Le portrait ovale est une micronouvelle (une nouvelle contenue en un nombre de mots extrêmement restreint) écrite par l'auteur américain Edgard Allan Poe (1809-1949) en 1842. Elle ne compte que pour deux pages dans la première édition des Nouvelles histoires extraordinaires (recueil de nouvelles paru en France en 1857).

Nous devons sa traduction française, comme pour les autres nouvelles de Poe, au poète Charles Baudelaire, qui se chargea de faire connaître les productions littéraires de l'Américain.

Qui est l'auteur du Portrait ovale ?
Un portrait de Egard Allan Poe (crédits : MARY EVANS - SIPA)

La micronouvelle en intégralité

Le château dans lequel mon domestique s’était avisé de pénétrer de force, plutôt que de me permettre, déplorablement blessé comme je l’étais, de passer une nuit en plein air, était un de ces bâtiments, mélange de grandeur et de mélancolie, qui ont si longtemps dressé leurs fronts sourcilleux au milieu des Apennins, aussi bien dans la réalité que dans l’imagination de mistress Radcliffe. Selon toute apparence, il avait été temporairement et tout récemment abandonné. Nous nous installâmes dans une des chambres les plus petites et les moins somptueusement meublées. Elle était située dans une tour écartée du bâtiment. Sa décoration était riche, mais antique et délabrée. Les murs étaient tendus de tapisseries et décorés de nombreux trophées héraldiques de toute forme, ainsi que d’une quantité vraiment prodigieuse de peintures modernes, pleines de style, dans de riches cadres d’or d’un goût arabesque. Je pris un profond intérêt, — ce fut peut-être mon délire qui commençait qui en fut cause, — je pris un profond intérêt à ces peintures qui étaient suspendues non seulement sur les faces principales des murs, mais aussi dans une foule de recoins que la bizarre architecture du château rendait inévitables ; si bien que j’ordonnai à Pedro de fermer les lourds volets de la chambre, — puisqu’il faisait déjà nuit, — d’allumer un grand candélabre à plusieurs branches placé près de son chevet, et d’ouvrir tout grands les rideaux de velours noir garnis de crépines qui entouraient le lit. Je désirais que cela fût ainsi, pour que je pusse au moins, si je ne pouvais pas dormir, me consoler alternativement par la contemplation de ces peintures et par la lecture d’un petit volume que j’avais trouvé sur l’oreiller et qui en contenait l’appréciation et l’analyse.

Je lus longtemps, — longtemps ; — je contemplai religieusement, dévotement ; les heures s’envolèrent, rapides et glorieuses, et le profond minuit arriva. La position du candélabre me déplaisait, et, étendant la main avec difficulté pour ne pas déranger mon valet assoupi, je plaçai l’objet de manière à jeter les rayons en plein sur le livre.

Mais l’action produisit un effet absolument inattendu. Les rayons des nombreuses bougies (car il y en avait beaucoup) tombèrent alors sur une niche de la chambre que l’une des colonnes du lit avait jusque-là couverte d’une ombre profonde. J’aperçus dans une vive lumière une peinture qui m’avait d’abord échappé. C’était le portrait d’une jeune fille déjà mûrissante et presque femme. Je jetai sur la peinture un coup d’œil rapide, et je fermai les yeux. Pourquoi, — je ne le compris pas moi-même tout d’abord. Mais, pendant que mes paupières restaient closes, j’analysai rapidement la raison qui me les faisait fermer ainsi. C’était un mouvement involontaire pour gagner du temps et pour penser, — pour m’assurer que ma vue ne m’avait pas trompé, — pour calmer et préparer mon esprit à une contemplation plus froide et plus sûre. Au bout de quelques instants, je regardai de nouveau la peinture fixement.

Je ne pouvais pas douter, quand même je l’aurais voulu, que je n’y visse alors très nettement ; car le premier éclair du flambeau sur cette toile avait dissipé la stupeur rêveuse dont mes sens étaient possédés, et m’avait appelé tout d’un coup à la vie réelle.

