📚 Fiche du livre

Titre : Boule de Suif
Date de publication : 1880
Auteur : Maupassant
Genre Roman

Personne ne la regardait, ne songeait à elle. Elle se sentait noyée dans le mépris de ces gredins honnêtes qui l’avaient sacrifiée d’abord, rejetée ensuite, comme une chose malpropre et inutile.

Boule de Suif, Guy de Maupassant

Boule de Suif est une nouvelle réalistede Guy de Maupassant parue en 1880 au sein du recueil des Soirées de Médan. On y découvre l'histoire sordide qui changea la vie de la dénommée Boule de Suif durant la guerre franco-prussienne de 1870. Maupassant, l'un des plus grands auteurs français, en profite pour y dénoncer l’hypocrisie de la haute société, tout comme celle du clergé.

En réalité, absolument toutes les classes sociales témoignent, dans le roman, d'un égoïsme malsain ; aussi, Guy de Maupassant n'épargne personne. Boule de Suif, qui est une prostituée, y apparaît bien plus respectable que les bourgeois, plus monstrueux qu'honnêtes gens. Maupassant est considéré comme l'un des plus grands piliers de la littérature réaliste française1. Découvrez ce qu'est la littérature réaliste !

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Pourquoi "Boule de Suif" ?

De son vrai nom Élisabeth Rousset, le personnage éponyme du roman est surnommé "Boule de Suif" en raison de son embonpoint, de ses rondeurs2, mais également en raison de la sensualité qui s'en dégage. Aussi, en lui collant ce surnom, les personnages de la noblesse, du clergé ainsi que de la haute bourgeoisie souhaitent effectuer un rabais de classe, en la considérant comme un simple morceau de viande, en raison de son métier. Notons que le "suif" est de la graisse animale fondue3.

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C'est parti

Résumé de Boule de Suif

L'histoire se déroule durant la guerre franco-prussienne de 1870 : c'est l'hiver, les troupes françaises se replient et les Prussiens envahissent Rouen.Boule de Suif, une prostituée jadis ainsi surnommée pour son embonpoint, se retrouve dans une diligence tirée par six chevaux en compagnie d'autres voyageurs.

Ces voyageurs sont au nombre de

9

et l'on y retrouve :

diligence ciel
  • Un couple de commerçants
  • Deux couples de la bourgeoisie et de la noblesse
  • Deux religieuses
  • Un démocrate

Tous s'inquiètent d'une manière ou d'une autre de la présence de cette prostituée dans la même diligence qu'eux.

La diligence s'enfuit vers Dieppe, mais la neige ralentit sa progression. En plus du froid qui se fait sentir, les voyageurs commencent à avoir faim.

Boule de Suif est la seule à avoir emporté des provisions et elle n'hésite pas à les partager avec ses compagnons de voyage.

Ceux-ci oublient volontiers leurs préjugés le temps du repas, trop heureux de sentir leurs appétits satisfaits. On parle beaucoup, de la guerre surtout, et on s'impressionne même de Boule de Suif pour les actes de bravoure dont elle fait le récit.

Lorsque le soir arrive, la diligence fait une halte à l'auberge de Tôtes, dans laquelle dorment aussi des Prussiens. Avant le souper, l'officier prussien fait des avances à Boule de Suif. Mais c'est une bonapartiste et, donc, patriote. Aussi, pour cette raison, elle refuse de coucher avec l'ennemi.Le militaire interdit alors à la diligence de repartir tant que Boule de Suif n'aura pas changé d'avis.

Le lendemain, les passagers restent donc bloqués à Tôtes. Le soir, quand l'aubergiste vient demander à la femme, de la part du militaire, si elle n'a pas changé d'avis, tous comprennent qu'il faudra forcer la prostituée à s'offrir au Prussien. Au déjeuner du jour suivant, le groupe entier met en place une stratégie commune afin de la convaincre de se sacrifier pour le bien de tous.

Au dîner, c'est la plus vieille des religieuses qui explique innocemment qu'elle doit se rendre au Havre pour soigner des malades de la vérole, en profitant de cet exemple pour tenter de convaincre Boule de Suif qu'il faut parfois se sacrifier pour le "bien commun".

Au soir du

4e

jour, Boule de Suif finit par accepter et passe la nuit avec le Prussien.

