Le poème

AVIS

La nuit qui précéda sa mort
Fut la plus courte de sa vie
L'idée qu'il existait encore
Lui brûlait le sang aux poignets
Le poids de son corps l’écœurait
Sa force le faisait gémir
C'est tout au fond de cette horreur
Qu'il a commencé à sourire
Il n'avait pas UN camarade
Mais des millions et des millions
Pour le venger il le savait
Et le jour se leva pour lui.

Paul Éluard, « Avis »,  Au rendez-vous allemand, 1944

A qui s'adresse le poème Avis de Paul Eluard ? Résistance (1946) - Julio Pomar (1926 - 2018)

Méthode du commentaire composé en poésie

Avant la lecture

Il faut étudier le paratexte, c'est-à-dire le titre, l'auteur, la date, etc. Ces informations doivent être recoupées avec vos connaissances émanant du cours (courant littéraire, poète, recueil, etc.).

Le titre engage également vers des attentes. Il donne des indices sur la nature du poème que le lecteur s'apprête à lire.

En poésie, la forme est décisive : regarder le texte « de loin » permet d'avoir déjà une idée de la démarche du poète :

  • Vers, strophes ?
  • Si vers : vers réguliers, vers libres ?
  • Si vers réguliers : quel type de rimes ?
  • Le nombre de strophes...

Pour la lecture

Nous vous conseillons de lire le poème plusieurs fois, avec un stylo à la main qui vous permettra de noter ou souligner une découverte, une idée.

1ère lecture :

  • Identifier le thème général du poème,
  • Identifier le registre : comique ? pathétique ? lyrique ? etc.,
  • Identifier les procédés d'écriture pour diffuser le sentiment du registre choisi : l'exclamation ? La diérèse ? etc.

2ème lecture :

  • Dégager le champ lexical,
  • Place des mots : un mot au début du vers n'a pas la même valeur qu'un mot placé en fin de vers,
  • Déceler les figures de style (généralement très nombreuses dans un poème),
  • Travail sur les rimes : lien entre des mots qui riment, rimes riches ou faibles, etc.,
  • Analyse du rythme avec les règles de métriques.

En filigrane, vous devez garder cette question en tête pour l'analyse des procédés d'écriture : comment le poète diffuse-t-il son thème général et comment fait-il ressentir au lecteur ses émotions ?

Rédaction du commentaire

Partie du commentaireViséeInformations indispensablesÉcueils à éviter
Introduction- Présenter et situer le poète dans l'histoire de la littérature
- Présenter et situer le poème dans le recueil
- Présenter le projet de lecture (= annonce de la problématique)
- Présenter le plan (généralement, deux axes)
- Renseignements brefs sur l'auteur
- Localisation poème dans le recueil (début ? Milieu ? Fin ? Quelle partie du recueil ?)
- Problématique (En quoi… ? Dans quelle mesure… ?)
- Les axes de réflexions
- Ne pas problématiser
- Utiliser des formules trop lourdes pour la présentation de l'auteur
Développement- Expliquer le poème le plus exhaustivement possible
- Argumenter pour justifier ses interprétations (le commentaire composé est un texte argumentatif)
- Etude de la forme (champs lexicaux, figures de styles, rimes, métrique, etc.)
- Etude du fond (ne jamais perdre de vue le fond)
- Les transitions entre chaque idée/partie
- Construire le plan sur l'opposition fond/forme : chacune des parties doit contenir des deux
- Suivre le déroulement du poème, raconter l'histoire, paraphraser
- Ne pas commenter les citations utilisées
Conclusion- Dresser le bilan
- Exprimer clairement ses conclusions
- Elargir ses réflexions par une ouverture (lien avec un autre poème, un autre poète ? etc.)
- Les conclusions de l'argumentation- Répéter simplement ce qui a précédé

 

Commentaire composé du poème

Intoduction

Les poèmes composant le recueil Au rendez-vous allemand, d'où est extrait le texte présentement commenté, ont tous été rédigés et publiés durant la Seconde Guerre Mondiale. Ils sont alors signés des pseudonymes Jean du Haut ou Maurice Hervent. Eluard était lui-même recherché par les Allemands depuis la publication de Poésie et Vérité en 1942 et vivait clandestinement.

« Avis » a donc été écrit sous occupation allemande. Il rend hommage à la mémoire d'un élève du lycée nommé Lucien Legros, dont il connaissait la famille. Lucien mena d'abord quelques actions de contestation en compagnie de quatre autres lycées avant de devenir un véritable clandestin pour mener à bien ses actes de résistance. Il fut finalement arrêté avec ses camarades en février 1943 avant d'être fusillé.

Ce poème est le liminaire (= au début) du recueil Au rendez-vous allemand. Dans «Raisons d'écrire », Paul Eluard précise que le titre «Avis » fait référence aux «avis, menaces ou listes d'otages » que les Allemands placardaient sur les murs des zones occupées. C'est ainsi un poème de la Résistance qui utilise un événement tragique pour exhorter à l'espoir.

