L'extrait commenté

[La grande salle du palais. Un banquet est préparé.]
Entrent Macbeth, Lady Macbeth, Rosse, Lenox, des Seigneurs, des gens de service.
MACBETH

— Vous connaissez vos rangs respectifs, prenez vos places ; pour premier mot — et pour dernier, cordiale bienvenue à tous !

LES SEIGNEURS

Merci à votre majesté !

MACBETH

— Quant à nous, nous nous mêlerons à la société, — comme l’hôte le plus humble. — Notre hôtesse gardera sa place d’honneur ; mais, en temps opportun, — nous irons lui demander la bienvenue.

LADY MACBETH

— Exprimez pour moi, sire, à tous nos amis — ce que dit mon cœur : ils sont les bienvenus.

Le premier assassin paraît à la porte de la salle.
MACBETH

— Vois, ils te répondent par un remercîment du cœur… — Les deux côtés sont au complet. Je vais m’asseoir ici, au milieu. — Faisons des largesses de gaieté ; tout à l’heure, nous boirons une rasade — à la ronde… Bas, à l’assassin. Il y a du sang sur ton visage.

L’ASSASSIN, bas, à Macbeth

— C’est celui de Banquo alors.

MACBETH

— Il est mieux sur toi que dans ses veines. — Est-il expédié ?

L’ASSASSIN

— Monseigneur, il a la gorge coupée ; j’ai fait cela pour lui.

MACBETH

— Tu es le meilleur des coupe-gorges. Il est bien bon pourtant — celui qui en a fait autant pour Fléance. Si c’est toi, — tu n’as pas ton pareil.

L’ASSASSIN

Très-royal seigneur, — Fléance s’est échappé.

MACBETH

— Voilà mon accès qui revient : sans cela, j’aurais été à merveille, — entier comme un marbre, solide comme un roc, — dégagé et libre comme l’air ambiant. — Mais à présent me voilà claquemuré, encagé, confiné, enchaîné — dans des inquiétudes et des craintes insolentes. Mais Banquo est-il en sûreté ?

L’ASSASSIN

— Oui, mon bon seigneur, en sûreté dans un fossé qu’il occupe, — avec vingt balafres dans la tête, — dont la moindre serait la mort d’une créature.

MACBETH

Merci pour cela. — Voilà le vieux serpent écrasé ; le reptile qui s’est sauvé — est de nature à donner du venin un jour, — mais il n’a pas de dents encore. Va-t’en ; demain, — une fois rendu à nous-même, nous t’écouterons.

Sort l’assassin.

LADY MACBETH

Mon royal maître, — vous n’encouragez pas vos convives : c’est leur faire payer la fête — que de ne pas leur rappeler souvent, tandis qu’elle est en train, — qu’elle est donnée de tout cœur. Pour ne faire que manger, mieux vaut rester chez soi ; — hors de là, la courtoisie est la meilleure sauce des mets ; — sans elle, la réunion serait fade.

MACBETH

Douce sermonneuse !… — Allons, qu’une bonne digestion seconde l’appétit, — et que la santé suive.

LENOX

Plaît-il à votre altesse de s’asseoir ?

Le spectre de Banquo entre et s’asseoit à la place de Macbeth.
MACBETH

— La gloire de notre pays aurait eu ici son faîte, — si la gracieuse personne de notre Banquo eût été présente. — Puissé-je avoir à l’accuser d’une incivilité — plutôt qu’à le plaindre d’un malheur !

ROSSE

Son absence, sire, — jette le blâme sur sa promesse. Plaît-il à votre altesse — de nous honorer de sa royale compagnie ?

MACBETH

— La table est au complet.

LENOX

Voici une place réservée pour vous, sire.

MACBETH

— Où ?

LENOX

Ici, mon bon seigneur… Qu’est-ce donc qui émeut votre altesse ?

MACBETH

— Qui de vous a fait cela ?

LES SEIGNEURS

Quoi, mon bon seigneur ?

MACBETH

— Tu ne peux pas dire que je l’aie fait ? Ne secoue pas — contre moi tes boucles sanglantes.