La diligence peut alors repartir, grâce à son sacrifice. Or, seule Boule de Suif n'a pas eu le temps de se faire préparer des petits plats, trop occupée par la charge que le groupe lui confia. Quand arrive l'heure du repas, tous se régalent, hormis la pauvre femme. En guise de nourriture, elle n'aura droit qu'au mépris de la part des gens qu'elle a d'abord nourris, puis libérés.

Personne ne la regardait, ne songeait à elle. Elle se sentait noyée dans le mépris de ces gredins honnêtes qui l’avaient sacrifiée d’abord, rejetée ensuite, comme une chose malpropre et inutile. Alors elle songea à son grand panier tout plein de bonnes choses qu’ils avaient goulûment dévorées, à ses deux poulets luisants de gelée, à ses pâtés, à ses poires, à ses quatre bouteilles de bordeaux ; et sa fureur tombant soudain, comme une corde trop tendue qui casse, elle se sentit prête à pleurer. Elle fit des efforts terribles, se raidit, avala ses sanglots comme les enfants, mais les pleurs montaient, luisaient au bord de ses paupières, et bientôt deux grosses larmes se détachant des yeux roulèrent lentement sur ses joues. D’autres les suivirent plus rapides, coulant comme les gouttes d’eau qui filtrent d’une roche, et tombant régulièrement sur la courbe rebondie de sa poitrine. Elle restait droite, le regard fixe, la face rigide et pâle, espérant qu’on ne la verrait pas.

Boule de Suif, Guy de Maupassant

Les personnages principaux dans Boule de Suif

Après ce résumé de Boule de Suif de Maupassant, passons aux personnages ! Car les personnages de Boule de Suif fonctionnent comme des symboles : ils représentent les plus hautes sphères de la soi-disant moralité au sein de la société. On y trouve :

  • Des religieuses
  • Des petits bourgeois issus du commerce
  • Des nobles de l'ancien monde (le comte et la comtesse)
  • Un noble du nouveau monde (le « democ »)
La version soviétique de Boule de Suif : Пышка, Pychka de Mikhaïl Romm, sorti en 1934.

Il est donc clair que Maupassant a voulu mettre en scène les diverses classes sociales de son époque ainsi qu'un riche éventail de types humains.

PersonnageDescription
Boule de SuifProstituée généreuse, courageuse et patriote, prête à sacrifier son honneur pour aider les autres.
CornudetDémocrate et républicain idéaliste, opposé à la guerre, moqué par les autres voyageurs.
M. et Mme LoiseauMarchands de vins, opportunistes et vulgaires, souvent comiques par leur attitude triviale.
M. et Mme Carré-LamadonBourgeois aisés, prétentieux et préoccupés par leur statut social.
Le Comte et la Comtesse de BrévilleNobles conservateurs, attachés à leurs privilèges, hypocrites dans leur comportement.
L'officier prussienAntagoniste imposant des conditions humiliantes, incarne l’occupant sans scrupule.

Boule de Suif

Le personnage principal du roman Boule de Suif est, tout au long de la nouvelle, désignée par son surnom, « Boule de Suif », qui fait allusion à son physique rond et gras (« suif » signifie graisse). Il faudra attendre plusieurs pages pour apprendre son vrai nom, Elisabeth Rousset.

Ce simple détail indique qu’elle n'a pas sa place parmi la société « honnête », car c'est le patronyme qui fait l'identité et le respect. Or, le sien n’est prononcé que trois fois au cours de l’histoire, qui plus est dans un contexte déshonorant, puisque c'est toujours lorsqu'on lui demande si elle accepte de coucher avec l'officier.

Pourtant, Boule de Suif n’est pas une prostituée de bas étage, si l'on peut dire, car elle possède une maison à Rouen ainsi qu'une domestique. Elle est plutôt dans la catégorie des « demi-mondaines », car ses clients semblent être des bourgeois. C'est dire qu'elle vit de cet ordre social et de ses vices privés !

Elle est petite, ronde de partout, grasse à lard, avec des doigts bouffis, étranglés aux phalanges, pareils à des chapelets de courtes saucisses, avec une peau luisante et tendue, une gorge énorme qui saillait sous sa robe, elle restait cependant appétissante et courue, tant sa fraîcheur faisait plaisir à voir. Sa figure était une pomme pivoine prêt à fleurir, et là-dedans s’ouvraient, en haut, deux yeux noirs magnifiques, ombragés de grands cils épais qui mettaient une ombre dedans ; en bas, une bouche charmante, étroite, humide pour le baiser, meublée de quenottes luisantes et microscopiques.

