📚 Fiche du livre

Titre : Ma femme
Date de publication : 1882
Auteur : Guy de Maupassant
Genre Nouvelle réaliste

En 1882, Guy de Maupassant publie Ma Femme dans Le Gaulois : une nouvelle en apparence légère, qui raconte comment un homme célibataire endurci se retrouve marié par accident après une nuit de noce normande arrosée. Derrière le comique de situation, Maupassant livre pourtant un portrait acide des rapports entre hommes et femmes dans la bourgeoisie française du XIXe siècle. Guy deMaupassant et les femmes, c'est précisément ce regard lucide, parfois cruel, parfois tendre, qui traverse toute son œuvre.

Cette nouvelle est particulièrement travaillée en classe de français pour :

Sa structure narrative

Son ironie

La façon dont Maupassant utilise le récit enchâssé

Lire de Maupassant Ma Femme en intégralité, c'est aussi comprendre pourquoi cet auteur normand reste l'un des maîtres incontestés de la nouvelle réaliste. Le texte complet figure plus bas, précédé d'un contexte littéraire qui aide à en saisir toute la saveur.

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C'est parti

Guy de Maupassant : portrait d'un auteur hors normes 📚

Guy de Maupassant naît en 1850 en Normandie, à Tourville-sur-Arques, dans une famille de la petite noblesse. Sa jeunesse est marquée par la séparation de ses parents et par un attachement profond à sa mère, Laure Le Poittevin, qui transmet à son fils sa passion pour la littérature. C'est elle qui le confie, adolescent, aux soins de Gustave Flaubert, son ami d'enfance - une rencontre décisive qui forge le style de Maupassant pendant une décennie.

Sous la direction de Flaubert, Maupassant apprend l'exigence du mot juste, la rigueur de la construction narrative, le refus du sentimentalisme facile. Il fréquente le cercle naturaliste d'Emile Zola et côtoie les grandes plumes de son époque : Turgeniev, Daudet, Huysmans. La publication de Boule de Suif en 1880, dans le recueil collectif Les Soirées de Médan, le propulse immédiatement au premier rang de la littérature française.

En moins de dix ans d'activité littéraire intense (1880-1890), il produit une œuvre considérable :

6

romans, dont Bel-Ami (1885) et Pierre et Jean (1888), et plus de trois cents nouvelles publiées dans la presse avant d'être rassemblées en recueils.

Sa santé se dégrade rapidement - il souffre de troubles nerveux graves liés à la syphilis - et il meurt en 1893 à seulement 42 ans, après avoir passé ses derniers mois en clinique psychiatrique. Le tableau ci-dessous récapitule ses grandes œuvres, reflet d'une créativité aussi foisonnante que brève :

oeuvreanneetypeparticularite
Boule de Suif1880NouvellePubliée dans Les Soirées de Médan, elle propulse Maupassant au premier rang
Ma Femme1882NouvelleParue dans Le Gaulois puis dans le recueil Mademoiselle Fifi
Une Vie1883RomanJeanne de Lamare subit les infidélités de son mari
La Parure1884NouvelleMathilde Loisel sacrifie dix ans pour rembourser un bijou
Bel-Ami1885RomanRoman de l'ascension sociale d'un arriviste
Pierre et Jean1888RomanSa préface théorise le roman réaliste
Qui est l'auteur de Ma Femme ?
Guy de Maupassant était spécialisé dans les récits courts !
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Maupassant et la presse

La quasi-totalité des nouvelles de Maupassant ont d'abord été publiées dans des journaux parisiens (Le Gaulois, Gil Blas, Le Figaro) avant d'être regroupées en recueils. Ce format court, pensé pour le lecteur pressé, est au cœur de son génie stylistique.

Maupassant et les femmes : un regard complexe 🎭

La question des rapports entre Maupassant et les femmes est centrale dans son œuvre. L'auteur a longtemps été perçu comme misogyne, notamment parce que ses personnages féminins sont souvent prisonniers de leur condition sociale et de l'institution du mariage. Pourtant, la réalité est plus nuancée : Maupassant dessine des femmes fortes, rusées, capables de retourner les contraintes à leur avantage.