Le portrait, je l’ai déjà dit, était celui d’une jeune fille. C’était une simple tête, avec des épaules, le tout dans ce style qu’on appelle, en langage technique, style de vignette ; beaucoup de la manière de Sully dans ses têtes de prédilection. Les bras, le sein, et même les bouts des cheveux rayonnants, se fondaient insaisissablement dans l’ombre vague, mais profonde, qui servait de fond à l’ensemble. Le cadre était ovale, magnifiquement doré et guilloché dans le goût moresque. Comme œuvre d’art, on ne pouvait rien trouver de plus admirable que la peinture elle-même. Mais il se peut bien que ce ne fût ni l’exécution de l’œuvre, ni l’immortelle beauté de la physionomie qui m’impressionna si soudainement et si fortement. Encore moins devais-je croire que mon imagination, sortant d’un demi-sommeil, eût pris la tête pour celle d’une personne vivante. — Je vis tout d’abord que les détails du dessin, le style de vignette et l’aspect du cadre auraient immédiatement dissipé un pareil charme, et m’auraient préservé de toute illusion même momentanée. Tout en faisant ces réflexions, et très vivement, je restai, à demi étendu, à demi assis, une heure entière peut-être, les yeux rivés à ce portrait. À la longue, ayant découvert le vrai secret de son effet, je me laissai retomber sur le lit. J’avais deviné que le charme de la peinture était une expression vitale absolument adéquate à la vie elle-même, qui d’abord m’avait fait tressaillir, et finalement m’avait confondu, subjugué, épouvanté. Avec une terreur profonde et respectueuse, je replaçai le candélabre dans sa position première. Ayant ainsi dérobé à ma vue la cause de ma profonde agitation, je cherchai vivement le volume qui contenait l’analyse des tableaux et leur histoire. Allant droit au numéro qui désignait le portrait ovale, j’y lus le vague et singulier récit qui suit :

« C’était une jeune fille d’une très rare beauté, et qui n’était pas moins aimable que pleine de gaieté. Et maudite fut l’heure où elle vit, et aima, et épousa le peintre. Lui, passionné, studieux, austère, et ayant déjà trouvé une épouse dans son Art ; elle, une jeune fille d’une très rare beauté, et non moins aimable que pleine de gaieté : rien que lumière et sourires, et la folâtrerie d’un jeune faon ; aimant et chérissant toutes choses ; ne haïssant que l’Art qui était son rival ; ne redoutant que la palette et les brosses, et les autres instruments fâcheux qui la privaient de la figure de son adoré. Ce fut une terrible chose pour cette dame que d’entendre le peintre parler du désir de peindre sa jeune épouse. Mais elle était humble et obéissante, et elle s’assit avec douceur pendant de longues semaines dans la sombre et haute chambre de la tour, où la lumière filtrait sur la pâle toile seulement par le plafond. Mais lui, le peintre, mettait sa gloire dans son œuvre, qui avançait d’heure en heure et de jour en jour. — Et c’était un homme passionné, et étrange, et pensif, qui se perdait en rêveries ; si bien qu’il ne voulait pas voir que la lumière qui tombait si lugubrement dans cette tour isolée desséchait la santé et les esprits de sa femme, qui languissait visiblement pour tout le monde, excepté pour lui. Cependant, elle souriait toujours, et toujours sans se plaindre, parce qu’elle voyait que le peintre (qui avait un grand renom) prenait un plaisir vif et brûlant dans sa tâche, et travaillait nuit et jour pour peindre celle qui l’aimait si fort, mais qui devenait de jour en jour plus languissante et plus faible. Et, en vérité, ceux qui contemplaient le portrait parlaient à voix basse de sa ressemblance, comme d’une puissante merveille et comme d’une preuve non moins grande de la puissance du peintre que de son profond amour pour celle qu’il peignait si miraculeusement bien. — Mais, à la longue, comme la besogne approchait de sa fin, personne ne fut plus admis dans la tour ; car le peintre était devenu fou par l’ardeur de son travail, et il détournait rarement ses yeux de la toile, même pour regarder la figure de sa femme. Et il ne voulait pas voir que les couleurs qu’il étalait sur la toile étaient tirées des joues de celle qui était assise près de lui. Et, quand bien des semaines furent passées et qu’il ne restait plus que peu de chose à faire, rien qu’une touche sur la bouche et un glacis sur l’œil, l’esprit de la dame palpita encore comme la flamme dans le bec d’une lampe. Et alors la touche fut donnée, et alors le glacis fut placé ; et pendant un moment le peintre se tint en extase devant le travail qu’il avait travaillé ; mais, une minute après, comme il contemplait encore, il trembla, et il fut frappé d’effroi ; et, criant d’une voix éclatante : « En vérité, c’est la Vie elle-même ! » il se retourna brusquement pour regarder sa bien-aimée : — elle était morte ! »

NB : les mots soulignés sont des mots en italique dans le texte original.