ROSSE

Messieurs, levez-vous ; son altesse n’est pas bien.

LADY MACBETH

— Non, dignes amis, asseyez-vous. Mon seigneur est souvent ainsi, — et cela depuis sa jeunesse. De grâce, restez assis. — C’est un accès momentané : rien que le temps d’y songer, — il sera remis. Si vous faites trop attention à lui, — vous l’offenserez, et vous augmenterez son mal ; — mangez et ne le regardez pas… Êtes-vous un homme ?

MACBETH

— Oui, et un homme hardi à oser regarder en face — ce qui épouvanterait le démon.

LADY MACBETH

La bonne niaiserie ! — c’est encore une image créée par votre frayeur, — comme ce poignard aérien qui, disiez-vous, — vous guidait vers Duncan ! Oh ! ces effarements et ces tressaillements, — singeries de la terreur, conviendraient bien — à un conte de bonne femme débité au coin d’un feu d’hiver — sous l’autorité d’une grand’mère. C’est la honte même ! — Pourquoi faites-vous toutes ces mines-là ? Après tout, — vous ne regardez qu’un tabouret.

MACBETH

— Je t’en prie, vois ! examine ! regarde ! là… Eh bien ! que dis-tu ? — Bah ! qu’est-ce que cela me fait ? Puisque tu peux secouer la tête, parle… — Ah ! si les cimetières et les tombeaux doivent nous renvoyer — ainsi ceux que nous enterrons, pour monument — nous leur donnerons la panse des milans !

Le spectre disparaît.
LADY MACBETH

— Quoi ! la folie n’a rien laissé de l’homme ?

MACBETH

— Aussi vrai que je suis ici, je l’ai vu.

LADY MACBETH

Fi ! quelle honte !

MACBETH

— Ce n’est pas d’aujourd’hui que le sang a été versé ; dans les temps anciens, — avant que la loi humaine eût purifié la société adoucie, — oui, et depuis lors, il a été commis des meurtres — trop terribles pour l’oreille. Il fut un temps — où, quand la cervelle avait jailli, l’homme mourait, — et tout était fini. Mais aujourd’hui on ressuscite, — avec vingt blessures mortelles dans le crâne, — et on nous chasse de nos siéges. Voilà qui est plus étrange — que le meurtre lui-même.

LADY MACBETH

Mon digne seigneur, — vos nobles amis ont besoin de vous.

MACBETH

J’oubliais… — Ne vous étonnez pas, mes très-dignes amis ; — j’ai une étrange infirmité qui n’est rien — pour ceux qui me connaissent. Allons, amitié et santé à tous ! — Maintenant je vais m’asseoir. Donnez-moi du vin ; remplissez jusqu’au bord !

Entre le Spectre.

— Je bois à la joie de toute la table, — et à notre cher ami Banquo qui nous manque. — Que n’est-il ici ! À lui et à tous notre soif ! — Buvons tous à tous !

LES SEIGNEURS

Nous vous rendons hommage en vous faisant raison.

MACBETH

— Arrière ! ôte-toi de ma vue ! que la terre te cache ! — Tes os sont sans moelle ; ton sang est glacé ; — tu n’as pas de regard dans ces yeux — qui éblouissent.

LADY MACBETH

Ne voyez là, nobles pairs, — qu’un fait habituel. Ce n’est pas autre chose. — Seulement cela gâte le plaisir du moment.

MACBETH

Tout ce qu’ose un homme, je l’ose. — Approche sous la figure de l’ours velu de Russie, — du rhinocéros armé ou du tigre d’Hyrcanie, — prends toute autre forme que celle-ci, et mes nerfs impassibles — ne trembleront pas. Ou bien redeviens vivant, — et provoque-moi au désert avec ton épée ; — si alors je m’enferme en tremblant, déclare-moi — le marmot d’une fille. Hors d’ici, ombre horrible !

Le spectre disparaît.

— Moqueuse illusion, hors d’ici !… Oui ! c’est cela… Dès qu’il s’en va, — je redeviens homme… De grâce, restez assis.

