Présentation de la nouvelle

Contexte de publication

« L'Ermite » est une nouvelle écrite par Guy de Maupassant et parue dans le quotidien Gil Blas, le 26 janvier 1886.

Elle intègre ensuite le recueil La Petite Roque, paru en 1886 chez l'éditeur Victor Havard.

Résumé

Des amis, alors qu'ils reviennent d'une visite chez un ermite, s'interrogent sur ce qui pousse un homme à un tel isolement. L'un d'eux raconte alors l'histoire de celui qu'il a connu jadis.

Résidant à Cannes pour un certain temps, il se décide à aller à la rencontre de celui qui vit dans le mont des Serpents. A force de rencontres avec celui-ci, les deux hommes se lient d'amitié et finissent par partager un repas, en haut de sa montagne. Le vin aidant, l'ermite lui confie son histoire.

Il était un Parisien insouciant, vivant comme les autres des plaisirs viciés de la capitale, profitant des femmes et de l'alcool. Le jour de ses quarante ans, qu'il fête seul, il se décide à aller voir une des filles du Quartier latin. Il en rencontre une, jeune et jolie, sur laquelle il fantasme.

Au bout de la nuit, il se fait inviter chez elle et la possède. Alors qu'il s'apprête à partir, après avoir convenu d'un nouveau rendez-vous pour les prochains jours, il voit une photo encadrée, posée sur la cheminée. D'abord interloqué, il finit par reconnaître l'homme qui s'y trouve : c'est lui-même !

Vivement surpris, voire dérangé, il demande à la jeune fille qui est la personne prise en portrait. Elle lui répond alors que c'est son père, qu'elle ne connaît pas, et que cette photographie lui fut donnée par sa mère.

Tout à fait remué, l'homme sollicite son notaire pour qu'il se renseigne. Celui-ci lui confirme : il s'agit bien de sa fille. Alors, horrifié par son acte, il lègue à sa fille la moitié de sa fortune et décide, dégoûté, de se faire ermite.

Quelles sont les œuvres de Guy de Maupassant ? Les genres favoris de Guy de Maupassant étaient le réalisme et le fantastique !

