Beaucoup connaissent les Schtroumpfs , mais de cette manière un peu nostalgique et condescendante dont on traite les souvenirs d'enfance, les jeux et plaisirs insignifiants de ce passé perdu. Mais, au gré de mes promenades avec mon chien, un berger australien bleu merle qui, par sa couleur bleue, me les rappelle fréquemment, au gré de mon ennui, j'y ai repensé – faut bien s'occuper et mon brave copain à poils n'a que peu de conversation.

Et d'idées tordues en recoupement hasardeux, j'en suis venu à élaborer une interprétation de cet univers de Peyo comme le symbole d'une vision du monde, porteur d'une morale, qu'il importe de soumettre à vos propres idées, pour que tous les esprits s'enrichissent de la confrontation !

Qui sont les Schtroumpfs ?
Un extrait de l'album L'oeuf et les Schtroumpfs, Peyo, chez les éditions Dupuis

Présentation générale des Schtroumpfs

A l'origine des Schtroumpfs

Les Schtroumpfs est une série de bandes dessinées belges de Pierre Culliford (dit Peyo) créée en 1958, et racontant l'histoire d'un peuple imaginaire de petites créatures humanoïdes bleues, vivant quelque part dans une forêt d'Europe.

À l'origine des Schtroumpfs, il y aurait un repas avec Peyo au cours duquel il aurait demandé à Franquin, fameur dessinateur de Gaston Lagaffe et créateur du non moins connu Marsupilami, une salière qu'il aurait appelée un « schtroumpf » (« Passe-moi le... Schtroumpf ! »). De là, les deux esprits blagueurs auraient poursuivi la conversation en utilisant « schtroumpf » à tout va.

« Schtroumpf » se prononce comme le mot allemand « Strumpf » qui signifie « chaussette » (à noter : les Schtroumpfs s'appellent « Schlümpfe » en allemand).

Les histoires des Schtroumpfs se situent théoriquement au Moyen-Âge. L'auteur se plaît cependant à intégrer des anachronismes pour faire des clins d'œil à son lectorat du monde moderne. De leur côté, les Schtroumpfs sont âgés d'une centaine d'années, hormis le Grand Schtroumpf qui a 542 ans.

Le village des Schtroumpfs

Ce peuple vit dans un village de champignons, au milieu d'une forêt, dans une contrée appelée « le Pays Maudit », géographiquement difficile à situer, mais certainement quelque part en Europe.

Tous les schtroumpfs ont pour nom leur caractéristique essentielle (le Schtroumpf à lunettes, sérieux et moraliste, le Schtroumpf costaud, musclé, courageux et colérique, le Schtroumpf farceur, toujours à tendre des pièges taquins à tout le monde...). Seules exceptions apparentes : la Schtroumpfette et le Grand Schtroumpf.

Lors de leurs premières apparitions, qui interviennent dans deux albums d'une autre série de Peyo, Johan et Pirlouit, que sont La Flûte à six Schtroumpfs, publiée en 1960 et Le Pays Maudit (1961), le village se trouve au milieu d'arbres noirs et nus. Mais dès le premier album de la série des Schtroumpfs, Les Schtroumpfs noirs (1963), ce village est bien plus accueillant, pour devenir au fur et à mesure un petit paradis romantique à l'orée d'une forêt.

A géographie variable, le village a pour caractéristique essentielle d'être quasi-introuvable si le chemin n'est pas indiqué par un Schtroumpf lui-même.

Le mode de vie des Schtroumpfs

L'aliment préféré des Schtroumpfs est la salsepareille, qu'ils recherchent toujours dans la forêt.

Ils vivent dans des maisons individuelles ayant l'apparence de gros champignons. Par ailleurs, dans Le Pays Maudit, on peut voir que, près de chez eux, coule une rivière sur laquelle les Schtroumpfs ont construit un barrage afin de ne pas être inondés. La rivière est souvent un élément très présent de l'intrigue.