LADY MACBETH

— Vous avez fait fuir la gaieté et rompu notre bonne réunion — par ce désordre surprenant.

MACBETH

De telles choses peuvent-elles arriver — et fondre sur nous, comme un nuage d’été, — sans nous causer un étonnement particulier ? Vous me faites méconnaître — mon propre caractère, — quand je songe que, devant de pareils spectacles, — vous pouvez conserver le rubis naturel de vos joues, — alors que les miennes sont blanches de frayeur.

ROSSE

Quels spectacles, monseigneur ?

LADY MACBETH

— Je vous en prie, ne lui parlez pas ; il va de pire en pire ; — toute question l’exaspère. Bonsoir en même temps à tous. — N’attendez pas votre tour de partir, — mais partez tous à la fois.

LENOX

Bonsoir ; et puisse une meilleure santé — être accordée à sa majesté !

LADY MACBETH

Affectueux bonsoir à tous !

Sortent les seigneurs et les gens de la suite.
MACBETH

— Il y aura du sang versé ; on dit que le sang veut du sang. — On a vu les pierres remuer et les arbres parler. — Des augures, des révélations intelligibles ont, — par la voix des pies, des corbeaux et des corneilles, dénoncé — l’homme de sang le mieux caché… Où en est la nuit ?

LADY MACBETH

— À l’heure encore indécise de sa lutte avec le matin.

MACBETH

— Que dis-tu de Macduff qui refuse de se rendre en personne — à notre solennelle invitation ?

LADY MACBETH

Lui avez-vous envoyé quelqu’un, sire ?

MACBETH

— Non, j’en suis prévenu indirectement ; mais j’enverrai. — Il n’y a pas un d’eux chez qui — je ne tienne un homme à mes gages. J’irai demain, — de bonne heure, trouver les sœurs fatidiques. — Il faut qu’elles parlent encore ; car je suis maintenant décidé — à savoir le pire, fut-ce par les pires moyens : devant mes intérêts — tout doit céder. J’ai marché — si loin dans le sang que, si je ne traverse pas le gué, — j’aurai autant de peine à retourner qu’à avancer. — J’ai dans dans la tête d’étranges choses qui réclament ma main, — et veulent être exécutées avant d’être méditées.

LADY MACBETH

— Vous avez besoin du cordial de toute créature, le sommeil.

MACBETH

— Viens, nous allons dormir. Mon étrange oubli de moi-même — est une timidité novice qui veut être aguerrie par l’épreuve. — Nous sommes encore jeunes dans l’action.

Acte III, Scène IV, Macbeth, Shakespeare (traduction de François-Victor Hugo)

Qui est l'auteur de Macbeth ? Shakespeare, auteur de Macbeth

Commentaire composé de l'extrait

Introduction

Macbeth  est une pièce de théâtre de William Shakespeare, dramaturge anglais (1564-1616). De registre tragique, elle raconte l'histoire du règne de Macbeth en Ecosse médiévale (très librement inspirée du personnage historique).

Au début de la pièce, le thane (seigneur écossais) Macbeth s'entend promettre le trône par trois sorcières. Il entreprend alors, aidé par sa femme Lady Macbeth, une série de crimes, qui a pour première victime le Roi Duncan. Une fois au pouvoir, il sera pris de folie et de paranoïa, hanté par les morts, jusqu'à ce qu'il soit tué par l'un des seigneurs écossais qui mène la révolte face à son pouvoir tyrannique.

Le passage étudié est la scène IV de l'acte III et intervient après que Macbeth a fait tuer en secret Banquo, un autre seigneur dont la descendance, selon les dires des sorcières, était promise à un destin royal. L'assassin vient alors apprendre à Macbeth que Banquo est mort, mais que son fils Fléance s'est échappé. Ainsi informé, Macbeth s'apprête à festoyer avec les seigneurs écossais pour célébrer son accession au trône. Cependant, le spectre de Banquo se manifeste à ses yeux et il ne parvient pas à contenir son effroi.

