Cette fiche est consacrée au poème Correspondances de Charles Baudelaire (1821-1867). Attention ! Il ne s'agit ni d'un commentaire composé, ni d'un corrigé type, et en aucun cas d'un devoir scolaire. N'y cherchez donc pas autre chose que des idées, des notes, des références, des éléments à utiliser ou à rejeter (ou à contester), à trier et à organiser.

Ces notes dépassent très largement ce qu’on demande généralement à un élève de 1ère, j’espère que les étudiants en littérature pourront également y trouver de quoi alimenter leurs réflexions. Que chacun choisisse donc selon ses besoins et ses connaissances.

Le texte

Correspondances

La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
L'homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l'observent avec des regards familiers.

Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

II est des parfums frais comme des chairs d'enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
- Et d'autres, corrompus, riches et triomphants,

Ayant l'expansion des choses infinies,
Comme l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens,
Qui chantent les transports de l'esprit et des sens.

Présentation : 4ème pièce du recueil Les Fleurs du mal dans les trois éditions (1857, 1861 et 1868), incluse dans la 1ère partie Spleen et Idéal.

La forme : sonnet irrégulier, de type shakespearien, de structure ABBA CDDC EFEF GG. Les rimes A, D, E et G sont masculines, les rimes B, C et F sont féminines.

Le titre : malgré les transports (de l'esprit et des sens) rien à voir avec les gares, les aéroports ni le métro. Ni avec les lettres de Mme de Sévigné.

Que nous dit Baudelaire ? Dans ce poème philosophique, didactique (qui a un but d’enseignement) il avance l’idée que la nature n’est pas le fruit du hasard, mais qu’elle est une architecture savamment ordonnée, une création organisée [par qui ?] parsemée de symboles et que tous ses éléments sont liés entre eux par des correspondances. Avant de nous engager dans l’étude du texte lui-même, il est indispensable de connaître quelques-unes des théories ou des croyances qui avaient cours au XIXe siècle et dont on retrouve de très nombreux échos dans l’œuvre de Baudelaire.

Un but didactique ? :  Il est permis d'en douter en lisant les lignes suivantes de la plume  même de Baudelaire : Une foule de gens se figurent que le but de la poésie est un enseignement quelconque, qu’elle doit tantôt fortifier la conscience, tantôt perfectionner les moeurs, tantôt enfin démontrer quoi que ce soit d’utile.  (...) La poésie, pour peu qu’on veuille descendre en soi-même, interroger son âme, rappeler ses souvenirs d’enthousiasme, n’a pas d’autre but qu’elle-même ; elle ne peut pas en avoir d’autre, et aucun poëme ne sera si grand, si noble, si véritablement digne du nom de poème, que celui qui aura été écrit uniquement pour le plaisir d’écrire un poème. (...)
La poésie ne peut pas, sous peine de mort ou de défaillance, s’assimiler à la science ou à la morale ; elle n’a pas la Vérité pour objet, elle n’a qu’Elle-même. Les modes de démonstration de vérité sont autres et sont ailleurs. La Vérité n’a rien à faire avec les chansons. Tout ce qui fait le charme, la grâce, l’irrésistible d’une chanson enlèverait à la Vérité son autorité et son pouvoir. Froide, calme, impassible, l’humeur démonstrative repousse les diamants et les fleurs de la Muse ; elle est donc absolument l’inverse de l’humeur poétique. (Notes nouvelles sur Edgar Poe).

Quelques clés

La synesthésie : C'est un mot qu'on utilise souvent pour expliquer Correspondances. Il s'agit d'un terme médical, du domaine neurologique. Le mot n'apparaît pas encore chez Littré, qui définit seulement l'adjectif synesthétique : on qualifie de synesthétique un organe qui éprouve une sensation simultanément avec un autre organe. Le Grand Larousse Universel du XIXe siècle, publié entre 1866 et 1877, donne le mot et sa définition : du grec syn, avec et aisthésis, sensibilité - sensation associée, sympathique, à distance. Et l'exemple suivant : le phénomène de l'audition colorée est un frappant exemple de synesthésie: il consiste en ce que, chez certains sujets, un son d'un timbre donné détermine non seulement une sensation auditive, mais encore une sensation visuelle d'une couleur donnée et toujours la même pour le même son. Il y a donc là association des sensations, l'une naissant à la suite et à l'occasion de l'autre, dans une partie du corps ou un appareil sensoriel plus ou moins distant du point primitivement impressionné. La synesthésie est donc une anomalie, ou tout au moins une particularité de la perception, involontaire et d'origine neurologique. Ce phénomène toucherait près de 5% de la population. Beethoven (1770-1827) disait de la tonalité de si mineur qu'elle était noire. Chopin (1810-1849) voyait la note sol en bleu. On pourrait évoquer le Sonnet des voyelles d'Arthur Rimbaud (1854-1891) :