Dans Ma Femme, la jeune Mlle Dumoulin illustre parfaitement cette ambivalence. Présentée d'abord comme encombrante et verbeuse, elle se révèle dans la scène finale d'une dignité remarquable : face au narrateur qui s'attend à exercer son "droit", elle le désarme en déclarant sobrement qu'elle est :

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"prête à faire ce qu'il ordonnera"

Et qu'elle se tuera s'il le désire. Cette posture héroïque, ironiquement qualifiée de "jolie" par le narrateur, retourne la situation à son avantage. Ce sont bien ses larmes et sa dignité qui font basculer le cœur du célibataire endurci. Cette représentation des femmes comme actrices malgré elles d'un système matrimonial qu'elles ne choisissent pas se retrouve dans d'autres nouvelles emblématiques.

Dans La Parure (1884), Mathilde Loisel sacrifie dix ans de sa vie pour rembourser un bijou qu'elle aurait pu avouer avoir perdu. Dans Une Vie (1883), Jeanne de Lamare subit les infidélités de son mari avec une résignation déchirante. Maupassant ne condamne pas ses personnages féminins : il expose, avec une précision clinique, les mécanismes d'une société qui les contraint.

On ne voit jamais les choses en face, dans ce monde. On les voit de côté, par reflets, par images, par rêves.

Guy de Maupassant, Pierre et Jean (1888)
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La nouvelle réaliste selon Maupassant

Dans sa préface à Pierre et Jean, Maupassant théorise le roman réaliste : l'auteur doit montrer la vérité sans l'enjoliver ni la noircir, en choisissant les détails qui révèlent le plus efficacement la psychologie de ses personnages. Ce principe s'applique pleinement à ses nouvelles les plus courtes.

Connais-tu Mon oncle Jules ?

"Ma Femme" de Maupassant : texte intégral 📖

La nouvelle Ma Femme est un récit enchâssé : un narrateur-cadre décrit un dîner entre hommes, au cours duquel l'un d'eux, Pierre Létoile, raconte comment il a épousé "malgré lui" la fille d'un colonel. Le texte joue habilement sur l'ironie : Pierre se présente en victime d'une mésaventure absurde, mais le lecteur attentif voit que sa "femme parfaite" a surtout fait preuve d'une grande force de caractère face à une situation humiliante.

Quelles sont les oeuvres de Guy de Maupassant ?
Ma Femme est l'une des nouvelles de Guy de Maupassant qu'il faut avoir lues !