Macbeth est-il responsable de son mal ? Macbeth, Shakespeare: the three weird sisters

Problématique

De fait, en quoi cette scène présente-t-elle un Macbeth en lutte et pourtant impuissant face aux désordres ?

Annonce des axes

La première réplique de la scène porte son enjeu . Macbeth dit en effet aux seigneurs qui arrivent :

« Vous connaissez vos rangs respectifs, prenez vos places. »

Par là, il signifie que dans ce monde, chacun doit connaître sa place, la respecter et l'investir. Or, c'est exactement dans la situation mentale inverse que Macbeth se trouve : destiné à la royauté selon la prophétie des trois sorcières, il a fait couler le sang pour faire advenir son destin ; et la culpabilité le ronge de manière à ce qu'il ne se sente jamais à l'aise, jamais tranquille.

Toute la scène se fondra ainsi sur le symbole de la chaise du Roi qui reste toujours vide, sur laquelle il ne s'assoit jamais : lui, en effet, ne prend pas place. Mais il y a là une étrange tension : par cette impossibilité, il désordonne le monde auquel il prend part ; mais c'est parce que règne le désordre en lui-même qu'il ne peut participer à l'ordre extérieur. Lady Macbeth ne dit pas autre chose quand elle réplique :

« — Vous avez fait fuir la gaieté et rompu notre bonne réunion — par ce désordre surprenant. »

Car le monde qui l'entoure est ordonné ; et c'est lui, Macbeth, l'incarnation du désordre - désordre qui déborde donc sur trois sphères , qui constitueront nos trois parties :

  • le destin (l'ordre cosmologique ou divin)
  • les Hommes (l'ordre du monde)
  • lui-même (l'ordre identitaire)

Il est donc en lutte contre ces trois ordres, les troublant tous.

Développement

La lutte contre le destin

Dans un premier temps, il s'agit pour nous de montrer comment Macbeth cherche à rejoindre sa destinée (être roi) tout en souhaitant conjurer le destin (la descendance de Banquo, Fléance, étant promise au trône). De fait, cette destinée, il en profite autant qu'il la subit.

Un destin qu'il veut combattre

En tant que Macbeth a été promis au trône par les sorcières, il adhère à l'idée de destinée, comme une pensée rationnelle, logique. On peut saisir dans ce sens la réflexion qu'il tient :

« Allons, qu’une bonne digestion seconde l’appétit, — et que la santé suive. »

C'est cette logique d'ordre biologique qui le fait accéder au Royaume d'Ecosse : en tuant Duncan, il est automatiquement devenu Roi. Seulement, sa santé à lui ne suit pas ; parce qu'en souscrivant à l'idée de destinée, il doit également souscrire à la deuxième parole des sorcières, celle qui a fait de la descendance de Banquo le futur de la royauté écossaise.

En commanditant le meurtre de Banquo et de son fils, Macbeth s'érige contre ce même destin qui l'a fait Roi et se croit, dans certains moments de son délire, capable de renverser les prophéties, d'y résister :

« Bah ! qu’est-ce que cela me fait ? Puisque tu peux secouer la tête, parle… — Ah ! si les cimetières et les tombeaux doivent nous renvoyer — ainsi ceux que nous enterrons, pour monument — nous leur donnerons la panse des milans ! »

Mais c'est l'un des moyens qu'il emploie pour combattre cette destinée qui lui renvoie l'impossibilité de le faire. Le meurtrier, tâché de sang, est ce tranche-gorge inaccompli, puisque Fléance a échappé au crime. Le témoin des prédictions a disparu, mais celui qui en est un agent essentiel reste vivant, et laisse ouverte la place au spectre.

