s'y trouver.

Le titre : L'emploi du singulier nous invite à une réflexion. Lamartine (1790-1869) avait publié en 1830 les Harmonies poétiques et religieuses. Dans une Lettre à M. d'Esgrigny du 4 octobre 1849, il écrivait : la jeunesse qui s'éveille, l'amour qui rêve, l'oeil qui contemple, l'âme qui s'élève, la prière qui invite, le deuil qui pleure, le Dieu qui console, l'extase qui chante, la raison qui pense, la passion qui se brise, la tombe qui se ferme, tous les bruits de la vie dans un coeur sonore, ce sont ces harmonies. Il y en a autant qu'il y a de palpitations sur la fibre infinie de l'émotion humaine. J'en ai écrit quelques-unes en vers, d'autres en prose ; des milliers d'autres n'ont jamais retenti que dans mon sein. Que le lecteur s'écoute lui-même sentir et vivre, il en notera de plus mélodieuses et de plus vraies que celles-ci. La vie est un cantique dont toute âme est une voix.

En 1851, le compositeur Franz Liszt (1811-1886) publie ses Études d'exécution transcendante pour piano. La 11ème étude s'intitule Harmonies du soir (au pluriel).

On me pardonnera cette sodomisation de dyptères (voir ces deux mots et s'empresser de les oublier) mais même subtile, la nuance me paraît palpable entre les harmonies du soir, évocation des bruits, des sons, des parfums, des couleurs, des sensations, et même des sentiments qu'elles génèrent, ou pour utiliser un vocabulaire musical, des notes qui s'ajustent, se combinent, s'accordent pour la composition équilibrée de ce soir, et l'harmonie du soir, entité formée, synthétisée, pièce musicale déjà harmonisée, parfaite et accordée. Au pluriel, je pars des éléments pour arriver au tout, au singulier, je pars du tout pour arriver aux éléments. Au pluriel, je compose. Au singulier, je décompose. Poésie décomposée ?

Le texte :

Voici venir les temps : j'avais été troublé par le singulier du titre, je le suis tout autant par le pluriel du premier vers. Voilà un pluriel singulier... La génération Casimir se souviendra avec nostalgie du Voici venir le temps des rires et des chants... Hélas, les rires et les chants ne durent qu'un temps, l'Île aux enfants fait place au journal télévisé. Les temps de Baudelaire nous renvoient à l'éternité, aux siècles des siècles, à la nuit des temps, avec une petite nuance religieuse. Ce soir durera une éternité.

où vibrant sur sa tige : le verbe vibrer nous aiguille implicitement vers l'élément sonore. En acoustique, une vibration mécanique produite dans un milieu élastique, comme l'air ou l'eau, génère une onde et produit un son. L'oreille humaine ne l'entend pas s'il est situé en-deça ou au-delà de son spectre de perception, mais ce son existe tout de même. Il faut avoir une oreille de poète pour l'entendre.

Chaque fleur s'évapore : j'ai le souvenir de soirées tropicales où la nature, torréfiée par le soleil du jour, se refroidissait lentement et libérait toutes ses odeurs, celles des fleurs et des plantes, bien sûr, mais aussi l'odeur même de la terre, lourde et humide, celle des animaux, âcre et chaude. Odeurs pénétrantes, épaisses et capiteuses comme celle de l'encens, odeurs enivrantes et grisantes, odeurs empoisonnées.

ainsi qu'un encensoir : un encensoir est un récipient, un vase sacré, il ne s'évapore pas. C'est l'encens qu'il contient qui s'évapore. Enfin, on en tient un ! On ne va pas le laisser filer comme ça, capturons-le délicatement, mettons-le en cage et appelons-le Métonymie, - quel vilain nom, mais ça fait sérieux sur la copie. Procédé de substitution qui assimile le contenant au contenu, par exemple : boire une bonne bouteille. Notons-le, puis empressons-nous d'ouvrir la cage, laissons-le s'enfuir et oublions-le, ça n'apporte rien au texte.

L'encens est bien plus intéressant. Il symbolise la prière des hommes qui monte vers Dieu, cependant que Dieu fait descendre sa bénédiction sur les hommes. Que ma prière soit devant ta face comme l'encens, Et l'élévation de mes mains comme l'offrande du soir ! (Psaumes, 141). L'exhalaison des parfums floraux n'est pas un simple phénomène chimique, c'est un acte mystique, c'est une prière.