🔍 Partie 1 : Le dîner des hommes mariés

  • C'était à la fin d'un dîner d'hommes, d'hommes mariés, anciens amis, qui se réunissaient quelquefois sans leurs femmes, en garçons, comme jadis. On mangeait longtemps, on buvait beaucoup ; on parlait de tout, on remuait des souvenirs vieux et joyeux, ces souvenirs chauds qui font, malgré soi, sourire les lèvres et frémir le cœur. On disait :
  • - Te rappelles-tu, Georges, notre excursion à Saint-Germain avec ces deux fillettes de Montmartre ? - Parbleu ! si je me le rappelle. Et on retrouvait des détails, et ceci et cela, mille petites choses, qui faisaient plaisir encore aujourd'hui. On vint à parler du mariage, et chacun dit avec un air sincère : "Oh ! si c'était à recommencer !..."
  • Georges Duportin ajouta : "C'est extraordinaire comme on tombe là-dedans facilement. On était bien décidé à ne jamais prendre femme ; et puis, au printemps on part pour la campagne ; il fait chaud ; l'été se présente bien ; l'herbe est fleurie ; on rencontre une jeune fille chez des amis... v'lan ! c'est fait. On revient marié."
  • Pierre Létoile s'écria : "Juste ! c'est mon histoire, seulement j'ai des détails particuliers..." Son ami l'interrompit : "Quant à toi ne te plains pas. Tu as bien la plus charmante femme du monde, jolie, aimable, parfaite ; tu es, certes, le plus heureux de nous." L'autre reprit : - Ce n'est pas ma faute. - Comment ça ? - C'est vrai que j'ai une femme parfaite ; mais je l'ai bien épousée malgré moi. - Allons donc !
  • - Oui... Voici l'aventure. J'avais trente-cinq ans, et je ne pensais pas plus à me marier qu'à me pendre. Les jeunes filles me semblaient insipides et j'adorais le plaisir. Je fus invité, au mois de mai, à la noce de mon cousin Simon d'Érabel, en Normandie. Ce fut une vraie noce normande. On se mit à table à cinq heures du soir ; à onze heures on mangeait encore.
  • On m'avait accouplé, pour la circonstance, avec une demoiselle Dumoulin, fille d'un colonel en retraite, jeune personne blonde et militaire, bien en forme, hardie et verbeuse. Elle m'accapara complètement pendant toute la journée, m'entraîna dans le parc, me fit danser bon gré mal gré, m'assomma. Je me disais :
  • "Passe pour aujourd'hui, mais demain je file. Ca suffit." Vers onze heures du soir, les femmes se retirèrent dans leurs chambres ; les hommes restèrent à fumer en buvant, ou à boire en fumant, si vous aimez mieux. Par la fenêtre ouverte on apercevait le bal champêtre. Rustres et rustaudes sautaient en rond, en hurlant un air de danse sauvage qu'accompagnaient faiblement deux violonistes et une clarinette placés sur une grande table de cuisine en estrade.
  • Le chant tumultueux des paysans couvrait entièrement parfois la chanson des instruments ; et la frêle musique, déchirée par les voix déchaînées, semblait tomber du ciel en lambeaux, en petits fragments de notes éparpillées. Deux grandes barriques, entourées de torches flambantes, versaient à boire à la foule.
  • Deux hommes étaient occupés à rincer les verres ou les bols dans un baquet pour les tendre immédiatement sous les robinets d'où coulaient le filet rouge du vin ou le filet d'or du cidre pur ; et les danseurs assoiffés, les vieux tranquilles, les filles en sueurs se pressaient, tendaient les bras pour saisir à leur tour un vase quelconque et se verser à grands flots dans la gorge, en renversant la tête, le liquide qu'ils préféraient.
  • Sur une table on trouvait du pain, du beurre, des fromages et des saucisses. Chacun avalait une bouchée de temps à autre : et sous le champ de feu des étoiles, cette fête saine et violente faisait plaisir à voir, donnait envie de boire aussi au ventre de ces grosses futailles et de manger du pain ferme avec du beurre et un oignon cru.
  • Un désir fou me saisit de prendre part à ces réjouissances, et j'abandonnai mes compagnons. J'étais peut-être un peu gris, je dois l'avouer ; mais je le fus bientôt tout à fait. J'avais saisi la main d'une forte paysanne essoufflée, et je la fis sauter éperdument jusqu'à la limite de mon haleine. Et puis je bus un coup de vin et je saisis une autre gaillarde.
  • Pour me rafraîchir ensuite, j'avalai un plein bol de cidre et je me remis à bondir comme un possédé. J'étais souple ; les gars, ravis, me contemplaient en cherchant à m'imiter ; les filles voulaient toutes danser avec moi et sautaient lourdement avec des élégances de vaches.

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📝 Partie 2 : La nuit au château