Que raconte l'histoire du Portrait Ovale ?
Illustration de Jean-Paul Laurens (détail) pour une édition des Nouvelles histoires extraordinaires
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C'est parti

Récit enchâssant, récit enchâssé

Cette micronouvelle est, outre le peu de mots qu'elle contient, particulière en ceci qu'elle fait voir deux récits :

  • le premier récit est celui qui ouvre l'histoire avec « Le château dans lequel mon domestique s’était avisé de pénétrer de force... »
  • le deuxième récit remplit l'ensemble du dernier paragraphe, et est annoncé par des guillemets : « "C’était une jeune fille d’une très rare beauté [...] ». Cela veut dire que le deuxième récit figure aussi la fin de la nouvelle et donc du premier récit, par la force des choses.

Ce procédé fait appel à la partition entre « récit enchâssant » (ou « récit-cadre ») et « récit enchâssé » :

  • Le récit enchâssant, c'est celui qui « encadre » un autre récit, et qui fait office de temporalité de référence
  • Le récit enchâssé, c'est celui qui est « encadré » par le récit enchâssant, c'est-à-dire qu'il dépend de celui-ci pour son apparition

L'exemple par excellence de ce principe, ce sont les contes des mille et unes nuits : dans cette œuvre, Shéhérazade raconte toutes les nuits à celui qui veut la tuer un conte différent, et c'est ainsi qu'à chaque fois, un nouveau récit commence.

Généralement, avec ce principe, le récit enchâssé compte davantage que le récit enchâssant. Ce dernier est là pour offrir un cadre, une excuse, pour l'apparition du récit enchâssé, ou pour certifier de sa véracité, sur le mode de : « J'ai lu quelque part que... ».

Les caractéristiques du fantastique

Car, avec ce principe, Edgard Allan Poe parvient à donner une dimension fantastique à son récit.

Pour rappel, le genre fantastique se définit par l'irruption du surnaturel dans le cadre réaliste d'un récit, de telle sorte que le lecteur est incapable de donner une explication rationnelle (de l'ordre de la raison) pour le dénouement de l'histoire.

Or, ici, nous avons exactement cette disposition :

  • le récit enchâssant donne un cadre réaliste
  • le récit enchâssé donne à penser la possibilité du surnaturel 

Caractéristiques du récit enchâssant

Première personne

Le récit enchâssant est un récit à la première personne, remarquable dès les premiers mots :

Le château dans lequel mon domestique s’était avisé de pénétrer de force, plutôt que de me permettre, déplorablement blessé comme je l’étais [...]

L'auteur s'efforce alors de donner un crédit réaliste à son histoire, car jusqu'au début du récit enchâssé, tout ce qui est raconté est possible, et ne cherche qu'à effrayer.

Cadre réaliste

En premier lieu, le récit s'ouvre in media res (c'est-à-dire en pleine action), et tout se passe comme si le lecteur devait savoir qui était le narrateur et les événements auxquels celui-ci fait référence. Mais le fait est que des choses restent sans réponse (voir tout reste sans réponse) - pour ne citer que deux exemples :

  • comment le narrateur a-t-il été blessé ?
  • qui est « miss Radcliffe » ?

S'ensuit une description minutieuse de l'intérieur de la chambre dans laquelle il se trouve, ce qui ajoute à l'impression réaliste du récit. Néanmoins, petit à petit, l'auteur prépare le terrain du fantastique, dans la mesure où le récit semble prendre la tournure de l'effroi.

Quelles sont les œuvres de Hoffmann ?
Une bonne histoire de fantôme se déroule toujours la nuit !