La nouvelle

L'Ermite

Nous avions été voir, avec quelques amis, le vieil ermite installé sur un ancien tumulus couvert de grands arbres, au milieu de la vaste plaine qui va de Cannes à La Napoule.
En revenant, nous parlions de ces singuliers solitaires laïques, nombreux autrefois, et dont la race aujourd’hui disparaît. Nous cherchions les causes morales, nous nous efforcions de déterminer la nature des chagrins qui poussaient jadis les hommes dans les solitudes.
Un de nos compagnons dit tout à coup :
— J’ai connu deux solitaires : un homme et une femme. La femme doit être encore vivante. Elle habitait, il y a cinq ans, une ruine au sommet d’un mont absolument désert sur la côte de Corse, à quinze ou vingt kilomètres de toute maison. Elle vivait là avec une bonne ; j’allai la voir. Elle avait été certainement une femme du monde distinguée. Elle me reçut avec politesse et même avec bonne grâce, mais je ne sais rien d’elle ; je ne devinai rien.
Quant à l’homme, je vais vous raconter sa sinistre aventure :
Retournez-vous. Vous apercevez là-bas ce mont pointu et boisé qui se détache derrière La Napoule, tout seul en avant des cimes de l’Esterel ; on l’appelle dans le pays le mont des Serpents. C’est là que vivait mon solitaire, dans les murs d’un petit temple antique, il y a douze ans environ.
Ayant entendu parler de lui, je me décidai à faire sa connaissance et je partis de Cannes, à cheval, un matin de mars. Laissant ma bête à l’auberge de La Napoule, je me mis à gravir à pied ce singulier cône, haut peut-être de cent cinquante ou deux cents mètres et couvert de plantes aromatiques, de cystes surtout, dont l’odeur est si vive et si pénétrante qu’elle trouble et cause un malaise. Le sol est pierreux et on voit souvent glisser sur les cailloux de longues couleuvres qui disparaissent dans les herbes. De là ce surnom bien mérité de mont des Serpents. Dans certains jours, les reptiles semblent vous naître sous les pieds quand on gravit la pente exposée au soleil. Ils sont si nombreux qu’on n’ose plus marcher et qu’on éprouve une gêne singulière, non pas une peur, car ces bêtes sont inoffensives, mais une sorte d’effroi mystique. J’ai eu plusieurs fois la singulière sensation de gravir un mont sacré de l’antiquité, une bizarre colline parfumée et mystérieuse, couverte de cystes et peuplée de serpents et couronnée par un temple.
Ce temple existe encore. On m’a affirmé du moins que ce fut un temple. Car je n’ai point cherché à en savoir davantage pour ne pas gâter mes émotions.
Donc j’y grimpai, un matin de mars, sous prétexte d’admirer le pays. En parvenant au sommet j’aperçus en effet des murs et, assis sur une pierre, un homme. Il n’avait guère plus de quarante-cinq ans, bien que ses cheveux fussent tout blancs ; mais sa barbe était presque noire encore. Il caressait un chat roulé sur ses genoux et ne semblait point prendre garde à moi. Je fis le tour des ruines, dont une partie couverte et fermée au moyen de branches, de paille, d’herbes et de cailloux, était habitée par lui, et je revins de son côté.
La vue, de là, est admirable. C’est, à droite, l’Esterel aux sommets pointus, étrangement découpés, puis la mer démesurée, s’allongeant jusqu’aux côtes lointaines de l’Italie, avec ses caps nombreux et, en face de Cannes, les îles de Lérins, vertes et plates, qui semblent flotter et dont la dernière présente vers le large un haut et vieux château fort à tours crénelées, bâti dans les flots mêmes.
Puis dominant la côte verte, où l’on voit pareilles, d’aussi loin, à des œufs innombrables pondus au bord du rivage, le long chapelet de villas et de villes blanches bâties dans les arbres, s’élèvent les Alpes, dont les sommets sont encore encapuchonnés de neige.
Je murmurai : « Cristi, c’est beau. »
L’homme leva la tête et dit : « Oui, mais quand on voit ça toute la journée, c’est monotone. »
Donc il parlait, il causait et il s’ennuyait, mon solitaire. Je le tenais.
Je ne restai pas longtemps ce jour-là et je m’efforçai seulement de découvrir la couleur de sa misanthropie. Il me fit surtout l’effet d’un être fatigué des autres, las de tout, irrémédiablement désillusionné et dégoûté de lui-même comme du reste.
Je le quittai après une demi-heure d’entretien. Mais je revins huit jours plus tard, et encore une fois la semaine suivante, puis toutes les semaines ; si bien qu’avant deux mois nous étions amis.
Or, un soir de la fin de mai, je jugeai le moment venu et j’emportai des provisions pour dîner avec lui sur le mont des Serpents.