On notera l'abondance des comparaisons dans le poème :

les fleurs  ---> un encensoir
le violon  ---> un coeur qu'on afflige
le ciel  ---> un grand reposoir
ton souvenir ---> un ostensoir

Sur ces quatre comparaisons, trois font référence, non à la religion proprement dite, mais à des objets religieux, à des accessoires : - l'encensoir, vase sacré qui contient l'encens - le reposoir : autel dressé sur le parcours d'une procession, - l'ostensoir, vase sacré qui contient les hosties. Ces trois objets suggèrent la pratique de la religion, la liturgie, le culte. Ce sont des objets cultuels, utilisés dans les cérémonies, et dans la première cérémonie chrétienne, la messe. Baudelaire nous place dans la situation des fidèles réunis dans un lieu de culte (rappelons-nous les premiers mots du poème Correspondances : La nature est un temple...) pour assister à une messe, adoration, sacrifice et communion.

Les sons et les parfums tournent dans l'air du soir : vers magnifique qui servira de titre au 4ème prélude pour piano (livre 1) de Claude Debussy (1862-1918).

Valse mélancolique et langoureux vertige ! : décidément, nous sommes gâtés, voici une autre figure de style qui rapporte gros : une construction en miroir avec les deux substantifs - valse et vertige - à chaque bout du vers et les deux adjectifs - mélancolique et langoureux - qui se regardent en chiens de faïence au milieu. Cela s'appelle un chiasme, mais vous le saviez déjà. Il faut impérativement le mentionner, les profs apprécient beaucoup, ça mérite un point - au moins - et ça dispense d'approfondir davantage. Si, de plus, on relève l'utilisation des consonnes fricatives labio-dentales sonores et des consonnes liquides, si l'on fait apparaître le mot  allitérations et l'expression champ sémantique, on aura participé activement à la grande destruction de l'enseignement des lettres qui prévilégie aujourd'hui l'analyse pédante des techniques d'écriture au détriment du contenu et de l'intelligence du texte lui-même. Je ne dis pas qu'il n'est pas utile de connaître ces techniques, je dis qu'elles ne sont que des techniques, des trucs, des procédés, qu'elles n'éclairent que le contenant, et que le contenu est mille fois plus important. Plutôt que de savoir que ce vers est un chiasme, ce dont tout le monde se fiche, je préfèrerais qu'on s'interrogeât sur la valse qu'il mentionne.

À l'époque des Fleurs du mal, la valse est un genre musical relativement nouveau en France. Née en Allemagne dans les années 1750, dérivée du Ländler, danse paysanne, la valse n'a vraiment été popularisée en Europe qu'à partir du Congrès de Vienne de 1815. On se souviendra du poème d'Alfred de Musset (1810-1857) À la mi-carême (publié en 1838, et en priant les mânes de Baudelaire de m'excuser de citer Musset, qu'il exécrait) :

Tant que régna chez nous le menuet gothique,
D'observer la mesure on se souvint encor ;
Nos pères la gardaient aux jours de thermidor
Lorsqu'au bruit des canons dansait la république,
Lorsque la Tallien, soulevant sa tunique,
Faisait de ses pieds nus craquer les anneaux d'or.

Autres temps, autres mœurs; le rythme et la cadence
Ont suivi les hasards et la commune loi.
Pendant que l'univers ligué contre la France
S'épuisait de fatigue à lui donner un roi,
La Valse d'un coup d'aile a détrôné la danse.
Si quelqu'un s'en est plaint, certes, ce n'est pas moi.

