📚 Fiche du livre

Titre : Fantaisie
Date de publication : 1832
Auteur : Gérard de Nerval
Genre Poésie

Un air très vieux, languissant et funèbre, Qui pour moi seul a des charmes secrets.

Fantaisie, Gérard de Nerval

Extrait du recueil Odelettes, publié en 1834, le poème Fantaisie de Gérard de Nerval témoigne d'une sensibilité profonde ainsi que d'une ode à la rêverie romantique et nostalgique. Fantaisie est un poème emblématique de Gérard de Nerval, écrivain et poète français faisant partie du mouvement littéraire et artistique romantique.

Le poème fut publié pour la toute première fois en 1832, avant l'apparition du recueil, sous le seul nom de "Gérard", au sein de la revue Les Annales romantiques. Fantaisie est un poème que l'on qualifie de "odelette", comme Gérard de Nerval le faisait lui-même, ayant emprunté ce terme à Ronsard1 :

Les odelettes, ou petites odes de Ronsard, m'avaient servi de modèle [..]. La forme concentrée de l'odelette ne me paraissait pas moins précieuse à conserver que celle du sonnet.

Nerval, Chât. Bohême,1853, p.17

Il s'agit ainsi d'une petite ode traitant d'un sujet léger et gracieux, teinté d'esthétisme. Ici, la musique, l'air lointain que le narrateur a en tête, sert de catalyseur à une rêverie nostalgique. Le narrateur rêve d'un passé lointain fantasmé, transportant les lecteurs et lectrices dans un passé totalement idéalisé et romancé.

Dans cet article, nous vous proposons un exemple d'analyse du poème Fantaisie de Gérard de Nerval, avant de vous entraîner avant le jour J au bac français !

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Que retenir ?

Fantaisie, poème de Gérard de Nerval publié en 1834 au sein de son recueil Odelettes, met en lumière la vision romantique du poète concernant l'idéal féminin, l'exaltation de la nature ainsi que la puissance du médium musical pour transporter le poète vers un passé lointain.
Ne cherchant pas à imposer de sujet politique, à l'inverse de son contemporain Victor Hugo, Gérard de Nerval traite d'un sujet léger, tout en discrétion, sans user de termes trop littéraires afin de favoriser la fluidité et l'esthétique naturelle avant tout.

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C'est parti

Le poème

Gérard de Nerval, "Fantaisie"

Il est un air pour qui je donnerais
Tout Rossini, tout Mozart et tout Weber,
Un air très vieux, languissant et funèbre,
Qui pour moi seul a des charmes secrets.

Or, chaque fois que je viens à l’entendre,
De deux cents ans mon âme rajeunit :
C’est sous Louis treize ; et je crois voir s’étendre
Un coteau vert, que le couchant jaunit,

Puis un château de brique à coins de pierre,
Aux vitraux teints de rougeâtres couleurs,
Ceint de grands parcs, avec une rivière
Baignant ses pieds, qui coule entre des fleurs ;

Puis une dame, à sa haute fenêtre,
Blonde aux yeux noirs, en ses habits anciens,
Que, dans une autre existence peut-être,
J’ai déjà vue… – et dont je me souviens !

"Fantaisie” de Gérard de Nerval, extrait du recueil Odelettes (1834), repris dans ses Œuvres complètesOuverture dans un nouvel onglet (Gallimard, 1989).

Méthode du commentaire composé en poésie

Avant la lecture

Au sein d'une bonne méthodologie de commentaire de texte en français, il vous faut étudier le paratexte, c'est-à-dire le titre, de l'auteur, de la date, etc. Ces informations doivent être recoupées avec vos connaissances émanant du cours (courant littéraire, poète, recueil). Le titre engage également vers des attentes, car il donne des indices sur la nature du poème que le lecteur s'apprête à lire.