Un destin qui avance sans lui

Comment Macbeth vit-il sa culpabilité ? Macbeth recoiling from the apparition of the crowned child, John White Abbott, 1829

C'est cette impossibilité de combattre un ordre du temps qui fonctionne aveuglément qui cause son trouble, comme il le dit lui-même :

« Voilà mon accès qui revient : sans cela, j’aurais été à merveille, — entier comme un marbre, solide comme un roc, — dégagé et libre comme l’air ambiant. — Mais à présent me voilà claquemuré, encagé, confiné, enchaîné — dans des inquiétudes et des craintes insolentes. »

Le destin lui impose son état d'esprit, fait d'inquiétude et de culpabilité. Aussi le symbole du siège vide est-il explicite : il ne peut jamais s'asseoir parce que, chaque fois qu'il le veut, le spectre revient à sa vue - et ce, par deux fois, comme une éternelle incapacité à assumer sa position.

En tant que Roi, il devrait investir une personnalité dominante ; mais, le destin étant plus fort que lui, il se montre, devant ses vassaux, effrayé, troublé ; et c'est sa faiblesse qui se donne en spectacle - tous ces états d'âme étant signifiés formellement par la ponctuation, faite de points d'exclamation ou de points de suspension. Il est certes Roi ; mais les manifestations de sa faiblesse posent la question (au moins à l'esprit de ceux qui l'observent) : est-il fait pour être Roi ?

Macbeth est en outre exclu du destin par Fléance, dont la survie et l'existence remettent en cause d'une part la pertinence de son crime (ce qui pollue ses pensées, au travers de l'utilité de sa culpabilité), et d'autre part la validité de son projet de défi au destin. Macbeth souhaiterait ainsi l'immobilité et la mort du « roc » et du « marbre », tandis que, comme le temps qui passe, indifférent aux désirs du tyran, Fléance est promis à la croissance et à la vie. En somme, le destin - comme le temps - avance et il ne peut rien y faire.

Il est une autre lutte dans laquelle Macbeth s'engage de fait : c'est celle contre les Hommes.

Lutte contre les hommes

Lorsque Macbeth dit :

« Je vais m’asseoir ici, au milieu. »

Il exprime sa volonté de faire la jonction, d'être le point de réunion de ces seigneurs qu'il doit gouverner. Mais l'utilisation du futur, par la formule « je vais », montre qu'il n'y parvient pas, et, plus largement, n'y parviendra jamais (on rappellera qu'il y a deux occurrences d'une telle situation). De fait, il existe une rupture entre lui et les autres, entre lui et la société des Hommes, puisque sa faute - sa culpabilité - pèse sur lui comme un poids insupportable qui l'isole, qui l'enferme.

Volonté de déshumaniser pour avancer

Cette guerre avec les Hommes se traduit dans un refus, d'abord, de voir qu'il a affaire aux autres Hommes. Par deux fois, Macbeth affirme préférer se battre contre des animaux :

« Voilà le vieux serpent écrasé ; le reptile qui s’est sauvé — est de nature à donner du venin un jour, — mais il n’a pas de dents encore. Va-t’en ; demain, — une fois rendu à nous-même, nous t’écouterons. »

Et :

« Tout ce qu’ose un homme, je l’ose. — Approche sous la figure de l’ours velu de Russie, — du rhinocéros armé ou du tigre d’Hyrcanie, — prends toute autre forme que celle-ci, et mes nerfs impassibles — ne trembleront pas. »
Il y a bien, dans les deux cas, le vocabulaire de l'animalité. C'est là une manière d'altérer la réalité des impressions auxquelles il est soumis malgré lui ; il en appelle à l'irrationalité dans l'espoir d'échapper à la raison, qui le fait tant souffrir par l'omniprésence du rappel de son crime.
Cette lutte contre les Hommes transparaît également dans la réplique suivante :
« — Ce n’est pas d’aujourd’hui que le sang a été versé ; dans les temps anciens, — avant que la loi humaine eût purifié la société adoucie, — oui, et depuis lors, il a été commis des meurtres — trop terribles pour l’oreille. Il fut un temps — où, quand la cervelle avait jailli, l’homme mourait, — et tout était fini. Mais aujourd’hui on ressuscite, — avec vingt blessures mortelles dans le crâne, — et on nous chasse de nos sièges. Voilà qui est plus étrange — que le meurtre lui-même. »
L'expression « loi humaine » fait référence à la société des Hommes qui punit le crime par la Justice, laquelle tend vers un certain équilibre. C'est cette loi qui vise à faire régner l'ordre ; et, en conséquence, tant que le crime reste impuni, le désordre règne.
Très symboliquement, la lutte de Macbeth contre les Hommes se traduit également par le fait qu'il n'existe avec eux plus de réalité commune, partagée.
Le monde n'est plus en partage