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes :

Mais ce serait réduire considérablement la portée du sonnet de Baudelaire que d'y voir la simple évocation d'un phénomène neurologique involontaire. Les synesthésies provoquent des associations d'idées différentes selon les individus. Pour certains, la couleur rouge s'associera à une odeur, pour d'autre à une sonorité, pour d'autres encore à une forme particulière. Or, dans son étude sur Richard Wagner et Tannhaüser à Paris (citée plus bas), Baudelaire indique qu'il veut démontrer que certaines perceptions éveillent des idées analogues dans des cerveaux différents. Cela implique que ces associations d'idées ne sont pas d'ordre psychique ou neurologique, mais bien plutôt d'ordre philosophique. Dans une critique littéraire intitulée L’École païenne, publiée le 22 janvier 1852 dans La Semaine théâtrale, Baudelaire plaint les insensés qui ne voient dans la nature que des rythmes et des formes. Le monde ne [leur] apparaîtra que sous sa forme matérielle. Les ressorts qui le font se mouvoir resteront longtemps cachés.  Le temps n’est pas loin où l’on comprendra que toute littérature qui se refuse à marcher fraternellement entre la science et la philosophie est une littérature homicide et suicide.

Il n'en demeure pas moins que le mot synesthésie (phénomène qui a été étudié dès le XIXe siècle),  est devenu très à la mode depuis les années 1980 et qu'il fait aujourd'hui partie de ce jargon boursouflé et prétentieux que l'examinateur attend impérativement du potache, avec Métonymie, son petit frère Oximore et sa cousine Analepse (pas toujours facile à placer, celle-là). Ne le décevez donc pas et offrez-lui au moins l'expression métaphores synesthésiques.

Le panthéisme : Apparu en 1720, le panthéisme est une doctrine philosophique qui affirme - en simplifiant beaucoup - que Dieu est en tout et tout est en Dieu (théorie de l'immanence). Elle s'oppose à la conception traditionnelle d'un dieu créateur distinct de l'univers (théorie de la transcendance). Pour le panthéiste, dieu lui-même est l'univers. Dans son Traité théologico-politique, le philosophe Spinoza (1632-1677) écrit : Tout ce qui est dans la nature, considéré dans son essence et dans sa perfection, enveloppe et exprime le concept de Dieu.

La Naturphilosophie : ou Philosophie de la nature mais vous avez traduit vous-même, était un mouvement philosophique romantique allemand notamment représenté à partir des années 1790 par Schelling (1775-1854), Eschenmayer (1768-1852), Hegel (1770-1831), Novalis (1772-1801), Schlegel (1772-1829), Goethe  (1749-1832), etc.  Inspirés par les découvertes scientifiques qui marquèrent la fin du XVIIIe siècle et le début du XIXe, électricité - électro-magnétisme - thermodynamisme, gaz, etc., les philosophes de la nature se proposaient de partir d’une étude scientifique du monde pour en tirer des spéculations métaphysiques, voulant ainsi prouver que le monde matériel, naturel, était indissociable du monde spirituel. Les philosophes de la nature, et notamment Schelling, sont assez proches de la théorie panthéiste. Hegel, pour sa part, voulait démontrer que la nature est un projet ascendant, constructif, créateur (afin) de la rendre enfin déchiffrable et moralement signifiante.

Les esprits scientifiques pourront lire avec profit le lumineux essai de Jacques Monod (1910-1976) : Le hasard et la nécessité : Essai sur la philosophie naturelle de la biologie moderne (Éditions du Seuil - 1970)

Swendenborg (Emanuel Swedberg – 1688-1772 - on trouve parfois l’épellation Svedenborg) : philosophe, scientifique et théologien mystique. C'est à lui que Baudelaire doit le mot correspondances. Swendenborg a eu la vision d'un monde spirituel, distinct du monde naturel : ...j'ai vu clairement qu'il y a deux mondes distincts l'un de l'autre, l'un où tout est spirituel, et de là est nommé monde spirituel ; et l'autre dans lequel tout est naturel, d'où il prend le nom de monde naturel ; et que les esprits et les anges vivent dans leur monde comme les hommes dans le leur, et que tout homme après sa mort passe du naturel dans le spirituel, pour y vivre éternellement. Il faut avant tout faire connaître ces deux mondes, afin de dévoiler dès son origine l'influence qui fait l'objet de cet ouvrage. Car le monde spirituel influe dans le monde naturel, et l'anime dans chacune de ses parties, tant dans les hommes que dans les bêtes, et produit même la végétation dans les arbres et les plantes. Les deux mondes de Swedenborg ont chacun leur soleil. Celui du monde spirituel est pur feu, habité par dieu, et il fait vivre le soleil du monde naturel.