Il n'y a pas de loi chez les Schtroumpfs, juste des valeurs morales et du respect. À de nombreuses reprises (Le Schtroumpf Financier, On ne Schtroumpfe pas le Progrès, Le Schtroumpf Reporter, Le Schtroumpfissime), les Schtroumpfs tentent d'adopter un système correspondant plus à celui des humains, pour retomber sur leurs pieds avec la conclusion que leur monde est bien mieux sans. D'autre part, les Schtroumpfs et leur monde moyenâgeux travaillent beaucoup autour des expériences chimiques, des événements inexpliqués... Le Grand Schtroumpf est ainsi une espèce de mage qui sait résoudre des problèmes par l'élaboration de potions.

Pour autant, les Schtroumpfs aiment bien s'amuser : ils se déguisent souvent lors de bals masqués organisés dans le village.

Les Schtroumpfs sont aussi beaucoup en contact avec la nature, dépendants d'elle, comme dans La faim des Schtroumpfs, mais aussi friands de ses délices. Ils se régalent des fruits à disposition et se lient d'amitié avec les animaux qui la peuplent.

L'album n°11 de la série, Le Bébé Schtroumpf (1984), dévoile comment naissent les Schtroumpfs : ils sont apportés par une cigogne, un soir de pleine lune bleue. Ceci est vraie hormis deux exceptions :

  • la Schtroumpfette, qui est une création du diabolique Gargamel, lequel voulait piéger les petits hommes bleus (album La Schtroumpfette, 1967)
  • Sassette, issue de l'histoire des P'tits Schtroumpfs (1988), et créée par les Schtroumpfs eux-mêmes, grâce à l'utilisation du sort dont s'était servi Gargamel pour la Schtroumpfette
Qui est la Schtroumpfette ?
Couverture de l'album La Schtroumpfette, par Peyo, aux éditions Dupuis

Les Schtroumpfs et les humains

Généralement, les Schtroumpfs fuient la compagnie des Hommes, vis-à-vis desquels ils veulent cacher leur existence. Leur village est introuvable pour qui n'est pas conduit par un Schtroumpf.

Néanmoins, ils ont souvent recours à Homnibus, qui est un sympathique vieillard magicien qui les aide lors de problèmes d'importance majeure, comme la santé du Grand Schtroumpf. Il fait partie des seuls humains que les Schtroumpfs ne craignent pas, avec Johan, Pirlouit et le Roi de ces derniers.

Le sorcier Gargamel et son chat Azraël sont les pires ennemis des Schtroumpfs, qui les détestent pour des raisons différentes. Gargamel en a besoin pour fabriquer la Pierre Philosophale tandis qu'Azraël, lui, veut tout simplement les manger.

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Liste des albums des Schtroumpfs - Série classique