C’était un de ces soirs du Midi si odorants dans ce pays où l’on cultive les fleurs comme le blé dans le Nord, dans ce pays où l’on fabrique presque toutes les essences qui parfumeront la chair et les robes des femmes, un de ces soirs où les souffles des orangers innombrables, dont sont plantés les jardins et tous les replis des vallons, troublent et alanguissent à faire rêver d’amour les vieillards.
Mon solitaire m’accueillit avec une joie visible ; il consentit volontiers à partager mon dîner.
Je lui fis boire un peu de vin dont il avait perdu l’habitude ; il s’anima, et se mit à parler de sa vie passée. Il avait toujours habité Paris et vécu en garçon joyeux, me semblait-il.
Je lui demandai brusquement : « Quelle drôle d’idée vous avez eue de venir vous percher sur ce sommet ? »
Il répondit aussitôt : « Ah ! c’est que j’ai reçu la plus rude secousse que puisse recevoir un homme. Mais pourquoi vous cacher ce malheur ? Il vous fera me plaindre, peut-être ! Et puis... je ne l’ai dit jamais à personne... jamais... et je voudrais savoir... une fois... ce qu’en pense un autre... et comment il le juge. »
Né à Paris, élevé à Paris, je grandis et je vécus dans cette ville. Mes parents m’avaient laissé quelques milliers de francs de rente, et j’obtins, par protection, une place modeste et tranquille qui me faisait riche, pour un garçon.
J’avais mené, dès mon adolescence, une vie de garçon. Vous savez ce que c’est. Libre et sans famille, résolu à ne point prendre de femme légitime, je passais tantôt trois mois avec l’une, tantôt six mois avec l’autre, puis un an sans compagne en butinant sur la masse des filles à prendre ou à vendre.
Cette existence médiocre, et banale si vous voulez, me convenait, satisfaisait mes goûts naturels de changement et de badauderie. Je vivais sur le boulevard, dans les théâtres et dans les cafés, toujours dehors, presque sans domicile, bien que proprement logé. J’étais un de ces milliers d’êtres qui se laissent flotter, comme des bouchons, dans la vie ; pour qui les murs de Paris sont les murs du monde, et qui n’ont souci de rien, n’ayant de passion pour rien. J’étais ce qu’on appelle un bon garçon, sans qualités et sans défauts. Voilà. Et je me juge exactement.
Donc, de vingt à quarante ans, mon existence s’écoula lente et rapide, sans aucun événement marquant. Comme elles vont vite les années monotones de Paris où n’entre dans l’esprit aucun de ces souvenirs qui font date, ces années longues et pressées, banales et gaies, où l’on boit, mange et rit sans savoir pourquoi, les lèvres tendues vers tout ce qui se goûte et tout ce qui s’embrasse, sans avoir envie de rien. On était jeune ; on est vieux sans avoir rien fait de ce que font les autres ; sans aucune attache, aucune racine, aucun lien, presque sans amis, sans parents, sans femmes, sans enfants !
Donc, j’atteignis doucement et vivement la quarantaine ; et pour fêter cet anniversaire, je m’offris, à moi tout seul, un bon dîner dans un grand café. J’étais un solitaire dans le monde ; je jugeai plaisant de célébrer cette date en solitaire.
Après dîner, j’hésitai sur ce que je ferais. J’eus envie d’entrer dans un théâtre ; et puis l’idée me vint d’aller en pèlerinage au quartier Latin, où j’avais fait mon droit jadis. Je traversai donc Paris, et j’entrai sans préméditation dans une de ces brasseries où l’on est servi par des filles.
Celle qui prenait soin de ma table était toute jeune, jolie et rieuse. Je lui offris une consommation qu’elle accepta tout de suite. Elle s’assit en face de moi et me regarda de son œil exercé, sans savoir à quel genre de mâle elle avait affaire. C’était une blonde, ou plutôt une blondine, une fraîche, toute fraîche créature qu’on devinait rose et potelée sous l’étoffe gonflée du corsage. Je lui dis les choses galantes et bêtes qu’on dit toujours à ces êtres-là ; et comme elle était vraiment charmante, l’idée me vint soudain de l’emmener... toujours pour fêter ma quarantaine. Ce ne fut ni long ni difficile. Elle se trouvait libre... depuis quinze jours, me dit-elle... et elle accepta d’abord de venir souper aux Halles quand son service serait fini.
Comme je craignais qu’elle ne me faussât compagnie, — on ne sait jamais ce qui peut arriver, ni qui peut entrer dans ces brasseries, ni le vent qui souffle dans une tête de femme —, je demeurai là, toute la soirée, à l’attendre.
J’étais libre aussi, moi, depuis un mois ou deux et je me demandais, en regardant aller de table en table cette mignonne débutante de l’Amour, si je ne ferais pas bien de passer bail avec elle pour quelque temps. Je vous conte là une de ces vulgaires aventures quotidiennes de la vie des hommes à Paris.
Pardonnez-moi ces détails grossiers ; ceux qui n’ont pas aimé poétiquement prennent et choisissent les femmes comme on choisit une côtelette à la boucherie, sans s’occuper d’autre chose que de la qualité de leur chair.
