Introduction

On considère généralement que le cycle Jeanne Duval commence dans l'édition de 1857 avec Les Bijoux (20). Si l'on suppose qu'il y a une continuité dans l'ordre des pièces, le cycle se poursuit donc logiquement avec Parfum exotique (21), Je t'adore à l'égal de la voûte nocturne... (22), Tu mettrais l'univers entier dans ta ruelle... (23), Sed non satiata (24), Avec ses vêtements ondoyants et nacrés... (25), Le Serpent qui danse (26), Une charogne (27), De profondis clamavi (28), Le Vampire (29), Le Léthé (30), Une nuit que j'étais près d'une affreuse juive... (31), Remords posthume (32), Le Chat (33), Le Balcon (34), et se termine avec Je te donne ces vers afin que si mon nom... (35). Dans l'édition de 1861, quelques poèmes viennent s'intercaler : La Chevelure (à la place des Bijoux, pièce condamnée), Duellum (après Le Chat), Le Possédé et Un fantôme (après Le Balcon). Dans le tableau qui suit, à prendre avec précaution, - car si l'architecture des Fleurs du Mal ne doit rien au hasard, Baudelaire n'a jamais indiqué clairement à quel amour se rapportait telle ou telle pièce -, je n'ai inclus ni Tu mettrais l'univers entier dans sa ruelle, ni Une nuit que j'étais près d'une affreuse juive, ces poèmes étant certainement antérieurs et probablement inspirés par Louchette, une petite prostituée du Quartier Latin. Mais dans d'autres pièces, au détour d'un vers ou d'une formule, chacun sera libre de deviner le fantôme de Jeanne Duval.

TITRE
Première publication
NUMÉRO DANS L'ÉDITION DE 1857
NUMÉRO DANS L'ÉDITION DE 1861
NUMÉRO DANS L'ÉDITION DE 1868
Les bijoux
20 (Fait partie des six pièces condamnées)
Complément aux Fleurs du Mal - 5
Parfum exotique
21
22
23
La Chevelure
Revue française - 20 mai 1859
Ne figurait pas dans la première édition.
23
24
Je t'adore à l'égal de la voûte nocturne
22
24
25
Sed non satiata
24
26
27
Avec ses vêtements ondoyants et nacrés
Revue française - 20 avril 1857 (titré : Sonnet)
25
27
28
Le serpent qui danse (?)
26
28
29
Une Charogne (?)
27
29
30
De profondis clamavi (?)
Le Messager de l'Assemblée - 9 avril 1851
28
30
31
Le Vampire
Revue des Deux Mondes - 1er juin 1855
29
31
32
Le Léthé
30 (Fait partie des six pièces condamnées)
Complément aux Fleurs du Mal - 3
Remords posthume (?)
Revue des Deux Mondes - 1er juin 1855
32
33
34
Le Chat
33
34
35
Duellum (?)
L'Artiste - 19 septembre 1858
Ne figurait pas dans la première édition.
35
36
Le Balcon
34
36
37
Le possédé
Ne figurait pas dans la première édition.
Ne figurait pas dans l'édition de 1861
38
Un Fantôme (I - II - III - IV)
L'Artiste (15 octobre 1861
Ne figurait pas dans la première édition.
38
39
Je te donne ces vers afin que si mon nom
Revue française - 20 avril 1957 (titré : Sonnet)
35
39
40
Le Revenant (?)
72
63
65
Les yeux de Berthe (?) *
Revue Nouvelle - 1er mars 1864
Ne figurait pas dans la première édition.
Ne figurait pas dans l'édition de 1861
96
* Ce poème, qui n'apparaît que dans l'édition posthume des Fleurs du Mal, est des plus incertains. Aucun indice ne permet d'identifier cette énigmatique Berthe dont Baudelaire a dessiné trois portraits. Je cite la note de Y. - G. Le Dantec dans l'édition de la Pléiade : Si l'on remarque (...) que Prarond faisait des Yeux de Berthe une des pièces les plus anciennes des Fleurs du Mal et que Berthe fut le nom sous lequel Jeanne Duval joua dans sa jeunesse à la Porte Saint-Antoine, on peut conclure qu'écrits autour de 1845 pour Jeanne, ces vers furent, vingt ans après, donnés à Berthe, - transfert dont l'histoire de la poésie offre plusieurs exemples.