  • Les Schtroumpfs noirs, Dupuis, Marcinelle, 
    Scénario : Yvan Delporte, Peyo - Dessin : Peyo
  • Le Schtroumpfissime, Dupuis, Marcinelle, 
    Scénario : Yvan Delporte, Peyo - Dessin : Peyo
  • La Schtroumpfette, Dupuis, Marcinelle, 
    Scénario : Yvan Delporte, Peyo - Dessin : Peyo
  • L'Œuf et les Schtroumpfs, Dupuis, Marcinelle, 
    Scénario : Yvan Delporte, Peyo - Dessin : Peyo
  • Les Schtroumpfs et le Cracoucass, Dupuis, Marcinelle, 
    Scénario et dessin : Gos, Peyo
  • Le Cosmoschtroumpf, Dupuis, Marcinelle, 
    Scénario : Yvan Delporte, Gos, Peyo - Dessin : Peyo
  • L'Apprenti Schtroumpf, Dupuis, Marcinelle, 
    Scénario et dessin : Peyo
  • Histoires de Schtroumpfs, Dupuis, Marcinelle, 
    Scénario : Yvan Delporte - Dessin : Peyo
  • Schtroumpf vert et Vert Schtroumpf, Dupuis, Marcinelle, 
    Scénario : Yvan Delporte, Peyo - Dessin : Peyo
  • 10 La Soupe aux Schtroumpfs, Dupuis, Marcinelle, 
    Scénario : Yvan Delporte, Peyo - Dessin : Peyo
  • 11 Les Schtroumpfs olympiques, Dupuis, Marcinelle, 
    Scénario et dessin : Peyo
  • 12 Le Bébé Schtroumpf, Dupuis, Marcinelle, 
    Scénario et dessin : Peyo
  • 13 Les P'tits Schtroumpfs, Dupuis, Marcinelle, 
    Scénario et dessin : Peyo
  • 14 L’Aéroschtroumpf, Cartoon Creation puis Le Lombard, 
    Scénario et dessin : Peyo
  • 15 L'Étrange Réveil du Schtroumpf paresseux, Cartoon Creation puis Le Lombard, 
    Scénario et dessin : Peyo
  • 16 Le Schtroumpf financier, Le Lombard, 
    Scénario : Peyo, Thierry Culliford - Dessin : Peyo, Alain Maury, Luc Parthoens - Couleurs : Nine Culliford
  • 17 Le Schtroumpfeur de bijoux, Le Lombard, 
    Scénario : Thierry Culliford, Luc Parthoens - Dessin : Alain Maury, Luc Parthoens - Couleurs : Nine Culliford
  • 18 Docteur Schtroumpf, Le Lombard, 
    Scénario : Thierry Culliford, Luc Parthoens - Dessin : Alain Maury, Luc Parthoens - Couleurs : Nine Culliford
  • 19 Le Schtroumpf sauvage, Le Lombard, 
    Scénario : Thierry Culliford, Luc Parthoens - Dessin : Alain Maury, Luc Parthoens - Couleurs : Nine Culliford
  • 20 La Menace Schtroumpf, Le Lombard, 
    Scénario : Thierry Culliford, Luc Parthoens - Dessin : Alain Maury, Luc Parthoens - Couleurs : Nine Culliford
  • 21 On ne schtroumpfe pas le progrès, Le Lombard, 
    Scénario : Thierry Culliford, Philippe Delzenne - Dessin : Ludo Borecki, Pascal Garray - Couleurs : José Grandmont, Nine Culliford
  • 22 Le Schtroumpf reporter, Le Lombard, 
    Scénario : Thierry Culliford, Luc Parthoens - Dessin : Ludo Borecki - Couleurs : José Grandmont, Nine Culliford
  • 23 Les Schtroumpfs joueurs, Le Lombard, 
    Scénario : Thierry Culliford, Luc Parthoens - Dessin : Ludo Borecki - Couleurs : Nine Culliford
  • 24 Salade de Schtroumpfs, Le Lombard, 
    Scénario : Thierry Culliford, Luc Parthoens - Dessin : Ludo Borecki, Jeroen De Coninck - Couleurs : Nine Culliford
  • 25 Un enfant chez les Schtroumpfs, Le Lombard, 
    Scénario : Thierry Culliford, Miguel Diaz Vizoso - Dessin : Jeroen De Coninck - Couleurs : Nine Culliford
  • 26 Les Schtroumpfs et le Livre qui dit tout, Le Lombard, janv
    Scénario : Thierry Culliford, Alain Jost - Dessin : Pascal Garray - Couleurs : Nine Culliford
  • 27 Schtroumpf les Bains, Le Lombard, 
    Scénario : Thierry Culliford - Dessin : Pascal Garray - Couleurs : Nine Culliford
  • 28 La Grande Schtroumpfette, Le Lombard, 
    Scénario : Thierry Culliford, Alain Jost - Dessin : Pascal Garray - Couleurs : Nine Culliford
  • 29 Les Schtroumpfs et l’Arbre d’or, Le Lombard, 
    Scénario : Thierry Culliford, Alain Jost - Dessin : Pascal Garray - Couleurs : Nine Culliford
  • 30 Les Schtroumpfs de l'ordre, Le Lombard, 
    Scénario : Thierry Culliford, Alain Jost - Dessin : Jeroen De Coninck - Couleurs : Nine Culliford
  • 31 Les Schtroumpfs à Pilulit, Le Lombard, 
    Scénario : Thierry Culliford, Alain Jost - Dessin : Pascal Garray - Couleurs : Nine Culliford
  • 32 Les Schtroumpfs et l'Amour Sorcier, Le Lombard, 
    Scénario : Thierry Culliford, Alain Jost - Dessin : Jeroen De Coninck - Couleurs : Nine Culliford
  • 33 Schtroumpf le héros, Le Lombard, 
    Scénario : Thierry Culliford, Alain Jost - Dessin : Jeroen De Coninck, Miguel Diaz - Couleurs : Nine Culliford
  • 34 Les Schtroumpfs et le Demi-génie, Le Lombard, a
    Scénario : Thierry Culliford, Alain Jost - Dessin : Jeroen De Coninck - Couleurs : Nine Culliford
  • 35 Les Schtroumpfs et les haricots mauves, Le Lombard, 
    Scénario : Thierry Culliford, Alain Jost - Dessin : Pascal Garray - Couleurs : Nine Culliford
  • 36 Les Schtroumpfs et le dragon du lac, Le Lombard, 
    Scénario : Thierry Culliford, Alain Jost - Dessin : Jeroen de Coninck - Couleurs : Nine Culliford
  • 37 Les Schtroumpfs et la machine à rêver, Le Lombard, 
    Scénario : Thierry Culliford, Alain Jost - Dessin : Jeroen de Coninck, Miguel Diaz - Couleurs : Nine Culliford
  • 38 Les schtroumpfs et le vol des cigognes, Le Lombard, 
    Scénario : Thierry Culliford, Alain Jost - Dessin : Miguel Diaz - Couleurs : Nine Culliford
  • HS Les Schtroumpfeurs de flûte, Le Lombard, 
    Scénario : Thierry Culliford, Luc Parthoens - Dessin : Jeroen De Coninck - Couleurs : Nine Culliford