Pour Swedenborg, le monde spirituel est le monde actif, la force vive, et le monde matériel est un monde passif, une force morte. C'est le monde spirituel qui a créé et qui anime le monde naturel : Tout ce qui dans le monde solaire a commencé et continue d'exister procède du spirituel par le naturel et cela non seulement dans les individus du règne animal, mais encore dans ceux du règne végétal. (...) Le spirituel est dans le naturel, comme la fibre est dans le muscle, et le sang dans les artères, on comme la pensée est dans les paroles, et l'affection dans les sons, et qu'il se fait sentir par le naturel, au moyen des paroles et des sons. On voit clairement par là que le spirituel se revêt du naturel, comme l'homme d'un habit. (Swedenborg - Du commerce de l'âme et du corps).

Swedenborg affirme que toutes les choses naturelles (matérielles) représentent autant de choses spirituelles et leur correspondent : ...le Monde spirituel, qui est le Ciel, a été conjoint au Monde naturel par les correspondances ; de là résulte que par les correspondances l'homme a communication avec le ciel ; en effet, les Anges du ciel ne pensent pas, comme l'homme, d'après les naturels ; c'est pourquoi, lorsque l'homme est dans la science des correspondances, il peut être avec les Anges quant aux pensées de son mental, et ainsi être conjoint à eux quant à son homme spirituel ou interne.

Il y a une semblable correspondance avec les choses qui sont dans le Règne végétal : un Jardin, en général, correspond au ciel quant à l'intelligence et la sagesse, c'est pour cela que le Ciel est nommé Jardin de Dieu et Paradis, et est appelé aussi par l'homme Paradis céleste. Les arbres, selon leurs espèces, correspondent aux perceptions et aux connaissances du bien et du vrai, d'où procèdent l'intelligence et la sagesse ; c'est pourquoi les Anciens qui étaient dans la science des correspondances, avaient leur culte saint dans des bocages ; et c'est de là que, dans la Parole, les arbres sont si souvent nommés ; que le Ciel, l'Église et l'Homme sont comparés à des arbres, par exemple au cep, à l'olivier au cèdre et à d'autres ; et que les bonnes oeuvres sont comparées à des fruits. (Du Ciel et de l'Enfer).

Paragraphe à mettre en relation avec ce texte de Baudelaire : C’est cet admirable, cet immortel instinct du Beau qui nous fait considérer la terre et ses spectacles comme un aperçu, comme une correspondance du Ciel. La soif insatiable de tout ce qui est au delà, et que révèle la vie, est la preuve la plus vivante de notre immortalité. C’est à la fois par la poésie et à travers la poésie, par et à travers la musique que l’âme entrevoit les splendeurs situées derrière le tombeau. (Notes nouvelles sur Edgar Poe).

Charles Fourier (1772-1837) : Philosophe socialiste utopique, Fourier émet une vaste critique de la société de son époque et se propose de jeter les bases d’une société idéale fondée sur une harmonie universelle. Pour trouver cette harmonie, il s'attache à classer les passions, les inclinations, les sentiments, comme un naturaliste classerait les règnes végétaux et animaux. Pour Fourier, il y a une unité entre le monde matériel et le monde spirituel. Ils sont reliés par des analogies (Fourier n'emploie pas le mot correspondances). L'univers étant fait à l'image de Dieu, et l'homme étant miroir de l'Univers, il en résulte que l'homme, l'univers et Dieu sont identiques, et que le type de cette trinité est Dieu. Si le Créateur ne s'était pas peint lui-même dans le système de l'univers, quoi donc aurait-il pu y peindre ? (Le Nouveau monde industriel).

Nos beaux esprits, en faisant du pathos sur le grand livre de la nature, sa voix éloquente et ses beautés, ne savent pas nous expliquer une seule ligne de CE GRAND LIVRE ; il n'est pour nous qu'une désolante énigme, sans le calcul de l'analogie qui débrouille tous les mystères impénétrables.