Vos cours de soutien scolaire vous aideront à y voir plus clair dans la méthodologie du commentaire de texte ! En poésie, la forme est décisive : regarder le texte « de loin » permet d'avoir déjà une idée de la démarche du poète :

  • L'auteur utilise-t-il des vers ou des strophes ?
  • Si ce sont des vers, s'agit-il de vers réguliers ou bien de vers libres ?
  • Si ce sont des vers réguliers, de quel type de rimes s'agit-il ?
  • Quel est le nombre de strophes ?

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désir rêve

Pour la lecture

Nous vous conseillons de lire le poème plusieurs fois, avec un stylo à la main, ce qui vous permettra de noter ou de souligner une découverte, une idée. Durant la première lecture, il vous faut :

  • Identifier le thème général du poème
  • Identifier le registre : comique ? pathétique ? lyrique ?
  • Identifier les procédés d'écriture pour diffuser le sentiment du registre choisi : l'exclamation ? La diérèse ?

N'oubliez pas que pour rédiger votre commentaire de texte, savoir définir un poème peut être un bon début d'introduction ! Pour la deuxième lecture, nous vous conseillons de :

  • Dégager le champ lexical
  • Noter la place des mots : un mot au début du vers n'a pas la même valeur qu'un mot placé en fin de vers
  • Déceler les figures de style (généralement très nombreuses dans un poème)
  • Travailler sur les rimes : quel est le lien entre des mots qui riment, s'agit-il de rimes riches ou faibles...
  • Analyser le rythme par le biais des règles de métriques

En filigrane, vous devez garder cette question en tête pour l'analyse des procédés d'écriture : comment le poète diffuse-t-il son thème général et comment fait-il ressentir au lecteur ses émotions ? Aidez-vous d'une bonne fiche méthode pour le commentaire de texte avant de vous lancer aveuglément dans la tâche !

Rédaction du commentaire

Partie du commentaireViséeInformations indispensablesÉcueils à éviter
Introduction- Présenter et situer le poète dans l'histoire de la littérature
- Présenter et situer le poème dans le recueil
- Présenter le projet de lecture (= annonce de la problématique)
- Présenter le plan (généralement, deux axes)
- Renseignements brefs sur l'auteur
- Localisation poème dans le recueil (début ? Milieu ? Fin ? Quelle partie du recueil ?)
- Problématique (En quoi… ? Dans quelle mesure… ?)
- Les axes de réflexions
- Ne pas problématiser
- Utiliser des formules trop lourdes pour la présentation de l'auteur
Développement- Expliquer le poème le plus exhaustivement possible
- Argumenter pour justifier ses interprétations (le commentaire composé est un texte argumentatif)
- Etude de la forme (champs lexicaux, figures de styles, rimes, métrique, etc.)
- Etude du fond (ne jamais perdre de vue le fond)
- Les transitions entre chaque idée/partie
- Construire le plan sur l'opposition fond/forme : chacune des parties doit contenir des deux
- Suivre le déroulement du poème, raconter l'histoire, paraphraser
- Ne pas commenter les citations utilisées
Conclusion- Dresser le bilan
- Exprimer clairement ses conclusions
- Elargir ses réflexions par une ouverture (lien avec un autre poème, un autre poète ? etc.)
- Les conclusions de l'argumentation- Répéter simplement ce qui a précédé

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Introduction du commentaire de « Fantaisie » de Gérard de Nerval

Traducteur, poète et écrivain considéré comme chef de file du mouvement littéraire du romantisme, au même titre que Victor Hugo et Théophile Gautier, Gérard de Nerval collabora avec de nombreuses revues et de multiples journaux. Si le romantisme est bien souvent teinté de revendications politiques et sociales, comme c'est par exemple le cas de Hugo, Gérard de Nerval s'éloigne de cet idéal.

Gérard de Nerval est une figure majeure du courant romantique, connu essentiellement pour ses poèmes et ses nouvelles, avec notamment Les Filles du feu (1854), qui contient le court récit Sylvie, et son recueil de sonnets Les Chimères (1854).

Poète romantique marqué par les thèmes du rêve, de la nostalgie, de la mélancolie et de l'idéalisation du passé lointain, Gérard de Nerval rejoint le Cercle du "Petit Cénacle", formé en 1830 par de jeunes romantiques marginaux, et rencontre ainsi d'autres auteurs français passionnés par les thèmes du mystère ainsi que du macabre, tels que Théophile Gautier ou Arsène Houssaye2.