Analyse globale du fond dramatique

Les Schtroumpfs forment un peuple joyeux, pacifique et proche de la nature. Les seuls dangers qu'ils rencontrent sont essentiellement liés à l'intervention de Gargamel, sorcier humain méchant et souvent pathétique ou ridicule, flanqué la plupart du temps de son âme damnée, le famélique
chat roux Azraël.

L'existence des Schtroumpfs est rythmée par le jeu, le plaisir, quand celle de Gargamel l'est par la soif de
pouvoir et de vengeance sur les schtroumpfs.

Gargamel ou le mal absolu

Gargamel est un mage noir, un sorcier cruel typique, vêtu de noir et noir de cheveux – on remarquera au
passage qu'il a une tonsure de type monastique. Ainsi marqué par la couleur noire, il incarne visiblement le mal.

L'essentiel de ses efforts vise l'accession à un pouvoir plus grand par l'exercice d'une violence faite aux Schtroumpfs. La recherche de la pierre philosophale, quête mystique hautement symbolique qui n'a rien à envier à celle du Graal, est le but ultime, allégorie du pouvoir sur l'autre monde (vie éternelle et pouvoirs magiques) et sur celui des hommes (la création illimitée de l'or).

Azraël, dans cette tension, joue le rôle de double animal, densifiant le personnage de son maître : comme lui, il veut posséder les Schtroumpfs et les faire disparaître, les incorporer à lui-même, l'un par l'alchimie et la magie, l'autre en les mangeant.

Soulignons que le roux du chat fait écho aux superstitions moyenâgeuse faisant des roux une engeance diabolique. Ce moine noir et son chat roux sont donc un condensé de mal absolu.

Les Schtroumpfs ou l'enfance retrouvée

Face à lui, un peuple solidaire, bon et joueur, de tous petits êtres vivant pour le plaisir et le jeu. La petite taille, le goût du jeu et l'insouciance, la camaraderie fraternelle, leur langage codé, leur espèce de pyjama blanc lui-même sont autant d'attributs qui ancrent ces créatures dans le monde de l'enfance.

Leur magie est naturelle, presque animale, ils s'intègrent à leur écosystème, purs et innocents. Ils sont le symbole de l'enfance autant que Gargamel et son chat sont celui de l'âge adulte, cupides de richesse et de pouvoir.