Donc, je l’emmenai chez elle — car j’ai le respect de mes draps. C’était un petit logis d’ouvrière, au cinquième, propre et pauvre ; et j’y passai deux heures charmantes. Elle avait, cette petite, une grâce et une gentillesse rares.
Comme j’allais partir, je m’avançai vers la cheminée afin d’y déposer le cadeau réglementaire, après avoir pris jour pour une seconde entrevue avec la fillette, qui demeurait au lit ; je vis vaguement une pendule sous globe, deux vases de fleurs et deux photographies dont l’une, très ancienne, une de ces épreuves sur verre appelées daguerréotypes. Je me penchai, par hasard, vers ce portrait, et je demeurai interdit, trop surpris pour comprendre... C’était le mien, le premier de mes portraits... que j’avais fait faire autrefois, quand je vivais en étudiant au quartier Latin.
Je le saisis brusquement pour l’examiner de plus près. Je ne me trompais point... et j’eus envie de rire tant la chose me parut inattendue et drôle.
Je demandai : « Qu’est-ce que c’est que ce monsieur-là ? »
Elle répondit : « C’est mon père, que je n’ai pas connu. Maman me l’a laissé en me disant de le garder, que ça me servirait peut-être un jour... »
Elle hésita, se mit à rire, et reprit : « Je ne sais pas à quoi, par exemple. Je ne pense pas qu’il vienne me reconnaître. »
Mon cœur battait précipité comme le galop d’un cheval emporté. Je remis l’image à plat sur la cheminée, je posai dessus, sans même savoir ce que je faisais, deux billets de cent francs que j’avais en poche, et je me sauvai en criant : « À bientôt... au revoir... ma chérie... au revoir. »
J’entendis qu’elle répondait : « À mardi. » J’étais dans l’escalier obscur que je descendis à tâtons.
Lorsque je sortis dehors, je m’aperçus qu’il pleuvait, et je partis à grands pas, par une rue quelconque.
J’allais devant moi, affolé, éperdu, cherchant à me souvenir ! Était-ce possible ? — Oui. — Je me rappelai soudain une fille qui m’avait écrit, un mois environ après notre rupture, qu’elle était enceinte de moi. J’avais déchiré ou brûlé la lettre, et oublié cela. — J’aurais dû regarder la photographie de la femme sur la cheminée de la petite. Mais l’aurais-je reconnue ? C’était la photographie d’une vieille femme, me semblait-il.
J’atteignis le quai. Je vis un banc ; et je m’assis. Il pleuvait. Des gens passaient de temps en temps sous des parapluies. La vie m’apparut odieuse et révoltante, pleine de misères, de hontes, d’infamies voulues ou inconscientes. Ma fille !... Je venais peut-être de posséder ma fille !... Et Paris, ce grand Paris sombre, morne, boueux, triste, noir, avec toutes ces maisons fermées, était plein de choses pareilles, d’adultères, d’incestes, d’enfants violés. Je me rappelai ce qu’on disait des ponts hantés par des vicieux infâmes.
J’avais fait, sans le vouloir, sans le savoir, pis que ces êtres ignobles. J’étais entré dans la couche de ma fille !
Je faillis me jeter à l’eau. J’étais fou ! J’errai jusqu’au jour, puis je revins chez moi pour réfléchir.
Je fis alors ce qui me parut le plus sage : je priai un notaire d’appeler cette petite et de lui demander dans quelles conditions sa mère lui avait remis le portrait de celui qu’elle supposait être son père, me disant chargé de ce soin par un ami.
Le notaire exécuta mes ordres. C’est à son lit de mort que cette femme avait désigné le père de sa fille, et devant un prêtre qu’on me nomma.
Alors, toujours au nom de cet ami inconnu, je fis remettre à cette enfant la moitié de ma fortune, cent quarante mille francs environ, dont elle ne peut toucher que la rente, puis je donnai ma démission de mon emploi, et me voici.
En errant sur ce rivage, j’ai trouvé ce mont et je m’y suis arrêté... jusques à quand... je l’ignore !
— Que pensez-vous de moi... et de ce que j’ai fait ?
Je répondis en lui tendant la main.
— Vous avez fait ce que vous deviez faire. Bien d’autres eussent attaché moins d’importance à cette odieuse fatalité.
Il reprit : « Je le sais, mais, moi, j’ai failli en devenir fou. Il paraît que j’avais l’âme sensible sans m’en être jamais douté. Et j’ai peur de Paris, maintenant, comme les croyants doivent avoir peur de l’enfer. J’ai reçu un coup sur la tête, voilà tout, un coup comparable à la chute d’une tuile quand on passe dans la rue. Je vais mieux depuis quelque temps. »
Je quittai mon solitaire. J’étais fort troublé par son récit.
Je le revis encore deux fois, puis je partis, car je ne reste jamais dans le Midi après la fin de mai.
Quand je revins l’année suivante, l’homme n’était plus sur le mont des Serpents ; et je n’ai jamais entendu parler de lui.
Voilà l’histoire de mon ermite.
26 janvier 1886