Boule de Suif, Guy de Maupassant

Maupassant ne la présente pas comme tout à fait stupide. Elle est plutôt naïve et inconsciente, du moins jusqu’à la dernière scène, et ne peut imaginer de quelle malveillance fondamentale les autres voyageurs vont user contre elle.

Pour preuve, elle offre sans rechigner toutes ses provisions à ses compagnons dès le premier jour de voyage.

Or, ce sacrifice n’est pas superflu pour elle, puisque tout dans son physique indique une extrême gourmandise. Elle accepte de ne pas satisfaire ses besoins gourmands afin d'aider son prochain.

De même, lorsqu’elle cède finalement à l’officier, c’est pour satisfaire les autres voyageurs. Seule, il ne fait aucun doute qu'elle aurait résisté jusqu'au bout.

diligence paris

Le Prussien l’a bien compris, et c’est pour cela qu’il retient tous les voyageurs. Il compte sur la présence de ces êtres faibles et lâches pour faire fléchir la jeune femme.

Il faut également préciser que Boule de Suif a un respect sincère pour la patrie, pour l'Église et pour le trône, un triptyque qui devrait représenter cette société « honnête » et qui la méprise. Elle a dû fuir Rouen car elle a agressé physiquement un militaire prussien qui était venu réquisitionner son domicile. Cet acte montre son amour pour la France et met en relief la lâcheté de ses compagnons, pourtant remplis d'orgueil.

Notons également un paradoxe amusant en ce qui concerne son respect pour la religion. Dans la diligence, elle propose de la nourriture aux deux religieuses d’une voix « humble et douce ». Ce sont également les arguments de la religieuse la plus âgée et expérimentée, arguments habilement sollicités par Mme de Bréville, qui semblent finalement faire céder Boule de Suif.

[...] la vieille religieuse apporta à la conspiration un formidable appui. On la croyait timide, elle se montra hardie, verbeuse, violente. Celle-là n’était pas troublée par les tâtonnements de la casuistique ; sa doctrine semblait une barre de fer ; sa foi n’hésitait jamais ; sa conscience n’avait point de scrupules. Elle trouvait tout simple le sacrifice d’Abraham, car elle aurait immédiatement tué père et mère sur un ordre venu d’en haut ; et rien, à son avis, ne pouvait déplaire au Seigneur quand l’intention était louable.

Boule de Suif, Guy de Maupassant

Enfin, elle se rend à l'Église et explique à ses compagnons que « c’est si bon de prier quelquefois ». Sa piété, malgré sa profession, apparaît donc sincère. Par là même, elle contraste avec les prières mécaniques des religieuses et avec la religiosité hypocrite de la comtesse, qui n’hésite pas à abuser de l'argument pieux pour pousser Boule de Suif dans les bras du Prussien.

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Un personnage basé sur l'apparente contradiction

En somme, son personnage est construit sur une apparente contradiction entre sa vie de prostituée et son attachement au patriotisme, à l'Église ainsi qu'à l’Empereur. Boule de Suif est une victime qui doit nous inspirer la pitié et la compassion, car cette fille soi-disant corrompue paraît bien plus honnête que les bourgeois de la société dite « honnête ».

Celle que la morale condamne, et que les bourgeoises considèrent d’un oeil offusqué, tandis que leurs époux en l’observant se laissent aller à quelque pensée salace.

Boule de Suif, Guy de Maupassant

Cornudet

Cornudet est essentiellement défini par ses opinions politiques. C’est un démocrate, ennemi du régime impérial et de la bourgeoisie qui s’y est ralliée, d’où son surnom de « Cornudet le démoc ». A priori, il apparaît plus sympathique que les autres personnages et le fait qu’il soit lui aussi marginal le rapproche de Boule de Suif. Notons aussi que si celle-ci s’appelle Elisabeth Rousset, Maupassant a doté Cornudet d’une barbe rousse. Mais en définitive, Cornudet est un faible qui finira également par trahir Boule de Suif.

Maupassant insiste en effet sur le côté vain et ridicule de Cornudet. Il dit mépriser la bourgeoisie, alors qu’il est lui-même un fils de bourgeois et qu'il a hérité d’« une assez belle fortune ». Ses actes révolutionnaires se résument surtout à de grands discours, et quant à sa bravoure devant l’ennemi, elle est très relative. Il s’est contenté de pièges et de barricades, pour finir par s’enfuir comme les autres dès l'arrivée des Prussiens.