Bien entendu, il s'agit d'une vision topique, d'un cliché que la psychologie a depuis longtemps
démonté en explorant la cruauté naturelle des enfants. Néanmoins, dans l'imaginaire collectif, cette bipolarisation manichéenne de la vie est fermement ancrée.

Qu'est-ce que déplore Albert Cohen ?
Félix Vallotton, Le Ballon, 1899

Le paradis perdu de l'enfance

A la vue de l'intrigue, on peut donc avancer que l'histoire conte le désir de l'adulte de retrouver son enfance perdue, et surtout son incapacité à réussir du fait de sa perversion : l'adulte est mauvais, violent, égoïste – le chat n'est pas plus un animal social et désintéressé que le sorcier -, tyrannique...

Par réaction, l'enfance y est bleue, bleue du bleu des ecchymoses, attaquée qu'elle est par cet adulte qui veut l'écraser, la changer, s'en servir, l'adapter à ses vues. Contrairement au désir nostalgique affiché par la plupart des adultes, cette soif de l'enfance est ici violente, malsaine, empoisonnée par les conceptions de l'esprit adulte, jalousie envers cette harmonie fraternelle qui règne parmi les schtroumpfs, source de destruction : dans cet affrontement, les schtroumpfs risquent leur vie et leur bonheur, mais rendent toutefois coup pour coup, les plans de Gargamel se retournant souvent contre lui, comme si c'était lui-même qu'il combattait.

Ainsi, sous cet angle, le conte de Peyo fait l'apologie d'une enfance perdue, paradis perdu de l'innocence et du bonheur naturel, que l'adulte perverti par l'âge ne comprend plus, ne saurait pas
retrouver et ne pourrait que corrompre.

Les enfants, face à cette puissance nécrosante du monde adulte, ont pour toute ressource leur richesse intérieure – leur caractéristique essentielle d'individu particulier – et leur solidarité. L'adulte, dans ce contexte, ne cesse de constater sa perversion en se confrontant à cette jeunesse
dorée et parfaite, ne cesse de prouver sa défaillance, son échec à rester fidèle à sa pureté et sa bonté d'enfant.

Quelques cas particuliers

Le Grand Schtroumpf

Figure paternelle, être de sagesse et de bonté, il est sans cesse dépassé par ses petits Schtroumpfs qui,
insouciants, cumulent bévues et maladresses. Figure d'adulte dans ce monde de l'enfance (c'est un vieillard barbu, seul magicien du village, dont le bonnet et la culotte sont rouges), il constitue une alternative face à la présence de Gargamel.

Là où Gargamel pèche par les vices humains, le Grand Schtroumpf rayonne par les vertus humaines. Il offre la synthèse de la bonté naturelle de l'enfance et de l'expérience
transfigurée en sagesse. Il est l'exemple à suivre.

Naturellement, tous les Schtroumpfs le respectent, mais comme tous les enfants aiment leurs parents, ils lui désobéissent souvent par insouciance et inconséquence. Néanmoins, jouant à la perfection son rôle de protecteur, le Grand Schtroumpf parvient toujours à les tirer d'affaire.

Le Schtroumpf à lunettes

Double enfant du Grand Schtroumpf, sans ses capacités magiques, le Schtroumpf à lunettes est un proto-Grand Schtroumpf. Marchant sur les traces de son aîné, l'imitant en toute situation, le citant à tous escient, il est celui qui reçoit les coups destinés à l'autorité : c'est lui qui, rappelant les recommandations et consignes du Grand Schtroumpf, subit les railleries de ses frères.

A première vue, il incarnerait donc une critique de l'autorité du Grand Schtroumpf, une figure de substitution, quasi-carnavalesque, sur laquelle le village se défoulerait de ses tensions révolutionnaires.

Néanmoins, nous pouvons plutôt y voir une mise en garde : c'est le tempérament de ce jeune Schtroumpf de singer son aîné, mais il l'imite sans avoir sa sagesse. Il l'imite par soumission aveugle. Le Schtroumpf à lunettes est donc un symbole de l'esprit critique, ou du moins son faire-valoir.

En effet, appliquant aveuglément les paroles du Grand-Schtroumpf, il conduit souvent au blocage dramatique, et donc au danger représenté par Gargamel.