Sans l'analogie, la nature n'est qu'un vaste champ de ronces

Il faut donc s'astreindre à découvrir les analogies, les hiéroglyphes, les symboles. Les exemples donnés par Fourier sont très poétiques - ou très drôles - à défaut d'être convaincants, ainsi celui du canard, emblème du mari ensorcelé qui ne voit que par les yeux de sa femme : La nature, en affligeant le canard mâle d'une extinction de voix, représente ces maris dociles qui n'ont pas le droit de répliquer quand leur femme a parlé; aussi le canard, lorsqu'il veut courtiser sa criarde femelle, se présente-t-il humblement, faisant des inflexions de tête et de genoux, comme un mari soumis, mais heureux, bercé d'illusions ; en signe de quoi la tête du canard baigne dans le vert chatoyant, couleur de l'illusion.

Il n'est pas jusqu'à la betterave, la rave et la pomme de terre qui ne soient considérées comme des hiéroglyphes et ne présentent des analogies : La feuille crispée de la betterave dépeint le travail violenté des esclaves et ouvriers ; la feuille grotesque de la rave étale un massif supérieur dominant plusieurs follicules inférieures, c'est l'image du chef de famille villageoise qui s'adjuge tout le bénéfice, pour le bien de la morale; il prend tout, et ne laisse rien aux enfants et valets. Dans la pomme de terre, qui peint le travail facile des groupes et séries passionnées, une feuille bien graduée et entrecoupée de follicules minimes peint l'assemblage des inégaux, et des enfants associés en travail avec les pères.

Ernst-Théodor-Amadeus Hoffmann (1776-1822) : écrivain et compositeur allemand, auteur de contes qui inspireront les célèbres Contes d'Hoffmann de Jacques Offenbach (1819-1880). Publiées entre 1810 et 1810, les Kreisleriana regroupent 13 nouvelles qui seront republiées sous le titre Fantaisies à la manière de Callot. Hoffmann est souvent cité dans l'oeuvre de Baudelaire. Dans ses critiques artistiques (Salon de 1846 - De la couleur), il cite un extrait d'une de ces nouvelles (Pensées extrêmement éparses) : Ce n'est pas seulement en rêve, et dans le léger délire qui précède le sommeil, c'est encore éveillé, lorsque j'entends de la musique, que je trouve une analogie et une réunion intime entre les couleurs, les sons et les parfums. Il me semble que toutes ces choses ont été engendrées par un même rayon de lumière, et qu'elles doivent se réunir dans un merveilleux concert. L'odeur des soucis bruns et rouges produit surtout un effet magique sur ma personne. Elle me fait tomber dans une profonde rêverie, et j'entends alors comme dans le lointain les sons graves et profonds du hautbois.

Baudelaire lui-même : on trouve dans l'oeuvre et la correspondance du poète plusieurs références à cette théorie des correspondances. En voici quelques-unes :