La valse, danse moderne, était souvent qualifiée de lascive, langoureuse, voluptueuse, voire indécente, du fait qu'elle se dansait en couples fermés, les danseurs se faisant face et l'homme enlaçant plus ou moins étroitement sa cavalière en la tenant par la taille. On voit la différence avec les danses de l'Ancien régime, notamment le menuet ou la gavotte, qui ressemblaient à de sages promenades où les danseurs se tenaient par la main, ne se faisant face que pour s'adresser d'élégantes révérences. Je vais lancer une hypothèse : la valse évoquée par Baudelaire est l'Aufforderung zum Tanz, l'Invitation à la valse de Carl Maria von Weber (1786-1826). Bien sûr, je n'ai aucune preuve, mais ceux qui prétendront le contraire n'en auront pas davantage. D'une part c'est la seule valse à ma connaissance clairement évoquée par le poète dans son oeuvre, ensuite Weber est le type même de l'artiste romantique, foudroyé en pleine gloire par la tuberculose à l'âge de 40 ans. Cette valse, qui n'était à l'origine qu'une petite pièce pour piano, fut orchestrée par Hector Berlioz en 1841 pour être intégrée en ballet dans l'opéra le Freischütz. Elle eut un succès considérable. On pourra en écouter un extrait ici :

L'invitation à la valse.

Cette digression sur la valse était un peu longue, mais tout de même plus intéressante (je l'espère) qu'un paragraphe sur le chiasme, ses origines, son évolution et son avenir.

langoureux vertige : la langueur est l'état d'une personne affaiblie, malade. Le vertige peut-être dû au mouvement tournant de la valse, mais également aux exhalaisons des fleurs (empoisonnées ?)

Je m'interroge sur le point d'exclamation qui ponctue le vers. Il paraît un peu incongru. Le point d'exclamation s'utilise pour suggérer un cri, un appel, un ordre, il peut renforcer la surprise, l'indignation, l'admiration. On l'appelait d'ailleurs également point d'admiration. Il faut savoir que, dans la première édition des Fleurs du mal, ce vers était mis entre tirets, comme une incise, un aparté (ainsi que dans le quatrain suivant). S'agit-il d'une sorte de jubilation intérieure devant cette valse ? Rien dans les adjectifs mélancolique et langoureux ne paraît pourtant justifier cette exclamation...

Le violon frémit comme un coeur qu'on afflige : comparaison usée jusqu'à la corde  qui touchera les midinettes et les grisettes, mais pourra légitimement faire sourire et justifier la critique d'Étiemble mentionnée plus haut. Les amateurs de vieilleries larmoyantes se souviendront de la chanson popularisée par Lucienne Boyer (1901-1983) :

Mon coeur est un violon
Sur lequel ton archet joue
Et qui vibre tout au long
Appuyé contre ta joue
Tantôt l'air est vif et gai
Comme un refrain de folie
Tantôt le son fatigué
Traîne avec mélancolie.

On pensera aux sanglots longs des violons de l'automne de Verlaine (1844-1896) et on se rappellera que le petit morceau de bois cylindrique, coincé à l'intérieur du violon pour relier la table d'harmonie au fond, s'appelle l'âme. Après tout, puisque les violons ont une âme, rien ne les empêche de gémir d'affliction. Ceci dit, le vers ne mérite pas qu'on s'y attarde. Il est particulièrement tartignolle, il sonne mal, on sent la fatigue. Allons au moins chercher une excuse à Baudelaire dans ses journaux intimes : Sois toujours poète, même en prose. Grand style (rien n'est plus beau que le lieu commun). (Hygiène).

Allons, peut-être suis-je injuste, ou ai-je perdu mon âme de poète... Dans son Contre Sainte-Beuve, l'écrivain Marcel Proust (1871-1922) ne cachait pas son émotion devant ce vers qui me désole par sa platitude : ...on oublie en le citant combien est cruel le vers délicieux :

Le violon frémit comme un coeur qu'on afflige,

oh ! ce frémissement d'un coeur à qui on fait mal...

Chacun appréciera selon sa sensibilité et les résonances que le poème trouvera dans son coeur...

Le ciel est triste et beau : deux adjectifs qui ne vont pas l'un sans l'autre dans l'oeuvre de Baudelaire (on pourrait en ajouter un troisième : bizarre). J’ai trouvé la définition du Beau, – de mon Beau. C’est quelque chose d’ardent et de triste, quelque chose d’un peu vague, laissant carrière à la conjecture. (...) Je ne prétends pas que la Joie ne puisse pas s’associer avec la Beauté, mais je dis que la Joie [en] est un des ornements les plus vulgaires ; – tandis que la Mélancolie en est pour ainsi dire l’illustre compagne, à ce point que je ne conçois guère (mon cerveau serait-il un miroir ensorcelé ?) un type de Beauté où il n’y ait pas du Malheur. (Charles Baudelaire  - Journaux intimes - Fusées). On pourra également évoquer également le Madrigal triste des Fleurs du mal :