Dans Avis, à quoi Paul Eluard fait-il référence ? Plaque commémorative en l'honneur de Lucien Legros

Problématique

De fait, comment Paul Eluard érige-t-il l'espoir de vie à partir de l'événement de la mort ?

Annonce du plan

Ce poème se présente en deux parties manifestes. Cela doit servir notre analyse sans la rendre trop compartimentée pour autant.

Nous verrons de fait, dans un premier temps, comment Eluard raconte-t-il la mort d'une personne ; le deuxième temps de notre analyse montrera que ce récit singulier sert en fait son espoir reposant sur la multitude de l'humanité.

Développement

La mort d'une personne

Le lecteur sait d'emblée ce dont il s'agit dans ce poème puisque le premier vers l'informe de la conclusion :

La nuit qui précéda sa mort

On notera que le vers se conclut sur le mot le plus important, la «mort » : cela sonne comme une sentence, comme la sentence dont est victime ce condamné. Il y a, en outre, l'image de la «nuit » qui est utilisée, et donc, symboliquement, l'idée de la fin (ici, la fin d'une vie). L'image est noire, obscure.

Le poète nous conte ainsi, en apparence, l'histoire d'une seule personne, condamnée à mort par l'occupant nazi. Dans cette optique, le singulier est omniprésent : « sa » au vers 1 et au vers 2 ; « il » au vers 3, 8,  9 et 10, « lui » au vers 4 et 12, « son » au vers 5, « sa » au vers 6 et, comme point d'orgue, en majuscule, l'adjectif numéral « UN » au vers 9.

Le deuxième vers insiste sur cette idée de fin, avec le mot « courte » qui vient suggérer la rapidité de la sentence, comme le fait l'utilisation du passé simple « fut ».

En outre, cette première partie de poème est marqué par le champ lexical de la souffrance, notamment à partir du quatrième vers : « brûlait » et « sang » au vers 4, « gémir » au vers 5, « horreur » au vers 6.

La mort s'associe ainsi à la douleur du vivre, comme l'exposent explicitement les vers 4, 5 et 6 :

Lui brûlait le sang aux poignets
Le poids de son corps l’écœurait
Sa force le faisait gémir

Par cette litanie qui martèle, le lecteur sent ainsi un prisonnier souffrant – prisonnier parce qu'il a des menottes, imagées tout en douleur par le vers 4 -, sortant de sa cellule et accablé par les maux physiques tels que la faim et la fatigue.

C'est pourtant au sortir de cet étouffement que débute la seconde partie du poème porteuse d'espoir. Le vers 7 annonce ainsi le basculement en reprenant ce qui a précédé en utilisant le terme explicite d'« horreur ». En écrivant ce mot, Eluard le dit bien : ce que je viens de vous conter, c'est toute l'horreur de la guerre.

En outre, il utilise un procédé emphatique puisque le début de la renaissance ne se situe pas indistinctement dans l'horreur : elle est « tout au fond » de cette horreur. Ce placement particulier invite d'ailleurs à penser à n'importe quelle germination biologique : c'est au fond de la terre que les graines se développent.

La dernière reprise de cette imaginaire sombre intervient au vers 11 avec le verbe « venger », qui rappelle une nouvelle fois l'horreur précitée, puisque ce terme insiste sur l'atrocité, l'injustice d'une situation qui appelle sans autre questionnement à la vengeance, de manière nécessaire.

Cette vengeance, de fait, doit être portée par la multitude, pour venger cette singularité. D'une manière antithétique, Paul Eluard fait naître de la singularité de la condamnation, le pluriel de la révolte ; de l'horreur mortifère de la situation, l'espoir de la renaissance.

Quelle était la position de Paul Eluard durant la guerre ? Arrestation de résistants, juillet 1944, Koll

Qui fonde le début de la vie des autres

L'ambivalence de ce poème – l'espoir qui nait de l'horreur – est démontrée d'emblée par les terminaisons des deux premiers vers où se confrontent « mort » et « vie ».

Le vers 3, par ailleurs, malgré l'ambiance morbide de cette première partie que nous avons mise en évidence, annonce une suite à l'horreur. Paul Eluard suggère une tension vitale malgré la mort imminente du jeune condamné en faisant rimer « mort » (vers 1) avec «encore » (vers 3), terme qui est littéralement l'affirmation d'une permanence, d'une continuation – alors que la mort devrait être la dernière chose à se passer.

Le lecteur retrouve cette tension vitale, ambivalence qui porte déjà en elle l'espoir explicité dans la partie deux du poème, grâce à la rime antithétique réalisée entre « gémir » (vers 6) et « sourire » (vers 8).