L’homme, bien connu, était Cornudet le démoc, la terreur des gens respectables. Depuis vingt ans il trempait sa barbe rousse dans les bocks de tous les cafés démocratiques. Il avait mangé avec les frères et amis une assez belle fortune qu’il tenait de son père, ancien confiseur, et il attendait impatiemment la République pour obtenir enfin la place méritée par tant de consommations révolutionnaires.

Boule de Suif, Guy de Maupassant

À la fin de la nouvelle, au lieu de défendre Boule de Suif et d’affronter directement les bourgeois qui la laissent pleurer dans son coin, il se contente de narguer tout le monde en chantant La Marseillaise. Lorsque Maupassant écrit : « Les démocrates à longue barbe ont le monopole du patriotisme comme les hommes en soutane ont celui de la religion », il veut ainsi montrer que la foi républicaine de Cornudet se situe au même niveau d'hypocrisie que la foi religieuse du clergé.

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La preuve finale de son prosaïsme et de sa lâcheté, c'est le peu de solidarité de Cornudet envers Boule de Suif, sachant que cette absence de solidarité se justifie par le fait qu’elle a refusé ses avances. Celle-ci, en effet, lui interdit l’entrée de sa chambre par « pudeur patriotique ».

Autrement dit, la femme « facile » ne veut pas se prostituer en présence de l’occupant prussien. Ainsi, malgré son sentiment de supériorité morale, Cornudet est certainement aussi égoïste que les bourgeois qu’il hait, et facilement corruptible.

Les Loiseau

Monsieur Loiseau est un homme du peuple, sans dignité ni éducation. Il n'est bourgeois que parce qu'il est « parvenu ». On voit, notamment lors du dîner final, son goût pour les plaisanteries sexuelles, qui révèle sa nature vulgaire. On remarque aussi qu’il ne sait pas se tenir : il est le premier à crier famine dans la diligence.

C’est par ailleurs le seul moment de la nouvelle où il se montre amical. En effet, il exprime sans honte cette faim que tous les autres voyageurs ressentent, et son côté simple, qui contraste avec l’attitude hautaine des autres bourgeois, l’amène à accepter le premier la nourriture et le rhum que les autres dédaignent.

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Un personnage moralement bas

Maupassant insiste donc sur sa bassesse morale. Même ses amis le considèrent comme un « fripon madré ». Le vin qu’il vend est plusieurs fois qualifié de médiocre. Il n’a aucun scrupule patriotique et compte bien exiger au Havre le paiement, par l’armée française, de l’infâme piquette qu’il lui a vendue.

Ancien commis d’un patron ruiné dans les affaires, Loiseau avait acheté le fonds et fait fortune. Il vendait à très bon marché de très mauvais vins aux petits débitants des campagnes, et passait parmi ses connaissances et ses amis pour un fripon madré, un vrai Normand plein de ruses et de jovialité.

Boule de Suif, Guy de Maupassant

Il se montre particulièrement infect lorsque, bouillant de rage et d’impatience devant le refus de Boule de Suif face à l'officier, il propose aux voyageurs de la livrer « pieds et poings liés » à l’officier prussien. La ruse et la malhonnêteté font à ce point partie de son caractère qu’il ne peut s’empêcher de tricher aux cartes avec la complicité de son épouse.

guerre soldats

Et pour cause, sa femme est d’un caractère aussi méprisable que lui, bien qu’elle soit différente. Si Loiseau est, dans ses meilleurs moments, bon vivant et convivial, Mme Loiseau est dure et sèche.

Son « âme de gendarme » ne contient pas une once de générosité ni d’humour.

Quand son mari, par plaisanterie, dit aux voyageurs que sa faim est telle qu’il paierait cent francs pour un simple jambonneau, Mme Loiseau a un geste de dépit que lui oblige son avarice.

La différence de caractère entre les deux époux se reflète dans leur physique : alors que Loiseau est petit, gras et rougeaud, sa femme est grande et tout son corps ne sont qu’une « dure carcasse ». Sans surprise, les Loiseau participeront activement à la « conspiration » pour faire capituler Boule de Suif et se réjouiront de voir Boule de Suif soi-disant souillée par l'acte sexuel. 

Sa femme, grande, forte, résolue, avec la voix haute et la décision rapide, était l’ordre et l’arithmétique de la maison de commerce qu’il animait par son activité joyeuse.

Boule de Suif, Guy de Maupassant

Les Carré-Lamandon

Plus riche que les Loiseau, les Carré-Lamandon sont aussi, comme dit Maupassant, d’une « caste supérieure ». Ce sont de « vrais » bourgeois, avec toute l’éducation et la tenue que ce statut implique. Mais là encore, ce n’est qu’une apparence, ou une affaire d'hypocrisie.