Ce n'est que par la transgression de la soumission aveugle, et donc par l'expérience personnelle, que les autres jeunes schtroumpfs certes font des erreurs, mais parviennent, ensemble, à dépasser ces épreuves et à en sortir plus forts.

La Schtroumpfette

Réécriture du mythe de Pandore, l'introduction de la Schtroumpfette dans cet univers unisexuel est une tentative de déstabilisation de l'harmonie de la communauté schtroumpfe.

En effet, avant l'arrivée de ce personnage féminin, les schtroumpfs sont tous masculins, bien que leur
caractère sexué ne fasse pas particulièrement l'objet d'une mise en relief particulière. On pourra noter
toutefois le caractère très féminisé du Schtroumpf Coquet, mais qui est davantage l'objet de moqueries que de séduction.

Les Schtroumpfs, fraternels et solidaires, sont donc une communauté unisexuelle, voire asexuelle, qui vit en harmonie. Gargamel, souhaitant introduire le chaos dans ce microcosme paradisiaque, a l'idée d'introduire une femelle au sein de cette communauté. Et c'est ce qui se produit : tous les schtroumpfs, jusqu'au Grand Schtroumpf lui-même, tombent sous le charme de la belle, et un chaos de jalousies et de conflits fratricides déchirent le village.

La Schtroumpfette est alors brune, et ce noir qui répond à celui de Gargamel en fait une engeance diabolique. C'est toute la misogynie issue du péché originel qui est ici à l'œuvre. De là à en conclure que Peyo est misogyne lui-même, c'est envisageable : la Schtroumpfette est la seule figure féminine de son univers et, tardive, n'intervient que comme outil malfaisant.

Néanmoins, le sage Grand Schtroumpf, conscient de son grand âge qui ne peut faire de lui un prétendant sérieux à la Schtroumpfette, parvient à se ressaisir à temps : comprenant le plan machiavélique de Gargamel, il transforme par ses potions la tentante pécheresse en sœur inoffensive, qui devient dès lors d'une blondeur angélique.

Ainsi, la sexualité, traditionnellement dévolue à l'âge adulte, est ici bannie du village Schtroumpf comme jadis du paradis originel. La sexualité, en effet, est ici une pratique maléfique qui est du ressort des méchants adultes pervertis, ceux-là même qui tentent d'étouffer l'enfance, qui la couvrent d'ecchymoses.

Devenue sœur, elle incarne désormais la pureté d'une Eve régénérée, d'une mère protectrice pourvoyeuse de tendresse et de reconnaissance. C'est la seule alternative chrétienne ou musulmane pour la femme : femme pécheresse ou sainte matrone, Marie Madeleine ou Marie mère de Jésus.

Le Schtroumpf noir

A la lumière de la misogynie apparente de Peyo, on peut se poser la question de son rapport à la sexualité. On a dit qu'il semblait l'exclure du monde des enfants – ce qui est une tradition de la morale, bien que cela ait été fortement remis en question par la psychologie -, mais certains voient en cette communauté masculine une allégorie de la fraternité virile si chère aux anciens grecs, bref, une androphilie confinant à l'homosexualité. Dès lors, la présence du Schtroumpf noir, enjeu du premier tome de la série, interroge.

L'histoire du premier tome, Les Schtroumpfs noirs, raconte qu'un Schtroumpf, allant couper du bois en forêt, se fait couper par une mouche Bzzz. Alors, tout à coup, le petit Schtroumpf se transforme : il perd sa couleur bleue, devient noir, complètement fou, très agressif. Il ne cherche qu'à mordre à la queue tous ceux qu'il croise, n'utilisant d'autre mot que « GNAP ! ».

Que représentent les Schtroumpfs noirs ?
Un extrait de l'album Les Schtroumpfs noirs, par Peyo, aux éditions Dupuis

Certains ont vu dans ce mode de propagation corporelle par le biais de ce contact bucco-caudal une évocation de l'épidémie de SIDA qui commence alors (l'album est publié en 1963),
dépistée, à sévir dans la communauté homosexuelle.