L'extrait nous fait voir Macbeth comme isolé dans son délire, enfermé dans sa solitude proprement métaphysique. C'est en ce sens que l'on peut relire la réplique suscitée :

« Mais à présent me voilà claquemuré, encagé, confiné, enchaîné — dans des inquiétudes et des craintes insolentes. »

Le fait qu'il soit le seul à voir le spectre a la même portée symbolique : n'est-ce pas là l'incarnation de la culpabilité qu'il porte en solitaire, qu'il doit être seul à voir et, partant, à assumer ? Dès lors qu'il vit sa faute personnellement et qu'elle déborde jusque devant ses yeux, incarnée, n'est-il pas en décalage par rapport aux autres ? Et si Macbeth ne partage pas la même réalité que les autres, comment bâtir une société équilibrée, ordonnée ?

En outre, avec cette place vide, c'est le père qui est absent, et nous n'avons plus affaire à une structure hiérarchique patriarcale, mais à une fratrie privée de père qui ne peut connaître que la querelle et la vengeance infinie. Macbeth roi, c'est l'impossibilité du monde comme ordre cohérent.

Du reste, plusieurs répliques vont dans le sens de réalités dissociées, où s'affrontent celle d'Hamlet et celle de tous les autres, y compris Lady Macbeth. Ainsi :

« ROSSE : Son absence, sire, — jette le blâme sur sa promesse. Plaît-il à votre altesse — de nous honorer de sa royale compagnie ?
MACBETH : — La table est au complet. »
Ou encore :

« LADY MACBETH : c’est encore une image créée par votre frayeur, [...] Pourquoi faites-vous toutes ces mines-là ? Après tout, — vous ne regardez qu’un tabouret. »

Lady Macbeth tente de ramener Macbeth à la réalité commune, mais rien n'y fait tant que les seigneurs sont présents. Ceux-ci, tant qu'ils sont là, empêchent de fait l'assomption totale du crime puisque celui-ci doit rester caché. Alors Macbeth se rend coupable d'une autre faute, le mensonge :

« J’oubliais… — Ne vous étonnez pas, mes très-dignes amis ; — j’ai une étrange infirmité qui n’est rien — pour ceux qui me connaissent. »

Il s'agit peut-être moins d'un mensonge qu'une nouvelle manifestation de compréhensions du monde discordantes. S'il est certain, en tout cas, que les seigneurs n'entendent pas la même chose que lui, peut-être Macbeth ne ment-il pas : lorsqu'il parle d'« infirmité », peut-être fait-il réellement référence à cette culpabilité qui le ronge et qu'il voudrait supprimer. Mais alors, si tel est le cas, Macbeth part en guerre contre sa propre humanité (en tant que la culpabilité est un élément fondateur de notre humanité).

Car, enfin, la scène constitue un point décisif pour Macbeth comme personnage. Lui-même ne se connaît plus, comme il le souligne :

« De telles choses peuvent-elles arriver — et fondre sur nous, comme un nuage d’été, — sans nous causer un étonnement particulier ? Vous me faites méconnaître — mon propre caractère, — quand je songe que, devant de pareils spectacles, — vous pouvez conserver le rubis naturel de vos joues, — alors que les miennes sont blanches de frayeur. »

La vue du spectre constitue ainsi pour Macbeth un tremblement identitaire. Elle signifie son incapacité, nous l'avons vu, à être Roi, malgré les promesses du destin et les faits. Il ne manifeste que sa folie et son inconstance et lutte, pourtant, pour se dépasser.

C'est qu'en dernier lieu, Macbeth est en lutte contre lui-même.