La Prostitution

Enrichissez-vous ! avait lancé Guizot. La société capitaliste et industrielle du XIXe siècle avait entendu le message et vu l'édification de fortunes colossales (et parfois de faillites retentissantes), basées sur la spéculation (voir La Curée d'Émile Zola), l'exploitation ou le commerce colonial. Mais toute la population ne s'enrichissait pas, loin de là. Pour les ouvriers, les tâcherons, c'était souvent la misère la plus noire, rendue plus criante encore par l'urbanisation. Le XIXe siècle était donc un terreau propice à la prospérité du plus vieux métier du monde. Nous connaissons bien ce milieu par l'ouvrage d'Alexandre Parent-Duchâtelet (1790-1836), un médecin qui consacra huit années à rédiger une remarquable étude qui annonçait la sociologie moderne : De la Prostitution dans la ville de Paris, considérée sous le rapport de l’hygiène publique, de la morale et de l’administration, ouvrage publié juste après sa mort en 1836. Avec une grande humanité et beaucoup de pudeur, Parent-Duchâtelet explore ce monde souterrain, parfois pittoresque, souvent sordide, et nous fournit une multitude de renseignements anecdotiques, statistiques ou juridiques.

Du plus sordide au plus aristocratique, on peut ainsi classer les femmes qui vivent du commerce de leur corps.

La pauvre impure... C'est celle

Que déesse famine a par un soir d'hiver
Contrainte à relever ses jupons en plein air
(Je n'ai pas pour maîtresse une lionne illustre - Baudelaire - Oeuvres posthumes)

C'est Gervaise qui rôde le ventre vide autour de l'Assommoir, c'est celle qui franchit le pas, un soir, parce qu'elle a faim, parce que son homme est à l'hôpital ou n'est pas rentré, parce qu'il faut bien nourrir les enfants, parce qu'on doit de l'argent à tout le monde et que personne ne fait plus crédit, parce qu'on n'a plus rien à porter au Mont-de-Pitié. C'est Fantine, qui après avoir vendu ses cheveux et ses dents, par amour pour sa fille Cosette, dit : Allons, vendons le reste. Hugo écrit : Ces classes de femmes sont entièrement remises par nos lois à la discrétion de la police. Elle en fait ce qu’elle veut, les punit comme bon lui semble, et confisque à son gré ces deux tristes choses qu’elles appellent leur industrie et leur liberté. (Les Misérables, Livre V, chapitre 13). Pour celle-là, arrêtée dans la rue, c'est la prison.

Les filles en carte : Comme la police ne peut pas endiguer la prostitution, elle l'encadre. C'est d'ailleurs nécessaire pour éviter la propagation de la syphillis qui fait des ravages. Les prostituées officielles, recensées, bénéficient d'une carte tamponnée par Monsieur le Commissaire, et sont tenues à des obligations très strictes : elles doivent se présenter, une fois au moins tous les quinze jours, au dispensaire de salubrité, pour être visitées. Il leur est enjoint d'exhiber leur carte à toute réquisition des officiers et agents de police. Il leur est défendu de provoquer à la débauche pendant le jour : elles ne pourront entrer en circulation sur la voie publique, qu'une demi-heure après l'heure fixée pour le commencement de l'allumage des réverbères, et, en aucun saison, avant sept heures du soir, et y rester après onze heures.(Parent-Duchâtelet - op. cit.). Elle doivent afficher une mise simple et décente, elles ont l'interdiction de parler à des hommes accompagnés de femme, de se montrer à leurs fenêtres qui doivent être constamment fermées et garnies de rideaux, de déambuler à moins de 20 mètres des églises, des temples, de fréquenter les endroits interdits, Palais-Royal, Tuileries, Luxembourg, Jardin des Plantes, Champs-Élysées, esplanade des Invalides, ponts, rues, lieux déserts, etc. Elles exercent leur activité chez elles ou dans les maisons closes, sous l'autorité de la dame de maison.