Il ne vous échappera pas non plus que le mode de transmission (morsure à la queue) est lui-même très suggestif de cette homosexualité. Dès lors, cette maladie apportée par la mouche Bzzz, figure noire de la mort (relation aux cadavres, aux excréments), laisse sa marque sur les contaminés qui deviennent noirs et sont alors marginalisés, coupés de leur groupe : la communication devient impossible car ils portent les stigmates de leur situation. Pire, cette nécrose pathologique se propage.

Le Grand Schtroumpf va alors chercher un remède. Pour ce faire, il capture la mouche Bzzz, pour lui faire respirer un peu du pollen de tubéreuse afin de la rendre bleue et inoffensive. Le pollen devra alors servir d'antidote à la maladie des Schtroumpfs noirs. Malheureusement, il sera lui-même contaminé par la morsure d'un Schtroumpf-noir resté accidentellement en bleu, infiltré incognito dans le groupe des Schtroumpfs encore bleus.

Ainsi, la suite même de l'histoire suggère plus encore le malaise de cette épidémie : non seulement elle se propage sans contrôle, mais elle ne se laisse pas si facilement repérer : des schtroumpfs bleus, et donc inoffensifs, peuvent également être porteurs du germe. Ainsi, cette épidémie de
Sida déborde la communauté homosexuelle pour toucher les hétérosexuels, et jusqu'au meilleur d'entre eux : le Grand Schtroumpf.

Naturellement, l'histoire se finit bien par l'éradication du fléau et par un retour à la normale. Cependant, l'alerte est donnée : gare aux Schtroumpfs noirs qui incarnent le mal et portent la mort en leur bouche, gare même aux Schtroumpfs bleus qui peuvent bien cacher leur jeu !

Si cette analyse met en avant un parallèle entre l'épidémie qui frappe les Schtroumpfs et le malaise qui
rend la communication impossible et la solidarité dangereuse avec l'anathème et la mort qui frappe la communauté homosexuelle de l'époque, il n'en reste pas moins qu'il s'agit d'une hypothèse.

En effet, on pourrait très bien y voir une analogie avec les invasions barbares proclamées par les racistes face aux flux d'immigration, comme cela peut traduire la confrontation inévitable dans un monde où les communautés ne se comprennent pas et où toute montée en puissance des uns se fait aux dépens de l'existence des autres.

Voire, dans l'absolu, on pourrait y voir un conte étiologique (= qui explique les maladies) narrant
l'origine de l'agressivité chez les hommes : la mouche comme agacement minime mais insidieux, irritant, cette maladie qui se propage comme l'agressivité se propage, explicitement par des conflits frontaux (les Schtroumpfs malades à la peau noire), ou implicitement et inconsciemment (les Schtroumpfs malades à la peau bleue), et le remède enfin, la fleur, comme intervention de la bonté et de la beauté naturelle, la fleur comme apaisement de l'homme en colère, via la contemplation et la méditation.

Conclusion

Peyo explore donc un monde pas si anodin qu'on pourrait le penser de prime abord. Il puise dans la culture commune (paradis perdu, utopies communistes, péché originel, sorcellerie moyenâgeuse...) pour mieux poser des questions d'éducation et de politique à même d'interroger les citoyens de demain que sont nos chères têtes blondes.

Naturellement, il n'est pas le seul, ni le plus problématique. Néanmoins, il fallait soumettre cette réflexion pour redorer un peu l'image de la littérature de jeunesse, souvent attaquée de toutes part pour sa stupidité et son manque de fond.

Pour ceux qui seraient inspirés, n'hésitez pas à développer ou nuancer en commentaire des points qui seraient ici mal ou trop peu expliqués. Les Schtroumpfs sont couchés sur le divan, ils n'attendent que votre analyse !

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Nathan

Ancien étudiant de classe préparatoire b/l (que je recommande à tous les élèves avides de savoir, qui nous lisent ici) et passionné par la littérature, me voilà maintenant auto-entrepreneur pour mêler des activités professionnelles concrètes au sein du monde de l'entreprise, et étudiant en Master de Littératures Comparées pour garder les pieds dans le rêve des mots.