  • Les deux premiers quatrains du sonnet Correspondances sont cités dans l'étude Richard Wagner et Tannhaüser à Paris, publiée dans la Revue européenne le 1er avril 1861, précédés des lignes suivantes : Le lecteur sait quel but nous poursuivons : démontrer que la véritable musique suggère des idées analogues dans des cerveaux différents. D'ailleurs, il ne serait pas ridicule ici de raisonner a priori, sans analyse et sans comparaisons ; car ce qui serait vraiment surprenant, c'est que le son ne pût pas suggérer la couleur, que les couleurs ne pussent pas donner l'idée d'une mélodie, et que le son et la couleur fussent impropres à traduire des idées ; les choses s'étant toujours exprimées par une analogie réciproque, depuis le jour où Dieu a proféré le monde comme une complexe et indivisible totalité.
  • Sur Charles Fourier : Fourier est venu un jour, trop pompeusement, nous révéler les mystères de l'analogie. Je ne nie pas la valeur de quelques-unes de ses minutieuses découvertes, bien que je croie que son cerveau était trop épris d'exactitude matérielle pour ne pas commettre d'erreurs et pour atteindre d'emblée la certitude morale de l'intuition. Il aurait pu tout aussi précieusement nous révéler tous les excellents poètes dans lesquels l'humanité lisant fait son éducation aussi bien que dans la contemplation de la nature. D'ailleurs Swedenborg, qui possédait une âme bien plus grande, nous avait déjà enseigné que le ciel est un très-grand homme ; que tout, forme, mouvement, nombre, couleur, parfum, dans le spirituel comme dans le naturel est significatif, réciproque, converse, correspondant. (...) Si nous étendons la démonstration (non-seulement nous en avons le droit, mais il nous serait infiniment difficile de faire autrement), nous arrivons à cette vérité que tout est hiéroglyphique, et nous savons que les symboles ne sont obscurs que d'une manière relative, c'est-à-dire selon la pureté, la bonne volonté ou la clairvoyance native des âmes. (Réflexions sur quelques-uns de mes contemporains - Victor Hugo - Publié le 15 juin 1861 dans la Revue fantaisiste).
  • Ce qui est positif, c'est que vous êtes poète. Il y a bien longtemps que je dis que le poète est souverainement intelligent, qu'il est l'intelligence par excellence, - et que l'imagination est la plus scientifique des facultés, parce que seule elle comprend l'analogie universelle, ou ce qu'une religion mystique appelle la correspondance. (...) En somme, - qu'est-ce que vous devez à Fourier ? Rien, ou bien peu de chose. - Sans Fourier, vous eussiez été ce que vous êtes. L'homme raisonnable n'a pas attendu que Fourier vînt sur la terre pour comprendre que la nature est un verbe, une allégorie, un moule, un repoussé, si vous voulez. Nous savons cela, et ce n'est pas par Fourier que nous le savons, - nous le savons par nous-mêmes, et par les poètes. (Lettre à Toussenel du 21 janvier 1856)
  • Pour parler dignement de l’outil qui sert si bien cette passion du Beau, je veux dire de son style, il me faudrait jouir de ressources pareilles, de cette connaissance de la langue qui n’est jamais en défaut, de ce magnifique dictionnaire dont les feuillets, remués par un souffle divin, s’ouvrent tout juste pour laisser jaillir le mot propre, le mot unique, enfin de ce sentiment de l’ordre qui met chaque trait et chaque touche à sa place naturelle et n’omet aucune nuance. Si l’on réfléchit qu’à cette merveilleuse faculté Gautier unit une immense intelligence innée de la correspondance et du symbolisme universels, ce répertoire de toute métaphore, on comprendra qu’il puisse sans cesse, sans fatigue comme sans faute, définir l’attitude mystérieuse que les objets de la création tiennent devant le regard de l’homme. Il y a dans le mot, dans le verbe, quelque chose de sacré qui nous défend d’en faire un jeu de hasard. Manier savamment une langue, c’est pratiquer une espèce de sorcellerie évocatoire. C’est alors que la couleur parle, comme une voix profonde et vibrante ; que les monuments se dressent et font saillie sur l’espace profond ; que les animaux et les plantes, représentants du laid et du mal, articulent leur grimace non équivoque ; que le parfum provoque la pensée et le souvenir correspondants ; que la passion murmure ou rugit son langage éternellement semblable. Il y a dans le style de Théophile Gautier une justesse qui ravit, qui étonne, et qui fait songer à ces miracles produits dans le jeu par une profonde science mathématique. (Critique littéraire - Théophile Gautier - Publié dans l'Artiste du 13 mars 1859)

Pour aller plus loin

Déchiffrages - les hiéroglyphes

Le mot  hiéroglyphe , couramment utilisé dans les oeuvres de Fourier en synonyme d'analogie, (voir plus haut) revient parfois sous la plume de Baudelaire. En septembre 1801, après la débâcle de Belliard au Caire et de Menou à Alexandrie, l'armée britannique ramène en France les débris de l'armée d'Orient. Mais outre son aspect militaire, la campagne d'Égypte décidée par le Directoire en 1798 et dont le commandement fut confié au général Bonaparte se voulait davantage qu'une expédition guerrière et revendiquait un caractère scientifique, historique et artistique. 167 ingénieurs, mathématiciens, chimistes, architectes, naturalistes, physiciens, etc. se joignirent à l'armée d'Égypte. À leur retour en France, ces savants furent chargés de publier les résultats de leurs recherches. Ainsi, entre 1809 et 1828, des séries de volumes parurent sous le titre : Description de l'Égypte, ou Recueil des observations et des recherches qui ont été faites en Égypte pendant l'expédition de l'Armée française, somme énorme d'observations archéologiques, historiques, géographiques, zoologiques, etc. C'est à cette époque que Jean-François Champollion, dit Champollion le Jeune  (1790-1832) parvint le premier à déchiffrer les mystérieux hiéroglyphes égyptiens. Dans ses  Mémoires d'Outre-tombe (publiées en feuilleton entre 1848 et 1850), François-René de Chateaubriand (1768-1848) écrivait  (c hapitre IX - Résumé des changements arrivés sur le globe pendant ma vie) : les langues sacrées ont laissé lire leur vocabulaire perdu ; jusque sur les granits de Mezraïm, Champollion a déchiffré ces hiéroglyphes qui semblaient être un sceau mis sur les lèvres du désert, et qui répondait de leur éternelle discrétion. Pendant cette première moitié du XIXe siècle, l'Égypte fut donc un sujet très à la mode, dont on recherchait avidement les antiquités. À partir de 1856 (un an avant la parution des Fleurs du Mal), Théophile Gautier (1811-1872) publiait en feuilleton son Roman de la momie.