Industriel normand riche et respecté, M. Lamandon-Carré est un homme qui vit constamment dans la dissimulation. Durant le régime impérial, il a fait figure d’opposant politique, mais, comme l'écrit Maupassant, c’est uniquement pour faire « payer plus cher son ralliement » au parti impérial.

auberge rustique

Il n’a donc pas de véritables et honnêtes convictions politiques. Ses seuls intérêts sont l’argent et le prestige social. Cette absence de convictions provoque de flagrantes contradictions internes. Si, d’une part, il admire le panache militaire, ce grand industriel déplore, d’autre part, que l’armée coûte aussi cher à l'État, et emploie de manière « improductive » quantité de bras que l’on pourrait utiliser pour « de grands travaux industriels ».

À côté d’eux se tenait, plus digne, appartenant à une caste supérieure, M. Carré-Lamadon, homme considérable, posé dans les cotons, propriétaire de trois filatures, officier de la Légion d’honneur et membre du Conseil général. Il était resté tout le temps de l’Empire chef de l’opposition bienveillante, uniquement pour se faire payer plus cher son ralliement à la cause qu’il combattait avec des armes courtoises, selon sa propre expression.

Boule de Suif, Guy de Maupassant

À travers lui, Maupassant critique l’ambiguïté idéologique de la grande bourgeoisie marchande. Quant à sa femme, l’auteur la décrit comme jeune et jolie. Et si elle montre beaucoup de dédain à l’égard de Boule de Suif, elle n’est guère plus vertueuse que la prostituée.

En effet, la « jolie Mme Carré-Lamandon » est « la consolation des officiers de bonnes familles envoyées à Rouen en garnison ». C'est dire qu'elle trompe allègrement son mari, qu’elle n’a sans doute épousé que pour son argent, avec des hommes plus jeunes que lui.

Sa faiblesse pour les jeunes officiers se confirme quand elle affirme que l’officier prussien lui paraît « pas mal du tout ». Malgré sa façade de respectabilité bourgeoise, elle se révèle aussi légère, sinon plus, que Boule de Suif. Le couple Carré-Lamandon participera également activement à la stratégie visant à forcer Boule de Suif à se jeter dans les bras du Prussien.

Elle faisait vis-à-vis à son époux, toute petite, toute mignonne, toute jolie, pelotonnée dans ses fourrures, et regardait d’un œil navré l’intérieur lamentable de la voiture.

Boule de Suif, Guy de Maupassant

Le comte et la comtesse de Bréville

Avec le comte et la comtesse de Bréville, Maupassant introduit le plus haut niveau social de l'époque, celui de l’aristocratie. Mais, sans surprise, ces nobles de sang sont aussi hypocrites et lâches que les bourgeois.

M. de Bréville ne possède ni courage ni honneur, puisqu'on nous le présente comme un « diplomate » qui est issu de « trois générations d’ambassadeurs ». Ce trait, qui n’est pas négatif en soi, équivaut pourtant chez le comte à une attitude lâche et soumise. Loin d’approuver le courage de Boule de Suif, il encourage celle-ci à céder au prussien car, dit-il, « il ne faut jamais résister au plus fort ».

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Un descendant de Henri IV ?

Cette lâcheté érigée en philosophie est d’autant plus méprisable que le comte se vante d’être un descendant de Henri IV, à qui il s’efforce même de ressembler physiquement. Mais la seule marque de supériorité qu'il possède réside dans le contrôle qu’il a de lui-même.

Le comte, vieux gentilhomme de grande tournure, s’efforçait d’accentuer, par les artifices de sa toilette, sa ressemblance naturelle avec le roy Henri IV, qui, suivant une légende glorieuse pour la famille, avait rendu grosse une dame de Bréville, dont le mari, pour ce fait, était devenu comte et gouverneur de province.

Boule de Suif, Guy de Maupassant

C’est lui qui s’impose naturellement à la tête de la « conspiration » destinée à faire fléchir Boule de Suif. Il possède également l’art de la réthorique, que ce soit pour parler à l’officier prussien, à ses compagnons ou encore à Boule de Suif. C'est dire qu'il n’est qu’un homme de discours ! Chez lui comme dans ses mots, la noblesse n’est que forme et apparence.