La dame de maison  : C'est généralement une femme assez âgée, souvent ancienne prostituée elle-même, à qui la police a donné l'autorisation d'ouvrir et de gérer une maison de tolérance. L'expression en dit long sur l'hypocrisie de la société de l'époque. Selon les quartiers, la maison de tolérance peut être sordide ou luxueuse. Pour obtenir cette autorisation, la dame de maison ne doit pas avoir d'enfants (on peut laisser des bambins mourir de faim, mais on ne doit surtout pas les exposer à de mauvais exemples), il est préférable qu'elle ne soit pas mariée, et elle doit avoir suffisamment d'autorité pour encadrer sa petite troupe, ce qui explique qu'on refuse généralement l'autorisation aux femmes trop jeunes. Comme elle connaît bien la faune du quartier et les petits trafics qui s'y déroulent, c'est une précieuse alliée de la police.

Au salon de la rue des Moulins (1894) - Henri de Toulouse-Lautrec (1864-1901)
Musée Toulouse-Lautrec d'Albi

La grisette : On quitte ici le monde sordide de la prostitution pour entrer dans celui de la galanterie. Le commerce amoureux a, lui aussi, sa hiérarchie. La grisette est une figure emblématique du XIXe siècle. Jeune, jolie, gaie, délurée, pas farouche pour deux sous, elle doit son nom à l'étoffe grise bon marché, la grisette, dans laquelle est taillée sa robe. Elle a un métier, elle est ouvrière, couturière, blanchisseuse, brodeuse, mais les salaires sont tellement bas ! Elle ne dédaigne pas d'arrondir ses fins de mois, si l'occasion s'en présente. D'une oeillade polissonne, elle sait aguicher les vieux barbons et affoler les bourgeois. Au demeurant, elle peut aussi tomber amoureuse pour rien, pour le plaisir, pour les favoris d'un joli garçon, parce qu'il y a du soleil et que les oiseaux chantent. La grisette a été rendue célèbre par le personnage de Mimi Pinson d'Alfred de Musset (1810-1857).

Mimi Pinson porte une rose,
Une rose blanche au côté.
Cette fleur dans son coeur éclose,
Landerirette !
C'est la gaieté.
Quand un bon souper la réveille,
Elle fait sortir la chanson
De la bouteille.
Parfois il penche sur l'oreille,
Le bonnet de Mimi Pinson.

La lorette : Contrairement à la grisette, elle n'a pas de métier. Comme aucun des hommes qui l'entretiennent ne serait assez riche pour subvenir seul à ses besoins, elle en prend plusieurs, qui ont chacun leurs jours, leurs heures, leurs habitudes, leurs pantoufles dans la penderie et leur rond de serviette dans le tiroir. L'important est qu'ils ne se rencontrent pas. Ce sont ses Arthur, c'est ainsi qu'on appelle à l'époque les visiteurs de la dame. La raison en est obscure. Le journaliste et écrivain Maurice Alhoy (1802-1856) donne cette explication fantaisiste : Il résulte de l'expérience faite par les lorettes mêmes, que la majorité de ceux qui prennent dans la correspondance amoureuse un pseudonyme emprunte, on ne sait trop pourquoi, le nom d'Arthur. (La lorette - illustré par 60 vignettes de Gavarni - Bibliothèque pour rire - Paris, s.d.). Elle habite dans le quartier Bréda, (qui devait son nom à la rue Bréda, aujourd'hui la rue Henri-Monnier, dans le IXe arrondissement), à quelques pas de l'église Notre-Dame-de-Lorette qui lui a donné son surnom et où elle va parfois prier. Selon la bonne ou la mauvaise fortune, elle a son appartement ou elle loge à l'hôtel. Toute lorette a eu, a, ou aura un mobilier. La vie de la lorette est un passage du noyer à l'acajou, de l'acajou au palissandre, et souvent un retour du palissandre au noyer. Il y a des époques de transition où l'hôtel garni revoit la lorette, elle y touche un moment, comme les navigateurs abordent à quelque terre sauvage pour attendre le bon vent. (Maurice Alhoy, op. ci.)