Finalement, si l'on s'interroge bien sur la litanie qui s'étale du vers 3 au vers 6, on peut y retrouver le motif de l'espoir, puisque la douleur ressentie par le condamné provient, paradoxalement, de l'énergie vitale qu'il possède encore en lui, énergie vitale qui le dépasse, qu'il ne peut supporter tout seul (on rappellera l'omniprésence du singulier dans cette première partie). C'est en effet l'idée d'existence (vers 3) qui lui brûle « le sang » (vers 4) – le sang étant, par ailleurs, la matière première de la vie - ; c'est le « poids de son corps » qui l'écœure (vers 5), c'est-à-dire le fait d'être encore un corps qui se meut, un corps avec une lourdeur, une présence au monde ; enfin, c'est sa « force » qui le fait « gémir », soit l'idée, une nouvelle fois, d'être empli d'énergie.

De fait, s'il ne peut supporter cela tout seul, c'est qu'il faut qu'il soit soutenu par d'autres ; et c'est exactement le sens de la seconde partie. Car, malgré l'« horreur » (vers 7), le condamné à mort peut « sourire ». Mieux, il « a commencé » à le faire : le poète introduit ainsi l'idée du commencement de quelque chose, plutôt que de la fin, qui devrait aller de pair avec sa mort.

Dans les vers suivants est explicitée la raison de ce sourire : ce sont ses « camarades » qui le vengeront. Paul Eluard insiste sur la multitude, laquelle rompt avec la singularité de la situation, la solitude du jeune homme dans sa mort, de deux manières :

  • Le « UN » du vers 9 écrit en majuscule : le poète souligne l'unité de la résistance, le condamné à mort n'est pas seul dans la lutte, puisqu'il est accompagné de tout un groupe qui donne la force de résister et de vaincre
  • Les « millions » du vers 10, au pluriel et répétés deux fois, ce qui donne l'idée d'une énumération infini, d'une foule de « camarades »

En outre, Eluard expose son optimisme par l'utilisation du « mais » qui succède à la formule négative du vers 9 : ce « mais » vient briser l'idée du désespoir d'abord dépeint. Il exhorte ainsi son lecteur a lui-même garder espoir, à ne pas se laisser abattre.

Le terme « camarade » renforce l'idée de cohésion et de multitude. On rappellera la définition de ce terme selon Le Larousse : Personne à qui on est lié par une familiarité née d'activités communes (études, travail, loisirs, etc.), ou personne liée d'amitié avec une autre. Il y a donc à la fois l'idée d'une cause commune (la Résistance) et de l'affection qui lie. Le condamné à mort est d'autant plus fort qu'il est aimé. On ne peut pas non plus faire l'impasse sur l'acception politique du terme puisque c'est par « camarade » que se désignent ainsi les membres du Parti Communiste, alors ennemis des nazis et eux-mêmes résistants.

Formellement, l'idée de cohésion est renforcée par l'absence de ponctuation dans le poème ; à première vue, le lecteur voit un bloc, avec le sentiment d'unité dans les vers – et donc, dans les Hommes.

Cette idée de cause commune sous-jacente au terme « camarade » prend une nouvelle dimension avec le vers 11 et la préposition de but « pour » ; de fait, la réunion des camarades devient d'autant plus nécessaire que, maintenant, il y a la juste vengeance à avoir. Sa mort rend la cause de ses camarades encore plus puissante, encore plus légitime. Cette nécessité de la résistance est suggérée par la formule « il le savait » de ce même vers. Il y a quelque chose de l'ordre de la certitude évidente dans ce « il le savait » : la mort de cet innocent servira la cause pour laquelle lui-même est mort.

De fait, le poème se termine avec le jour, tandis qu'il avait débuté avec la nuit. Ce vers forme, avec le premier, une antithèse, et doit être analysé avec la même symbolique : c'est la vie qui recommence, c'est l'immortalité de l'humanité plus forte que la singularité de l'horreur, immortalité représentée par le cycle éternel du jour et de la nuit. Le « et » qui introduit ce vers n'a pas d'autre but que de marquer cette continuité.

Les derniers mots du poème, « pour lui », sont ainsi à propos du jeune homme, confirmant l'hommage des mots, qui sera sans aucun doute possible suivant de l'hommage des hommes, par la vengeance : c'est le jour qui se lève pour lui, ou, autrement dit et conformément à la symbolique, c'est l'humanité qui revivra pour lui et qui le vengera.

Conclusion

Qui est l'auteur du poème Avis ? Paul Eluard en 1945

Paul Eluard s'active dans la Résistance par les mots. Il rend hommage à l'un de ses « camarades » de combat tout en exhortant les autres vivants à garder espoir pour la victoire. Le poète joue, à forces d'antithèses, avec l'idée d'une mort féconde pour la vie, pour l'élan vital et la force vengeresse.

Loin d'abattre les résistants, un tel événement, pour douloureux qu'il soit, doit favoriser la cohésion des troupes, emmenées par un combat juste. De la douleur naîtra le bonheur ; de l'injustice naîtra la justice.

Ouverture

Dans la même veine, on pourra s'interroger sur le sens de l'hommage, dans une optique de combattant, rendu par Paul Eluard dans le poème « Gabriel Péri ».

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