Il lui parla de ce ton familier, paternel, un peu dédaigneux, que les hommes posés emploient avec les filles, l’appelant : « ma chère enfant », la traitant du haut de sa position sociale, de son honorabilité indiscutée.

Boule de Suif, Guy de Maupassant

La comtesse excelle aussi dans l’art de paraître. Elle a un « grand air », comme le précise Maupassant, ce qui lui a permis d’être acceptée par l’aristocratie normande, malgré son statut de non-noble de naissance. Vis-à-vis de Boule de Suif, elle sait aussi se montrer aimable, mais cette attitude trahit avant tout de la condescendance et un énorme complexe de supériorité.

Comme le comte, elle a le sens de l’initiative, et c’est elle qui aura l’idée d’utiliser des arguments religieux pour faire céder Boule de Suif. Très rusée, elle amène ainsi la nonne à dire que Dieu serait tout à fait disposé, au vu des circonstances, à pardonner à Boule de Suif son « péché ». Enfin, cette grande dame finit par s’amuser « comme une folle » des plaisanteries obscènes de Loiseau, lors du dîner final.

Mais comme la comtesse avait grand air, recevait mieux que personne, passait même pour avoir été aimée par un des fils de Louis-Philippe, toute la noblesse lui faisait fête, et son salon demeurait le premier du pays, le seul où se conservât la vieille galanterie, et dont l’entrée fût difficile.

Boule de Suif, Guy de Maupassant

Les deux religieuses

À travers les deux religieuses, Maupassant fait une caricature de la dévotion hypocrite à la religion.

Pour Maupassant, la religion est une idéologie qui vient justifier la domination des classes supérieures, représentées par les trois couples déjà évoqués. C’est la « bonne » société qui a « de la Religion et des Principes ».

La plus âgée des religieuses est présentée comme très expérimentée, alors que la plus jeune, sa « chère sœur Saint-Nicéphore » est « mignonne » et fragile, d’un aspect maladif. Elles forment donc un étrange duo.

Lorsqu’elles récitent leur prière, elles ressemblent à des automates et semblent déshumanisées.

Elles ont des réflexes d’esclaves quand le Prussien fait descendre les voyageurs de la diligence, car elles descendent en premier, en « saintes filles habituées à toutes les soumissions ».

religieuses soeurs

L’une était vieille avec une face défoncée par la petite vérole comme si elle eût reçu à bout portant une bordée de mitraille en pleine figure. L’autre, très chétive, avait une tête jolie et maladive sur une poitrine de phtisique rongée par cette foi dévorante qui fait les martyrs et les illuminés.

Boule de Suif, Guy de Maupassant

La plus âgée des deux dispose d'une attitude plus vaillante et active, car elle a passé sa vie dans l’armée à soigner les blessés sur le champ de bataille. C’est « une vraie bonne sœur Ran-tan-plan » (p.36), avec une âme de soldat.

C’est elle qui achève de vaincre la résistance de Boule de Suif en affirmant qu’un péché est vite pardonné s’il est accompli pour des motifs louables. Sa philosophie morale est donc très habile : c'est une casuistique typique et très pratique.

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Qu'est-ce que la casuistique ?

Il s'agit du domaine de la théologie morale qui s'intéresse à l'étude des cas de conscience. Cette branche de la théologie traite chaque élément au cas par cas plutôt que par de grands principes moraux universels.

L’officier prussien

L’officier est un symbole de la « goujaterie naturelle du militaire victorieux ». Toute son attitude représente la tyrannie arbitraire. Il ne prend même pas la peine d’expliquer son refus :

Che ne feux pas… foilà tout.

Boule de Suif, Guy de Maupassant

Maupassant fait de lui une caricature impitoyable à travers différents traits de personnalité :

  • Il imite son accent allemand
  • Il est ridiculement guindé
  • Il est serré dans son uniforme « comme une fille dans son corset »
  • Sa moustache est « démesurée », tout comme son arrogance

Les pistes d'analyse de Boule de Suif de Maupassant

L’argent

Pour faire suite au résumé du livre Boule de Suif ainsi qu'à l'analyse personnalisée de chacun des personnages de la nouvelle, traitons à présent les thèmes majeurs de l'intrigue. L’argent joue un rôle capital dans cette nouvelle, en tant qu'il s'agit d'une satire des classes supérieures de la société. Quoique très différents par leur éducation et leurs opinions politiques, Loiseau, Carré-Lamandon et Bréville sont unis par la valeur « argent ».