La femme entretenue : Elle a toutes les apparences de la respectabilité, et si l'on chuchote parfois dans son dos, on la salue dans l'escalier. Certes, un monsieur bien mis vient régulièrement lui rendre visite (son oncle, sans doute), mais c'est toujours le même, contrairement à la lorette. Le généreux visiteur paye le loyer, donne l'argent du mois, et offre parfois un petit cadeau, une bague, un collier, une babiole. C'est un bourgeois, un commerçant aisé, un notable, un rentier, souvent marié, qui échappe pour quelques heures aux aigres récriminations de son épouse et vient s'offrir un peu de tendresse chez une femme discrète, tendre, qui lui sert le thé comme il l'aime, avec juste ce qu'il faut de lait, et qui sait écouter avec complaisance ses plaintes sur ses maux d'estomac, sur les difficultés du commerce et les turpitudes du gouvernement. La femme entretenue met de l'argent de côté, elle sait que la bonne fortune est capricieuse, elle est économe, bonne ménagère, bonne cuisinière, bref, une parfaite épouse.

La demi-mondaine : C'est la courtisane, une descendante de la tragique Manon Lescaut de l'abbé Prévost (1697-1763), c'est Marie Duplessis, qu'Alexandre Dumas fils (1824-1895) a immortalisée sous le nom de Marguerite Gautier dans la Dame aux camélias. Le compositeur Giuseppe Verdi (1813-1901) en a fait Violetta, sa Traviata. De famille modeste, parfois très pauvre, elle a gravi un à un les échelons du métier, passant de la prostitution à la galanterie, puis de la galanterie à la courtisanerie, elle a rencontré des gens importants qui l'ont aimée passionnément et qui l'ont couverte d'or, elle s'est affichée au bras de ministres, de  banquiers, d'un richissime baron, elle est devenue célèbre, elle s'est dotée d'un titre de noblesse un peu ronflant, Le Tout-Paris la saluait de loin dans sa loge à l'Opéra, et l'on était comblé lorsqu'elle daignait répondre d'un petit signe de la main.

Teresa Stratas et Placido Domingo dans La Traviata, adaptation cinématographique
de l'opéra de Giuseppe Verdi par Franco Zeffirelli (1982)

Un métier qui offrait donc, comme on dit aujourd'hui, des perspectives de carrière. Mais n'oublions jamais la toile de fond, le plus souvent sordide, la misère, la maladie, l'alcoolisme, le désespoir. Si l'on pouvait gravir les échelons dans la galanterie, on pouvait plus sûrement encore les redescendre rapidement. C'est le thème de la très belle Ballade des places de Paris de Lucien Boyer (1876-1942) et Adolf Stanislas, chantée ici par Georges Brassens (1921-1981) :

La Ballade des places de Paris

Un dernier mot pour vous, jeunes gens, et même hélas parfois pour vous aussi, jeunes filles, pour vous qu'on entend si souvent lancer vos Fils de pute ! à tout bout de champ et à tous les coins de rue, infecte injure qui déshonore bien plus celui qui la profère que celui qui la reçoit, pour vous qui pensez sans doute qu'on peut être souillé et flétri par le hasard de sa naissance : méditez un moment les paroles de la Complainte des filles de joie de Georges Brassens :

Fils de Pécore et de Minus
Ris pas de la pauvre Vénus
La pauvre vielle casserole
Parole, parole

Il s'en fallut de peu mon cher
Que cette putain ne fut ta mère
Cette putain dont tu rigoles
Parole, parole

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Clément M

Freelancer et pilote, j'espère atteindre la sagesse en partageant le savoir que j'ai acquis lors de mes voyages au volant de ma berline. Curieux scientifique, ma soif de découverte n'a d'égale que la durée de demie-vie du bismuth 209.

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