Nous étudions ici le poème « Fantaisie », partie prenante du recueil Odelettes rythmiques et lyriques, publié en 1852. Le sujet est une référence à une vieille chanson populaire chantée par une femme, La fille au Roi Louis, qu'il tente de retranscrire poétiquement.

temps remonter

Il y ajoute des souvenirs du Valois, sa terre d'enfance, et y fait figurer la figure féminine, toujours à la source de son inspiration. Fantaisie est un poème romantique de Gérard de Nerval mettant en scène la puissance mystérieuse de la musique. Dans ce poème, Nerval illustre un personnage, qui est en réalité lui-même, emporté dans ses songes jusqu'à un passé idéalisé, tout cela en entendant un air de musique.

Le poète, narrateur, entend un air ancien qui le fait réfléchir de façon profonde et lui prodigue une émotion particulière. Emporté par ses rêveries, le poète voit apparaître, mentalement, des paysages imaginaires exotiques, idéalisés, provenant d'un temps très ancien.

Comme toujours au sein du mouvement romantique, une figure féminine apparaît, comme sortie d'un souvenir, ou encore d'un rêve. Il est difficile de savoir s'il s'agit de l'un ou de l'autre ! Dans Fantaisie, Gérard de Nerval montre le pouvoir mystique de la musique sur la mémoire et l'imagination.

Annonce de la problématique

Comment Gérard de Nerval fait-il de la musique le point de départ d’une rêverie nostalgique et idéalisée ?

Annonce du plan

Nous verrons d’abord que la musique agit comme un déclencheur de la mémoire, puis que le poème construit un paysage de rêverie, avant d’étudier la figure féminine comme incarnation d’un passé idéalisé.

Plan détaillé du commentaire de « Fantaisie » de Gérard de Nerval

I. La musique comme déclencheur de la mémoire

Le point de départ du poème est la musique, caractérisée ici par un air ancien que le poète perçoit. La perception de la musique agit comme une sensation première. Celle-ci n'est en effet pas accessoire, ni secondaire ; la musique est l'élément clé du poème, ce par quoi tout commence ("Il est un air pour qui je donnerais"). Le poète débute son œuvre ainsi, en choisissant "air" pour tout premier nom commun de son poème.

Le titre du poème, « Fantaisie », nous guide d’emblée vers une direction d’analyse. Le XIXᵉ a en effet vu éclore un genre musical particulier, la « fantaisie », qui correspond à une « pièce instrumentale de forme assez libre et proche de l’improvisation, mais non sans rapports avec des formes plus strictes déjà en usage »3.

Un air très vieux, languissant et funèbre, Qui pour moi seul a des charmes secrets.

Fantaisie, Gérard de Nerval

Ce qui constitue ce genre musical est donc un mélange de liberté et de rigueur. Le poème de Nerval correspond ainsi tout à fait à une transposition poétique du genre. Il y fait, en effet, vivre le classique tout en revendiquant l’élan libéral.

Nerval pose déjà son intention, tout à fait personnelle et intime, comme le souligne la formule mise en valeur « pour moi seul » : rendre ses lettres de noblesse à ce qui est dévalorisé par la culture classique et élitiste.

rêve nuage

Par le retour au chant traditionnel comme sujet, il affirme la capacité de celui-ci égale à toutes les autres entreprises de ses contemporains.

Autrement dit, l’élan vers le passé - volontaire, comme choix du poète, et subit, comme auditeur du chant -  est éclosion de beauté.

La musique provoque une réaction immédiate chez le poète, elle ne le laisse pas indifférent.

L'émotion est quelque peu mystique, difficile à décrire car à la fois positive et nostalgique, tournée vers un passé très lointain.