Légende de Saint Antoine Ermite, XVème siècle

Pistes d'analyse

L'ermitage ou l'isolement du monde des Hommes

On voit bien comment l'ermite s'isole du monde. Celui qui veut le visiter doit d'abord surmonter l'épreuve de la montagne :

« Ayant entendu parler de lui, je me décidai à faire sa connaissance et je partis de Cannes, à cheval, un matin de mars. Laissant ma bête à l’auberge de La Napoule, je me mis à gravir à pied ce singulier cône, haut peut-être de cent cinquante ou deux cents mètres et couvert de plantes aromatiques, de cystes surtout, dont l’odeur est si vive et si pénétrante qu’elle trouble et cause un malaise. Le sol est pierreux et on voit souvent glisser sur les cailloux de longues couleuvres qui disparaissent dans les herbes. De là ce surnom bien mérité de mont des Serpents. Dans certains jours, les reptiles semblent vous naître sous les pieds quand on gravit la pente exposée au soleil. Ils sont si nombreux qu’on n’ose plus marcher et qu’on éprouve une gêne singulière, non pas une peur, car ces bêtes sont inoffensives, mais une sorte d’effroi mystique. J’ai eu plusieurs fois la singulière sensation de gravir un mont sacré de l’antiquité, une bizarre colline parfumée et mystérieuse, couverte de cystes et peuplée de serpents et couronnée par un temple. »

La référence aux serpents est elle-même symbolique : c'est l'animal du mal, du péché, malin et dangereux. Le visiteur semble soumis à l'épreuve divine - et on peut relever le champ lexical du sacré : « sacré », « mystérieuse », « temple », etc.

Cette référence est accentuée par la fin du récit : l'ermite compare Paris à l'enfer ; c'est donc que cette montagne isolée du monde, protégée par les serpents, constitue son Eden. On pourrait penser à la fameuse phrase Sartre, extraite de sa pièce Huis-clos : « L'enfer, c'est les autres. »

Car, en effet, une fois parvenu en haut de la montagne, il n'y a plus trace que de la nature ; les hommes ont disparu. Par ailleurs, cette volonté de se couper de la société est dite explicitement :

« Je ne restai pas longtemps ce jour-là et je m’efforçai seulement de découvrir la couleur de sa misanthropie. Il me fit surtout l’effet d’un être fatigué des autres, las de tout, irrémédiablement désillusionné et dégoûté de lui-même comme du reste. »

L'ermite veut s'isoler d'un monde qu'il trouve dégoûtant. Mais c'est que lui-même (en tout cas dans cette nouvelle) a participé à son vice.

Johann Wenzel Peter : Adam et Ève au Paradis Terrestre, XIXème siècle

Le châtiment d'une existence viciée

L'ermite de la nouvelle a toujours vécu à Paris, jusqu'à son isolement. Cette localisation n'est point anodine : la capitale représente en effet le lieu de toutes les ferveurs, de tous les débordements. C'est là qu'on trouve sans même les chercher les plus grands vices, entre filles faciles et alcool qui coule à flots.