Que m’importe que tu sois sage?
Sois belle! et sois triste ! Les pleurs
Ajoutent un charme au visage,
Comme le fleuve au paysage ;
L’orage rajeunit les fleurs.

comme un grand reposoir : le reposoir est un autel dressé sur le chemin d'une procession, généralement le jour de la Fête-Dieu (le plus souvent en juin) et où est exposé le saint Sacrement. De quoi s'agit-il ? Le saint Sacrement, synonyme d'Eucharistie, est le sacrement du corps et du sang de Jésus-Christ sous les espèces du pain et du vin. Comment ? Ce n'est pas clair ? Littré a pourtant fait ce qu'il a pu pour rendre cette définition intelligible. Seriez-vous un esprit fort comme Voltaire (1684-1778) qui écrivait dans son Dictionnaire philosophique portatif (1764) : Encore une fois, je ne controverse point ; je crois d'une foi vive tout ce que la religion catholique-apostolique enseigne sur l'Eucharistie, sans y comprendre un seul mot. Au demeurant, peu importe qu'on comprenne ou non, cette digression n'était rédigée que pour souligner le caractère éminament sacré du reposoir. Mais cela ne suffit pas. On ne peut comprendre le vers de Baudelaire si l'on n'a jamais vu un reposoir et, reconnaissons-le, c'est quelque chose qu'on a de moins en moins l'occasion de voir. Il s'agit d'une table recouverte d'une nappe blanche, décorée de fleurs, de guirlandes, et supportant une pièce d'orfèvrerie le plus souvent en forme de soleil, appelée l'ostensoir, qui contient l'hostie - c'est-à-dire dans la religion chrétienne, le corps du Christ. Bon sang, mais c'est bien sûr ! L'ostensoir a la forme d'un soleil, et c'est là que le vers s'éclaire, c'est le cas de le dire. D'ailleurs, Pierre Richelet (1626-1698), dans son Dictionnaire françois, contenant généralement tous les mots tant vieux que nouveaux et plusieurs remarques sur la langue françoise, s'est élevé contre l'emploi du mot ostensoir, et affirme qu'on doit plutôt parler d'un soleil : Terme d'église. Ouvrage d'argent, ou de vermeil doré qui a un pied comme un calice et dont le haut est en forme de soleil où l'on enferme l'hostie lorsqu'on exprose le saint Sacremnt, et qu'on va à de certaines processions solennelles. Monsieur Thiers en parlant de la fréquente exposition du S. Sacrement appelle ce soleil un ostensoir, mais Monsieur Thiers est de province, et c'est tout dire. (il s'agit ici du théologien Jean-Baptiste Thiers (1636-1703). On gardera cette définition du soleil pour analyser le dernier vers du poème.

Un coeur tendre qui hait le néant vaste et noir ! : on notera bien sûr les deux hiatus, qui hait et néant, qui renforcent encore cette horreur du néant. Pour le reste, on aura le droit de regretter la banalité des adjectifs. Le philosophe suédois Swedenborg (1688-1772), qui eut une grande influence sur Baudelaire, écrivait : Il est évident que si le soleil venait à manquer, le monde retomberait dans son chaos et dans le néant. La nuit de Baudelaire ne finira pas, il nous l'avait d'ailleurs annoncé dans le premier vers. Elle durera pendant la nuit des temps. Il n'y aura pas de réveil pour ce coeur tendre et frémissant qui ne veut pas mourir et qui se raccroche à ses souvenirs, à sa jeunesse, aux vestiges du passé lumineux. Ce n'est pas un soir, c'est une agonie. Me reviennent en mémoire les pleurs de La Jeune captive de André Chénier (1762-1794), coeur tendre s'il en fût :

O Mort ! Tu peux attendre ; éloigne, éloigne-toi ;
Va consoler les cœurs que la honte, l’effroi,
Le pâle désespoir dévore.
Pour moi Palès encore a des asiles verts,
Les Amours des baisers, les Muses des concerts ;
Je ne veux pas mourir encore.