Cet argent les rend donc frères, alors que ces trois homme unis par « un instinct conservateur » constituent une alliance anormale ; pendant la Révolution, soit quatre-vingts ans plus tôt, ils auraient plutôt été ennemis, le comte représentant l’aristocratie de sang et les deux autres la bourgeoisie commerçante.

Maupassant prouve ainsi que les idées et les valeurs de chaque classe passent après la fortune, qui constitue le seul véritable critère distinctif entre les individus. Ils appartiennent tous les trois à « la grande franc-maçonnerie de ceux qui possèdent ». Cependant, Maupassant nous présente des attitudes différentes par rapport à l’argent :

Cornudet est le plus généreux

Il a dépensé son argent pour ses amis républicains

Mme Loiseau est d’une extrême avarice

Elle ne supporte même pas que l’on plaisante avec l’argent

Mr Loiseau est plus généreux

C’est lui qui offre le champagne lorsque les voyageurs célèbrent la capitulation de Boule de Suif

M. Carré-Lamandon donne l’image d’un gestionnaire prudent

Comme il convient de l'être pour un homme d’affaire respectable : il a constitué un capital au cas où la guerre l’oblige à se réfugier en Angleterre

En somme, Maupassant présente la bourgeoisie normande comme très lâche et très avare. « Emasculés par le commerce », les Rouennais n’osent refuser de payer le tribut de guerre qu’exigent les Prussiens, mais plus ils sont riches, plus ils souffrent de voir leur argent passer entre les mains des vainqueurs.

La nourriture

La nourriture et les repas sont importants dans Boule de Suif, et ce pour deux raisons :

  • Ils créent le lien social
  • Ils permettent de symboliser Boule de Suif

La nourriture comme lien social

panier baguette

Ce sont avant tout les repas qui permettent aux voyageurs de communiquer. Dès le premier voyage en diligence, c’est la faim qui pousse les voyageurs à parler entre eux.

Plus tard, quand Boule de Suif partage ses provisions, ils se sentent obligés de lui parler, malgré le mépris qu’ils éprouvent pour elle.

On notera également le temps que l'auteur prend pour décrire chacun des mets emportés par la prostituée.

En outre, Maupassant insiste beaucoup sur ce premier repas en diligence afin de préparer le contraste avec le repas final durant lequel les voyageurs très ingrats dégusteront leurs repas froids, sans en proposer à la malheureuse Boule de Suif.

Enfin, à l’auberge, c’est au cours des repas que les voyageurs fomentent pour pousser Boule de Suif à céder au caprice du Prussien. Les repas en commun forment un rendez-vous parfait pour leur entreprise : ils parlent autour de la table sans s’adresser à Boule de Suif en particulier. Cette technique est très efficace car elle permet d’influencer la courtisane sans pour autant la confronter directement.

Boule de Suif comparée à de la nourriture

Symboliquement, Boule de Suif est de la nourriture car elle est sans cesse comparée à un objet à consommer lorsqu'ils la livrent « en pâture » à l’officier. Surtout, le narrateur la décrit à l'aide d'un vocabulaire culinaire :

  •  Elle est « grasse à lard » et « appétissante »
  • Ses doigts sont pareils à « de courtes saucisses »
  • Sa figure ressemble à « une pomme rouge »

La métaphore de Boule de Suif qui la compare à de la nourriture est confirmée par l’une des plaisanteries de Loiseau, qui, affamé, proposera de « manger le plus gras des voyageurs ».Ces comparaisons enlèvent toute dignité à la victime.

La guerre

Maupassant consacre les premières pages de son récit à une description très réaliste de la guerre, et plus particulièrement de la défaite française. Surtout, au niveau métaphorique, toute la « conspiration » des voyageurs pour amener Boule de Suif à céder au désir du prussien est comparée à un combat militaire.

Chacun convint du rôle qu’il jouerait, des arguments dont il s’appuierait, des manœuvres qu’il devrait exécuter. On régla le plan des attaques, les ruses à employer, et les surprises de l’assaut pour forcer cette citadelle vivante à recevoir l’ennemi dans la place.

Boule de Suif, Guy de Maupassant

Cette métaphore file jusqu'à la capitulation de cette « citadelle vivante » qu’est Boule de Suif. Aussi, les arguments de la religieuse font-ils « brèche » dans sa résistance. C'est dire que cette résistance fut comparée aux remparts d’une forteresse qui s’effondre sous les coups de l’ennemi !