D'ailleurs, Maupassant fait de son ermite, dans sa vie d'avant, l'exemple même de la majorité, qui baigne fatalement dans le stupre :

« J’étais un de ces milliers d’êtres qui se laissent flotter, comme des bouchons, dans la vie ; pour qui les murs de Paris sont les murs du monde, et qui n’ont souci de rien, n’ayant de passion pour rien. J’étais ce qu’on appelle un bon garçon, sans qualités et sans défauts. Voilà. Et je me juge exactement. »

Il en est de même pour la phrase plus tardive :

« Je vous conte là une de ces vulgaires aventures quotidiennes de la vie des hommes à Paris. »

On peut relever l'usage éloquent du mot « vulgaires », qui signifie à la fois « qui est identique, semblable aux autres individus, aux autres objets de son espèce » et « qui dénote la grossièreté, le manque de distinction » (définitions CNRTL, TLFi).

Ainsi, les intérêts de l'homme parisien se résument à la chair et à la boisson. Cela se remarque aisément dans la description qu'il fait de la serveuse du Quartier latin :

« Celle qui prenait soin de ma table était toute jeune, jolie et rieuse. Je lui offris une consommation qu’elle accepta tout de suite. Elle s’assit en face de moi et me regarda de son œil exercé, sans savoir à quel genre de mâle elle avait affaire. C’était une blonde, ou plutôt une blondine, une fraîche, toute fraîche créature qu’on devinait rose et potelée sous l’étoffe gonflée du corsage. »
Ce qui caractérise la fille rencontrée sont des qualités superficielles (c'est-à-dire : « à la surface ») ; elle est « jeune », « jolie », « rieuse », « blonde » ou « blondine », et « fraîche ». La concupiscence de l'homme est perceptible par l'anticipation qu'il fait de son corps, sous ses vêtements (« on devinait [...] »). La conception matérielle et sexuelle de la femme devient encore plus prégnante dans la suite immédiate du récit, et notamment dans le passage suivant :
« Pardonnez-moi ces détails grossiers ; ceux qui n’ont pas aimé poétiquement prennent et choisissent les femmes comme on choisit une côtelette à la boucherie, sans s’occuper d’autre chose que de la qualité de leur chair. »
Enfin, le lecteur découvre la pire des vérités : l'ermite a possédé sa propre fille, abandonnée il y a bien longtemps. C'est là la caractérisation la plus extrême de ce genre d'attitude, qui sert de révélation à notre homme. Tout à coup lui apparaît l'existence dans toute sa noirceur, celle à laquelle il a lui-même participé :
La vie m’apparut odieuse et révoltante, pleine de misères, de hontes, d’infamies voulues ou inconscientes. Ma fille !... Je venais peut-être de posséder ma fille !... Et Paris, ce grand Paris sombre, morne, boueux, triste, noir, avec toutes ces maisons fermées, était plein de choses pareilles, d’adultères, d’incestes, d’enfants violés. Je me rappelai ce qu’on disait des ponts hantés par des vicieux infâmes.

Où se déroule Le Père Goriot de Balzac ? Une vue de Paris au XIXème siècle

La solitude en question

On peut néanmoins voir un parallèle entre les deux vies de l'ermite. La solitude semble être le point de liaison, malgré celle plus évidente de l'ermitage.

Ainsi, dans la description qu'il fait de sa vie parisienne, le champ lexical de la solitude se démarque, comme vient le confirmer cette phrase explicite :

J’étais un solitaire dans le monde ; je jugeai plaisant de célébrer cette date en solitaire.

De fait, Maupassant profite de son sujet pour poser la question de la nature de la solitude : celle-ci peut-elle vraiment se résumer à l'idée d'une situation solitaire ?

En vérité, pour l'écrivain - ou, du moins, le locuteur (celui qui parle) de la nouvelle -, les Parisiens de vie facile ne sont pas moins seuls que l'ermite de La Napoule. Etre entouré de monde ne garantit pas d'être accompagné.

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Nathan

Ancien étudiant de classe préparatoire b/l (que je recommande à tous les élèves avides de savoir, qui nous lisent ici) et passionné par la littérature, me voilà maintenant auto-entrepreneur pour mêler des activités professionnelles concrètes au sein du monde de l'entreprise, et étudiant en Master de Littératures Comparées pour garder les pieds dans le rêve des mots.