Comment lire la nouvelle Ma Femme de Maupassant ?
Rien ne vaut la lecture d'une nouvelle au chaud sous sa couette !
  • Enfin, de ronde en ronde, de verre de vin en verre de cidre, je me trouvai, vers deux heures du matin, pochard à ne plus tenir debout. J'eus conscience de mon état et je voulus gagner ma chambre. Le château dormait, silencieux et sombre. Je n'avais pas d'allumettes et tout le monde était couché.
  • Dès que je fus dans le vestibule, des étourdissements me prirent ; j'eus beaucoup de mal à trouver la rampe ; enfin, je la rencontrai par hasard, à tâtons, et je m'assis sur la première marche de l'escalier pour tâcher de classer un peu mes idées. Ma chambre se trouvait au second étage, la troisième porte à gauche.
  • C'était heureux que je n'eusse pas oublié cela. Fort de ce souvenir, je me relevai, non sans peine, et je commençai l'ascension, marche à marche, les mains soudées aux barreaux de fer pour ne point choir, avec l'idée fixe de ne pas faire de bruit. Trois ou quatre fois seulement mon pied manqua les degrés et je m'abattis sur les genoux, mais grâce à l'énergie de mes bras et à la tension de ma volonté, j'évitai une dégringolade complète.
  • Enfin, j'atteignis le second étage et je m'aventurai dans le corridor, en tâtant les murailles. Voici une porte ; je comptais : "Une" ; mais un vertige subit me détacha du mur et me fit accomplir un circuit singulier qui me jeta sur l'autre cloison. Je voulus revenir en ligne droite. La traversée fut longue et pénible. Enfin je rencontrai la côte que je me mis à longer de nouveau avec prudence et je trouvai une autre porte.
  • Pour être sûr de ne pas me tromper, je comptai encore tout haut : "Deux" ; et je me remis en marche. Je finis par trouver la troisième. Je dis : "Trois, c'est moi" et je tournai la clef dans la serrure. La porte s'ouvrit. Je pensai, malgré mon trouble : "Puisque ca s'ouvre c'est bien chez moi." Et je m'avançai dans l'ombre après avoir refermé doucement. Je heurtai quelque chose de mou : ma chaise longue.
  • Je m'étendis aussitôt dessus. Dans ma situation, je ne devais pas m'obstiner à chercher ma table de nuit, mon bougeoir, mes allumettes. J'en aurais eu pour deux heures au moins. Il m'aurait fallu autant de temps pour me dévêtir ; et peut-être n'y serais-je pas parvenu. J'y renonçai. J'enlevai seulement mes bottines ; je déboutonnai mon gilet qui m'étranglait, je desserrai mon pantalon et je m'endormis d'un invincible sommeil.
  • Cela dura longtemps sans doute. Je fus brusquement réveillé par une voix vibrante qui disait, tout près de moi : "Comment, paresseuse, encore couchée ? Il est dix heures, sais-tu ?" Une voix de femme répondit : "Déjà ! J'étais si fatiguée d'hier." Je me demandais avec stupéfaction ce que voulait dire ce dialogue. Où étais-je ? Qu'avais-je fait ? Mon esprit flottait, encore enveloppé d'un nuage épais. La première voix reprit :
  • "Je vais ouvrir tes rideaux." Et j'entendis des pas qui s'approchaient de moi. Je m'assis tout à fait éperdu. Alors une main se posa sur ma tête. Je fis un brusque mouvement. La voix demanda avec force : "Qui est là ?" Je me gardai bien de répondre. Deux poignets furieux me saisirent. A mon tour j'enlaçai quelqu'un et une lutte effroyable commença.
  • Nous nous roulions, renversant les meubles, heurtant les murs. La voix de femme criait effroyablement : "Au secours, au secours !" Des domestiques accoururent, des voisins, des dames affolées. On ouvrit les volets, on tira les rideaux. Je me colletais avec le colonel Dumoulin ! J'avais dormi auprès du lit de sa fille. Quand on nous eut séparés, je m'enfuis dans ma chambre, abruti d'étonnement.
  • Je m'enfermai à clef et je m'assis, les pieds sur une chaise, car mes bottines étaient demeurées chez la jeune personne. J'entendais une grande rumeur dans tout le château, des portes ouvertes et fermées, des chuchotements, des pas rapides. Au bout d'une demi-heure on frappa chez moi. Je criai : "Qui est là ?" C'était mon oncle, le père du marié de la veille. J'ouvris. Il était pâle et furieux et il me traita durement :
  • "Tu t'es conduit chez moi comme un manant, entends-tu ?" Puis il ajouta d'un ton plus doux : "Comment, bougre d'imbécile, tu te laisses surprendre à dix heures du matin ! Tu vas t'endormir comme une bûche dans cette chambre au lieu de t'en aller aussitôt... aussitôt après."