En lutte contre lui-même

Macbeth est-il un tyran ? Orson Welles comme Macbeth, dans son film de 1948

Nous l'avons dit, Macbeth est en dernier lieu enfermé dans sa solitude. Le fait qu'il ne partage pas une réalité commune à tous - commune à Lady Macbeth, pourtant complice de son crime ! - le condamne à l'individualisation radicale, à tous les niveaux :

  • spatiale : on pourra évoquer la théâtralité, avec, une nouvelle fois, la chaise éternellement vide, mais aussi l'assassin qui reste à l'extrémité de la pièce et que seul Macbeth va voir
  • sensorielle : il faudrait établir les champs lexicaux relatifs à la sensation tels que pour la vue (« regarder en face », « je l'ai vu », ...), le goût (« appétit », ...) ou encore le toucher (« contre moi », ...), qui ne font intervenir que la perception de Macbeth
  • mentale : ce point est assez évident, de par l'apparition du spectre et par le souvenir du meurtre

Mais c'est un Macbeth pourtant dissocié qui se présente aux spectateurs : lui-même ne sait pas vraiment qui il est, et la question du double jeu est prégnante tout au long de la scène. De fait, l'incompréhension des seigneurs est d'autant plus grande qu'ils ne voient qu'un Macbeth, tandis que lui agit comme s'il était multiple.

Toutes les tentatives de Macbeth sont ainsi dirigés vers l'espoir de se remettre en ordre, c'est-à-dire de faire coïncider l'image qu'il a de lui avec lui-même.

La dissociation de son identité

Nous avons déjà évoqué la réplique, évocatrice s'il en est, suivante :

« Vous me faites méconnaître — mon propre caractère, — quand je songe que, devant de pareils spectacles, — vous pouvez conserver le rubis naturel de vos joues, — alors que les miennes sont blanches de frayeur. »

Macbeth entre en doute avec sa personnalité et le « je » ne lui est jamais vraiment saisissable. Ainsi du jeu de répliques suivant :

« MACBETH : — Qui de vous a fait cela ?
LES SEIGNEURS : Quoi, mon bon seigneur ?
MACBETH : — Tu ne peux pas dire que je l’aie fait ? Ne secoue pas — contre moi tes boucles sanglantes. »
Il passe de l'adresse aux seigneurs, au sujet de quelque chose qu'ils ne voient pas (nouvelle preuve de leur séparation dans le monde sensible) à une adresse au spectre, en se défendant d'avoir « fait ». De fait, ceci est vrai dans une certaine mesure : il n'est pas le meurtrier, mais le commanditaire. Il est coupable sans être celui qui a porté le coup ; et il cherche à s'en sortir ainsi. Seulement, sa conscience sait bien sa responsabilité, et, en conséquence, le sang des « boucles » qui n'existent que dans cette conscience lui éclatent bel et bien au visage.
Le spectre est ainsi le miroir de sa culpabilité. La théâtralité fait voir aux spectateurs le même fantôme qu'à Macbeth, lui conférant une corporéité et, en ceci, une réalité. Mais on peut toujours douter de sa vraie présence devant les yeux de Macbeth. Le spectateur est normalement tel le seigneur qui ne voit rien - puisque Macbeth est condamné à vivre sa faute en solitaire.
Dès lors, lorsque le tyran crie :

« — Arrière ! ôte-toi de ma vue ! que la terre te cache ! — Tes os sont sans moelle ; ton sang est glacé ; — tu n’as pas de regard dans ces yeux — qui éblouissent. »

On peut s'interroger sur l'opportunité symbolique des yeux. D'abord, ce sont les yeux des autres, des seigneurs (à ce titre, on pourra noter que le spectre ne revient pas une fois les invités partis). Mais ce sont aussi des miroirs, et le premier moyen d'accès au monde - quand, pour Macbeth, ce monde est marqué par sa faute. On pourrait ainsi penser à Oedipe se crevant les yeux et refusant de voir son crime.

Ainsi, lorsqu'il fustige cette absence « de regard dans ces yeux », peut-être s'agit-il bien du propre regard Macbeth - puisque ses propres yeux sont, pour lui, sans regard - et qu'il s'éblouit lui-même par son crime, dont la conscience ne peut s'évanouir, malgré tout ses efforts.