Notons l'ironie de l'usage de la métaphore guerrière : les compagnons de voyage sont plutôt des lâches qui s’abaissent devant l’ennemi et qui deviennent des grands stratèges lorsqu'il s’agit de combattre Boule de Suif, malheureuse isolée.

Enfin, le « viol » de Boule de Suif est un symbole du « viol » de la France par les Prussiens. L'absence de consentement de la prostituée, qui agit sous le coup de la pression, rend tout à fait licite l'utilisation de ce terme. La fin du récit laisse bien voir Boule de Suif comme une femme violée : elle est « troublée, honteuse », se sentant « souillée par les baisers de ce Prussien ».

carte de la France Tour Eiffel dessin

Le réalisme

Boule de Suif est caractérisé par son réalisme5 :

  • Le récit a pour cadre un événement de l’Histoire (la guerre de 1870)
  • Les villes sont décrites fidèlement
  • Les événements s’y déroulent dans un ordre logique
  • Les actions de chaque personnage y sont justifiées par des mobiles précis et intelligibles. Nous savons par exemple pourquoi les voyageurs ont quitté Rouen
  • Il y a de nombreuses descriptions, toutes très détaillées
  • Les individus sont définis par rapport à leur milieu social, leur profession ainsi que leur place dans la société
  • Chaque personnage représente un échantillon d’un type social

Ajoutons encore que, fidèle à lui-même, Maupassant donne à voir une vision très pessimiste de la société. Il dénonce ici la bassesse des « bonnes » classes sociales, plutôt égoïstes, lâches, hypocrites, privées d'honneur et de sens patriotique. La crise qu’ils viennent de subir n’a pas changé leur caractère.

Quant à Boule de Suif, elle reste exclue et méprisée malgré son sacrifice moral et physique. Cela vient affirmer que le niveau social ne fait pas la hauteur morale. Aussi Boule de Suif apparaît-elle bien plus respectable que la société dite « honnête ». Et cela aussi, n'est-ce pas réaliste ?

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En bref

De quoi s'agit-il ? Du résumé de Boule de Suif de Guy de Maupassant, nouvelle parue en 1880.
📓 Quelle est la trame de cette nouvelle ? Dans Boule de Suif de Maupassant, plusieurs passagers, comprenant des bourgeois, des religieuses, des nobles ainsi qu'un démocrate et une prostituée, alias Boule de Suif, fuient Rouen, assaillie par les Prussiens, mais se retrouvent dans une auberge où séjournent justement des Prussiens. L'officier refuse de les laisser partir jusqu'à ce que Boule de Suif accepte de lui céder, ce qu'elle refuse au début. Finalement, elle accepte dans le but d'aider ses compagnons de voyage, qui finissent par la dénigrer encore plus.
Que cherche à critiquer l'auteur ? Maupassant critique les couches sociales, de la noblesse au peuple, en révélant le caractère hypocrite de la société, qui cherche à écraser l'autre pour se protéger et survivre. La religion, l'argent ainsi que le réalisme sont au centre de la réflexion de l'auteur.

Il peut parfois être éprouvant de suivre l'année scolaire tout en devant réviser chaque cours à la maison avant un examen. En bénéficiant de cours de français, par exemple, vous pourrez réellement travailler à votre rythme et apprendre énormément d'anecdotes sur les auteurs classiques ! Et dites-nous ce que vous pensez de notre résumé du livre Boule de Suif en commentaire !

Sources

  1. CCFS Sorbonne [www.ccfs-sorbonne.fr], "Les grands écrivains français et leur impact sur la culture : Maupassant", 06 mai 2024, https://www.ccfs-sorbonne.fr/les-grands-ecrivains-francais-et-leur-impact-sur-la-culture-maupassant/. Consulté le 23 juin 2026.
  2. Larousse [www.larousse.fr], "Boule de suif", https://www.larousse.fr/encyclopedie/oeuvre/Boule_de_suif/109713. Consulté le 23 juin 2026.
  3. CNRTL [www.cnrtl.fr], "Suif", https://www.cnrtl.fr/definition/suif. Consulté le 23 juin 2026.
  4. SERROY, Jean, Persée, "D’une guerre l’autre. Boule de suif (1870-1945)", 1992, pp. 119-128, https://www.persee.fr/doc/retra_2605-7778_1992_num_42_1_1608. Consulté le 23 juin 2026.
  5. ZALIS, Henri, "La tentation réaliste de Flaubert à Maupassant : véritable école du récit", p. 265, 1981, https://books.openedition.org/purh/8584. Consulté le 23 juin 2026.

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Emma

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