Tournure effrayante

On pourrait ainsi relever les champs lexicaux de l'obscurité (« mélancolie », « délabrée », « bizarre », « nuit », « candélabre », ...) et de la peur (« effet », « inattendu », « stupeur », « tout d'un coup », « épouvanté », ...). Surtout, on note deux procédés stylistiques qui participent de cette préparation, et qui se trouvent dans la même phrase :

« J’avais deviné que le charme de la peinture était une expression vitale absolument adéquate à la vie elle-même, qui d’abord m’avait fait tressaillir, et finalement m’avait confondu, subjugué, épouvanté. »

Il y a ainsi deux éléments remarquables :

  • le mot « charme » est souligné ; or, ce mot se définit comme, dans son sens premier : « Moyen matériel ou psychique d'une action magique naturelle ou non ; influence occulte et magique, sortilège » (définition du Larousse) ; c'est là une première irruption du fantastique (de la possibilité du surnaturel), qui, en même temps, garde une dimension réaliste, puisque l'on définit également « charme » par un deuxième sens figuré : « Attrait singulier, mystérieux, exercé sur quelqu'un par quelqu'un ou quelque chose » (définition du Larousse).
  • la gradation (figure de style qui consiste en une augmentation dans l'intensité) : « m’avait confondu, subjugué, épouvanté. ». Cette gradation se termine par le mot « épouvanté », c'est-à-dire un sentiment qui annonce assurément celui qui le prendra lorsqu'il finira de lire l'histoire du portrait ovale.

Mais il n'y a pourtant rien de surnaturel qui se soit encore passé : tout juste le lecteur peut-il s'imaginer que le portrait est véritablement très réaliste.

Caractéristiques du récit enchâssé

C'est le récit enchâssé qui assume tout entier la dimension fantastique.

Récit à la troisième personne

Premièrement, ce récit est conduit à la troisième personne, en focalisation externe :

C’était une jeune fille d’une très rare beauté, et qui n’était pas moins aimable que pleine de gaieté.

Une apparence de légende

En outre, cet incipit rappelle celui des contes, avec l'utilisation de l'imparfait de l'indicatif. Tout est fait d'emblée pour rappeler les caractéristiques de la légende, du genre de celles que l'on raconte le soir au coin du feu pour effrayer les petits enfants.

Puis le récit se déroule selon un principe de gradation, lui aussi : le lecteur comprend vite, en très peu de mots, que le peintre crée au détriment de sa femme, qui se meurt peu à peu.

L'horreur réside dans la dernière antithèse, entre « Vie » (mot souligné dans le texte original), qui décrit l'impression laissé par le tableau du peintre, écrit avec une majuscule et renvoyant donc au « concept » de la « Vie », et « morte », utilisé comme adjectif, associée à la femme, abandonnée par l'artiste.

Or, le genre du fantastique réside précisément ici : la « légende » ne fait que raconter que la femme est morte parce qu'elle fut délaissée par son mari, le peintre ; et, dans le même temps, elle suggère que c'est la peinture qui lui a ôté la vie - mais il n'y a aucun moyen d'en être sûr !

Comment terminer un commentaire composé ?
Il est possible de faire son ouverture en liant un texte à une peinture, par exemple (La Nuit étoilée, Vincent Van Gogh, 1888)

C'est donc cette irrésolution qui permet l'effroi : si une telle chose existait, quelle épouvante cela serait ! Mais une telle chose existe-t-elle vraiment ? 

Le pouvoir de l'art

Toute cette histoire, outre son caractère fantastique, pose enfin la question du pouvoir de l'art. En effet, le fait que la femme du peintre perde la vie au profit de l'aspect profondément vital du tableau est une métaphore de toute envolée artistique : consacrer sa vie à l'art, c'est littéralement donner sa vie, se sacrifier, pour son art.

Un véritable artiste est ainsi prêt à immoler des victimes - soit lui-même, soit les autres - pour l'avénement de son œuvre. Il y a ainsi une concurrence - en plus d'une porosité - entre les deux univers. La nouvelle de Poe invite à la penser...

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Nathan

Ancien étudiant de classe préparatoire b/l (que je recommande à tous les élèves avides de savoir, qui nous lisent ici) et passionné par la littérature, me voilà maintenant auto-entrepreneur pour mêler des activités professionnelles concrètes au sein du monde de l'entreprise, et étudiant en Master de Littératures Comparées pour garder les pieds dans le rêve des mots.