✨ Partie 3 : Le mariage forcé

Qu'est-ce que la nouvelle Ma Femme de Maupassant ?
Vous pouvez lire la suite de la nouvelle Ma Femme juste ici !
  • Je m'écriai : "Mais, mon oncle, je vous assure qu'il ne s'est rien passé... Je me suis trompé de porte, étant gris." Il haussa les épaules : "Allons ne dis pas des bêtises." Je levai la main : "Je vous le jure sur mon honneur." Mon oncle reprit : "Oui, c'est bien. C'est ton devoir de dire cela." A mon tour, je me fâchai, et je lui racontai toute ma mésaventure.
  • Il me regardait avec des yeux ébahis, ne sachant pas ce qu'il devait croire. Puis il sortit conférer avec le colonel. J'appris qu'on avait formé aussi une espèce de tribunal de mères, auquel étaient soumises les différentes phases de la situation. Il revint une heure plus tard, s'assit avec des allures de juge, et commença :
  • "Quoi qu'il en soit, je ne vois pour toi qu'un moyen de te tirer d'affaires, c'est d'épouser Mlle Dumoulin." Je fis un bond d'épouvante : - Quant à ca, jamais par exemple ! Il demanda gravement : "Que comptes-tu donc faire ?" Je répondis avec simplicité : "Mais... m'en aller, quand on m'aura rendu mes bottines." Mon oncle reprit :
  • "Ne plaisantons pas, s'il te plaît. Le colonel est résolu à te brûler la cervelle dès qu'il t'apercevra. Et tu peux être sûr qu'il ne menace pas en vain. J'ai parlé d'un duel, il a répondu : Non, je vous dis que je lui brûlerai la cervelle. Examinons maintenant la question à un autre point de vue. Ou bien tu as séduit cette enfant et, alors, c'est tant pis pour toi, mon garçon, on ne s'adresse pas aux jeunes filles.
  • Ou bien tu t'es trompé étant gris, comme tu le dis. Alors c'est encore tant pis pour toi. On ne se met pas dans des situations aussi sottes. De toute façon, la pauvre fille est perdue de réputation, car on ne croira jamais à des explications d'ivrogne. La vraie victime, la seule victime là-dedans, c'est elle. Réfléchis."
  • Et il s'en alla pendant que je lui criais dans le dos : "Dites tout ce que vous voudrez. Je n'épouserai pas." Je restai seul encore une heure. Ce fut ma tante qui vint à son tour. Elle pleurait. Elle usa de tous les raisonnements. Personne ne croyait à mon erreur. On ne pouvait admettre que cette jeune fille eût oublié de fermer sa porte à clef dans une maison pleine de monde.
  • Le colonel l'avait frappée. Elle sanglotait depuis le matin. C'était un scandale terrible, ineffaçable. Et ma bonne tante ajoutait : "Demande-la toujours en mariage ; on trouvera peut-être moyen de te tirer d'affaires en discutant les conditions du contrat." Cette perspective me soulagea. Et je consentis à écrire ma demande. Une heure après je repartais pour Paris. Je fus avisé le lendemain que ma demande était agréée.
  • Alors, en trois semaines, sans que j'aie pu trouver une ruse, une défaite, les bans furent publiés, les lettres de faire-part envoyées, le contrat signé, et je me trouvai, un lundi matin, dans le choeur d'une église illuminée, à côté d'une jeune fille qui pleurait, après avoir déclaré au maire que je consentais à la prendre pour compagne... jusqu'à la mort de l'un ou de l'autre.
  • Je ne l'avais pas revue, et je la regardais de côté avec un certain étonnement malveillant. Cependant, elle n'était pas laide, mais pas du tout. Je me disais : "En voilà une qui ne rira pas tous les jours." Elle ne me regarda point une fois jusqu'au soir, et ne me dit pas un mot.
  • Vers le milieu de la nuit, j'entrai dans la chambre nuptiale avec l'intention de lui faire connaître mes résolutions, car j'étais le maître maintenant. Je la trouvai, assise dans un fauteuil, vêtue comme dans le jour, avec les yeux rouges et le teint pâle. Elle se leva dès que j'entrai et vint à moi gravement. "Monsieur, me dit-elle, je suis prête à faire ce que vous ordonnerez. Je me tuerai si vous le désirez."
  • Elle était jolie comme tout dans ce rôle héroïque, la fille du colonel. Je l'embrassai, c'était mon droit. Et je m'aperçus bientôt que je n'étais pas volé. Voilà cinq ans que je suis marié. Je ne le regrette nullement encore. Pierre Létoile se tut. Ses compagnons riaient. L'un d'eux dit : "Le mariage est une loterie ; il ne faut jamais choisir les numéros, ceux de hasard sont les meilleurs." Et un autre ajouta pour conclure : "Oui, mais n'oubliez pas que le dieu des ivrognes avait choisi pour Pierre."