Pourtant, une fois les seigneurs partis, les discussions tenues entre Macbeth et sa femme semblent plus apaisées - comme l'est le jeu d'acteur de Macbeth. C'est que, à ce moment, Macbeth choisit un ordre pour lui-même.

Qui se dépasse

La première réplique de Macbeth qui suit le départ des invités est la suivante :

« — Il y aura du sang versé ; on dit que le sang veut du sang. — On a vu les pierres remuer et les arbres parler. — Des augures, des révélations intelligibles ont, — par la voix des pies, des corbeaux et des corneilles, dénoncé — l’homme de sang le mieux caché… Où en est la nuit ? »

La formule « on dit » est absolument péremptoire, comme une parole divine qui ne demande aucun questionnement. Macbeth semble accepter la destinée nécessaire du sang qui appelle le sang et utilise ainsi le futur : « il y aura ».

Pour se rassurer, Macbeth revient donc à ces augures qui l'ont maltraité et, en même temps, sacré. Sorti de son accès de folie à la faveur du départ des autres - délesté de leur regard et de la présence de l'humanité - le voilà proche de la déshumanisation. Ainsi, on peut s'interroger sur cette suite de répliques :

« MACBETH : [...] - Où en est la nuit ?

LADY MACBETH : — À l’heure encore indécise de sa lutte avec le matin. »
N'est-ce pas finalement Macbeth, cette « nuit », prêt à basculer entièrement du côté de l'obscurité, supprimant cette culpabilité qui le fait homme et l'empêche, croit-il, d'atteindre sa destinée ? Car c'est bien cette culpabilité qu'il accuse lorsqu'il dit :
« Et lui parti, je redeviens un homme. »
Son crime l'extrait de l'humanité, provoque le désordre en lui ; et lorsqu'il l'oublie, il peut réintégrer l'humanité. Et quand il dit :
« Mon étrange oubli de moi-même »
C'est qu'il oublie qu'il ne veut plus faire partie de la société des Hommes, puisqu'il se situe en entière disharmonie avec lui. Macbeth, pour avancer, doit marcher jusqu'à ne plus être un homme - il doit se souvenir qu'il doit supprimer en lui son humanité pour aller au bout de sa destinée.

CONCLUSION

En définitive, nous voulons voir dans cette scène un moment crucial du développement identitaire de Macbeth vers le mal et sa déshumanisation. Sa dernière réplique en est la preuve :
« Nous sommes encore jeunes dans l’action. »
Le dramaturge signifie par là au spectateur qu'il n'a encore rien vu des exactions de son personnage et que, bientôt, il sera expérimenté et tout autrement puissant, parce que déshumanisé. Nous entendons cette amorce dans l'une de ses dernières paroles :

« J’ai dans dans la tête d’étranges choses qui réclament ma main, — et veulent être exécutées avant d’être méditées. »

Macbeth exprime le souhait d'être délesté de sa rationalité - de sa capacité à méditer, à penser le pour, le contre. C'est également, par là, vouloir supprimer toute conscience puisque, n'ayant pas choisi au préalable ou délibérément d'agir, il ne peut y avoir de « mauvaise conscience », car pas de responsabilité. Macbeth est prêt, au moins en pensée, à devenir un agent du chaos.

Ouverture

Macbeth étant pris par la suite d'insomnies radicales, on pourra peut-être analyser la trace fuyante de l'humanité de Macbeth jusqu'à la fin de la pièce à travers le topos du sommeil qui est, selon Lady Macbeth, le « cordial de toute créature ».

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Nathan

Ancien étudiant de classe préparatoire b/l (que je recommande à tous les élèves avides de savoir, qui nous lisent ici) et passionné par la littérature, me voilà maintenant auto-entrepreneur pour mêler des activités professionnelles concrètes au sein du monde de l'entreprise, et étudiant en Master de Littératures Comparées pour garder les pieds dans le rêve des mots.

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