Mais Baudelaire l'a écrit ailleurs, il a aussi le Goût du néant : Résigne-toi, mon coeur, dors ton sommeil de brute... et dans Mon coeur mis à nu, l'un de ses Journaux intimes Tout enfant, j'ai senti dans mon coeur deux sentiments contradictoires, l'horreur de la vie et l'extase de la vie.

Là encore, comme pour le quatrième vers, le point d'exclamation apparaît un peu surprenant. Mais ici encore, ce vers était entre deux tirets (ainsi que dans le quatrain suivant, ce qui se justifie moins) dans la 1ère édition des Fleurs du mal.

Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige : abondance de sifflantes, de mouillées, qui donnent une belle musicalité à ce vers somme toute assez banal. La comparaison n'est pas des plus originales. Instantané, carte postale de soleil couchant pour illustrer le calendrier des postes, c'est non seulement le sang du soleil qui s'est figé, mais également le temps.

Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir ! : on n'aura pas de mal à expliquer ce vers en relisant le passage consacré à l'ostensoir. On peut remarquer que c'est la première fois que le poète apparaît dans le pantoun. Je était absent. Il n'apparaît qu'au dernier vers, et l'on comprend que tout le poème tendait vers lui, et vers elle, dont on ne saura rien, pas même son nom.

On pourra comparer cette Harmonie du soir baudelairienne avec cette strophe d'Alfred de Vigny (1797-1863) extraite de La Maison du berger (1844) :

La Nature t'attend dans un silence austère ;
L'herbe élève à tes pieds son nuage des soirs,
Et le soupir d'adieu du soleil à la terre
Balance les beaux lys comme des encensoirs.
La forêt a voilé ses colonnes profondes,
La montagne se cache, et sur les pâles ondes
Le saule a suspendu ses chastes reposoirs.

Des tableaux :

Difficile d'illustrer un tel poème par des oeuvres picturales, dont le choix sera bien évidemment tout à fait subjectif. Chacun pourra contester ce choix et trouver d'autres illustrations, tout aussi pertinentes.

Voici venir les temps où vibrant sur sa tige
Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir ;

(Henri Rousseau, dit le Douanier - Rêve - New York Museum of Modern Art)

Les sons et les parfums tournent dans l'air du soir ;

(Vincent van Gogh (1853-1890) - Champ de blé aux coquelicots - Auvers-sur-Oise)

Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige ;

(Claude Monet (1840-1926) : Soleil couchant sur la Seine - Collection privée

Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir !

(Salvador Dali (1904-1989) : Apparition du visage de l'aphrodite de Cnide dans un paysage, 1981)

De la musique :

Claude Debussy (1862-1918). Harmonie du soir a été mis en musique par de nombreux compositeurs : parmi eux,  Pierre de Bréville (1861-1949), Aleksandr Tikhonovich Gretchaninov (1864-1956), Charles Martin Tornov Loeffler (1861-1935), et surtout Claude Debussy (1862-1918), la seule version qu'on peut trouver facilement sur le marché (incluse dans le cycle : Cinq poèmes de Charles Baudelaire). On pourra l'écouter gratuitement (et légalement) sur Musicme

Léo Ferré (1916-1993), dans le genre de la variété, a également mis en musique Harmonie du soir. Une valse musette naïve et un peu canaille, où le côté mystique est résolument gommé, mais le résultat s'écoute très agréablement. A écouter sur le site de Musicme

Claude Debussy (1862-1918) : Les sons et les parfums tournent dans l'air du soir, (1er livre des Préludes pour piano), à écouter par Jacques Février (1900-1979) sur le site Musicme

Franz Liszt (1811-1886) : Harmonies du soir, 11ème Étude d'exécution transcendante, pourquoi pas par l'excellent Jorge Bolet (1914-1990) ? On peut l'écouter gratuitement sur Musicme

Maurice Ravel (1875-1937) : une curiosité musico/littéraire, un pantoun en musique. Il s'agit du 2ème mouvement (assez vif) du Trio pour piano et cordes. On reconnaîtra aisément les deux thèmes contrastés qui font de cette pièce une savoureuse transposition musicale du pantoun littéraire : A écouter gratuitement, et légalement, sur Musicme.com

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