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Analyser "Ma Femme" : pistes pour le commentaire 🎯

Pour un commentaire composé ou une explication de texte, plusieurs axes d'analyse s'imposent à la lecture de cette nouvelle.

Axe n°1

La structure narrative

Le récit enchâssé (un narrateur externe rapporte les paroles d'un personnage qui se raconte lui-même) crée une distance ironique entre les événements et leur interprétation. Le lecteur ne voit les faits qu'à travers le prisme subjectif de Pierre Létoile, dont la mauvaise foi est patente.

Axe n°2

L'ironie maupassantienne

L'auteur construit un narrateur comiquement aveugle à sa propre chance : Pierre se plaint d'avoir "épousé malgré lui" une femme qu'il reconnaît lui-même être "la plus charmante du monde". La chute de la nouvelle renverse subtilement la logique du récit : ce n'est pas Pierre qui a conquis sa femme, c'est elle qui a retourné une situation humiliante à son avantage, avec une dignité que lui-même admire sans le formuler clairement.

Axe n°3

L'axe sociologique

Il permet d'analyser la représentation du mariage bourgeois sous la Troisième République. La nouvelle expose les mécanismes de contrainte sociale qui pèsent sur les femmes : la réputation, la pression familiale, l'obligation de se marier pour être "réparée" d'une situation dont elle n'est pas responsable. Maupassant ne prend pas explicitement parti, mais la phrase de l'oncle ("La vraie victime, la seule victime là-dedans, c'est elle") donne clairement le ton de la critique sociale sous-jacente.

Voici un récapitulatif :

axe d'analyseobjet d'etudeelement cle du texte
Structure narrativeLe récit enchâsséPierre Létoile raconte son histoire, créant une distance ironique
Ironie maupassantienneL'aveuglement du narrateurIl se plaint d'avoir épousé malgré lui la plus charmante femme du monde
Lecture sociologiqueLe mariage bourgeois sous la IIIe RépubliqueLa phrase de l'oncle : la vraie victime, la seule victime, c'est elle

Nouvelles publiées

300

Guy de Maupassant a publié plus de 300 nouvelles en à peine dix ans, en faisant l'un des auteurs les plus prolifiques de la littérature française du XIXe siècle (source : BnF Gallica).

Lire Maupassant, c'est entrer dans une œuvre qui ne vieillit pas : ses personnages, ses situations cocasses ou déchirantes, son regard sans concession sur la société française restent d'une pertinence étonnante. Ma Femme en est un exemple parfait : courte, efficace, et bien plus subtile qu'il n'y parait au premier abord.

Sources 📚

  1. Maupassant, Guy de. "Ma Femme." Le Gaulois, 2 janvier 1882, http://maupassant.free.fr/textes/femme.html. Consulté le 22 août 2026.
  2. Maupassant, Guy de. Mademoiselle Fifi. Kistemaeckers, 1882, http://maupassant.free.fr/textes/fifi.html. Consulté le 22 août 2026.
  3. Bibliothèque nationale de France. "Guy de Maupassant." BnF Essentiels, 2024, gallica.bnf.fr/essentiels/maupassant. Consulté le 22 août 2026.

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Mathieu

Professeur d'histoire, de français et d'anglais dans le secondaire et le supérieur. J'aime la littérature, les jeux vidéo et la tartiflette. La dalle angevine me donne soif de savoirs !