Grammaire égyptienne - Champollion le Jeune

Esprit, es-tu là ?

Il semble que la pratique des tables tournantes, cette méthode de communication avec les entités de l'au-delà, soit née outre-Atlantique, dans la société matérialiste américaine du XIXe siècle. En Europe, Hippolyte Léon Denizard Rivail, plus connu sous le nom d'Allan Kardec (1804-1869), posa les bases de la philosophie spirite et publia en 1857 le Livre des esprits, ouvrage qui exposait Les principes de la doctrine spirite sur l'immortalité de l'âme, la nature des esprits et leurs rapports avec les hommes. Allan Kardec assurait qu'il est possible d'entrer en communication avec des êtres disparus, et d'en tirer de précieux enseignements sur le passé et sur l'avenir (c'est au XIXe siècle qu'apparaîtra le mot médium) : Des phénomènes qui sortent des lois de la science vulgaire se manifestent de toutes parts et révèlent dans leur cause l’action d’une volonté libre et intelligente. La raison dit qu’un effet intelligent doit avoir pour cause une puissance intelligente, et des faits ont prouvé que cette puissance peut entrer en communication avec les hommes par des signes matériels. Cette puissance, interrogée sur sa nature, a déclaré appartenir au monde des êtres spirituels qui ont dépouillé l’enveloppe corporelle de l’homme. C’est ainsi que fut révélée la doctrine des Esprits (Allan Kardec - Le livre des esprits, 1857).

La mode du spiristime fera fureur au XIXe siècle. Faire tourner les tables sera l'une des grandes occupations de Victor Hugo (1802-1885) en exil à Jersey, puis à Guernesey. Le poète entrera bien sûr en communication avec sa fille Léopoldine (1824-1843), morte tragiquement dans un accident de bateau, mais aussi, en autres personnages célèbres, avec Napoléon 1er, Néron, Jésus-Christ, et même avec l'Océan ou l'Ombre du Sépulcre. En France, entre 1855 et 1858, les exploits du médium écossais David Douglas Home (1833-1886) occupent toutes les conversations dans les salons et remplissent les colonnes des journaux même les plus sérieux. En 1865, Théophile Gautier  (1811-1872) publie sa nouvelle fantastique  : Spirite.

Déchiffrages - les visages

Le XIXe siècle ne s'est pas contenté de déchiffrer les hiéroglyphes. Le nom de Johann Kaspar Lavater (1741-1801) revient à de nombreuses reprises sous la plume de Baudelaire. Cet écrivain et théologien suisse essaya de donner des bases scientifiques à une croyance vieille comme le monde : les traits d'un visage humain sont les reflets de sa personnalité (ne dit-on pas d'ailleurs, dans la sagesse populaire, que les yeux sont le miroir de l'âme ?). Cette science, appelée la physiognomonie, est ainsi présentée par Lavater : La physiognomonie est la science, la connaissance du rapport qui lie l’extérieur à l’intérieur, la surface visible à ce qu’elle couvre d’invisible. Dans une acception étroite, on entend par physionomie l’air, les traits du visage, et par physiognomonie la connaissance des traits du visage et de leur signification. Ainsi, selon cette théorie, la forme d'un nez, les proportions d'un visage, la largeur d'un front ou d'un menton traduisent des traits de caractères, des qualités, des défauts, des vertus ou des vices. Cette pseudo-science fut très en vogue au XIXe siècle et suscita de nombreux essais. Je ne suis pas sûr qu'elle ne soit pas encore considérée comme un outil de sélection dans certaines agences de recrutement. À utiliser avec précaution.

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Clément M

Freelancer et pilote, j'espère atteindre la sagesse en partageant le savoir que j'ai acquis lors de mes voyages au volant de ma berline. Curieux scientifique, ma soif de découverte n'a d'égale que la durée de demie-vie du bismuth 209.

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