L'air ancien dispose d'un pouvoir particulier, mystique, car il parvient à réveiller des souvenirs enfouis chez le poète, ainsi qu'à faire surgir des images que lui-même n'est pas bien sûr d'avoir déjà connues ("Que, dans une autre existence peut-être, J’ai déjà vue… – et dont je me souviens !"). La puissance de la musique est si forte que le poète ne sait plus si ce qu'il visualise est son passé ou bien de simples illusions.

Ici, c'est bel et bien la musique qui déclenche toute cette rêverie poétique. En entendant cet air, le poète se laisse aller à vivre une autre vie, à posséder un tout autre passé que le sien, à avoir croisé le grand amour.

II. Une rêverie nostalgique tournée vers le passé

Les Romantiques sont ceux que le réel déçoit ; de là découle la recherche de ce prétendu Âge d’or. Nous retrouvons très largement cette attirance vers le passé, voire sa glorification, dans « Fantaisie ». Dès le vers 3, nous lisons l’adjectif « vieux », qui vient qualifier le chant de référence ; mais avec lui, ce chant emmène tout un imaginaire, toute une atmosphère, et de fait, tout un « air », celui du « vieux ».

Justement, cet air, que l’on pourrait aisément, dans le cas présent, transposer en son homonyme « ère », c’est celui de « Louis treize », auquel Nerval fait explicitement référence dès le vers 7. Le changement de temporalité, nous le remarquons, est souligné par l’hémistiche de ce vers, qui intervient après la référence au Roi Louis.

C’est sous Louis treize

Fantaisie, Gérard de Nerval

Nous relevons également deux rimes qui sont relatives au temps dans le troisième quatrain : /ère/, qui fait évidemment penser à l’ère temporelle, ainsi que la rime en /eur/ qui, elle, se réfère aux heures du temps.

Cependant, le « moi seul » du vers 4 établit un rapport personnel à ce temps. C'est que Nerval parle ici, au moins pour une part, de ses souvenirs, comme le suggère la référence au « château de brique à coins de pierre » du vers 9, motif très fréquent dans la littérature nervalienne, et qui renvoie au Valois.

représentation d'un monde irréel avec un lac, une barque et un château

La temporalité de Nerval est celle de l’ambiguïté, entre certitude et croyance ; c’est-à-dire, entre présence et souvenir, comme le manifeste l’antinomie apparente de deux formules qui se font écho : « je crois voir » au vers 7 et « dont je me souviens ! » au vers 16.

C’est que le poète, dans sa création, qui prend sa source au plus profond de son « âme », cherche à tout faire coexister ensemble, et notamment le présent et le passé, tout particulièrement au travers de la figure féminine.

Le passé apparaît alors comme plus beau, plus tendre et doux que le présent, renforce le côté nostalgique du poème. Le poète se réfugie dans une nostalgie réconfortante pour laquelle il serait prêt à sacrifier toute sa vie ("Il est un air pour qui je donnerais").

Ici, le temps passé ne semble détenir aucun défaut, la nature étant docile et reposante, accueillante ("Ceint de grands parcs, avec une rivière / Baignant ses pieds, qui coule entre des fleurs"), le château étant propice au confort et à la tranquillité ("un château de brique à coins de pierre"), l'amour se présentant comme au sein de la littérature courtoise ("une dame, à sa haute fenêtre").

D'ailleurs, le poème tout entier s'apparente à la poésie lyrique musicale, typique de la littérature courtoise à laquelle rêve ici le poète4. C'est la nostalgie qui domine entièrement le poème, non pas la nostalgie d'un souvenir réellement vécu, mais la nostalgie de n'avoir pas vécu à une autre époque, en un sens.

De deux cents ans mon âme rajeunit

Fantaisie, Gérard de Nerval

Les souvenirs que relate le poète ne sont aucunement précis ("je crois voir s’étendre", "dans une autre existence peut-être", "J’ai déjà vue", "une dame", ce qui est très impersonnel...), ce qui ne donne absolument pas un tableau réaliste de la scène.

Le flou littéraire est apporté par l'absence de pronoms possessifs, ce qui indique bel et bien que le poète ne possédait ni le château, ni la rivière, et ne connaissait pas la "dame" en question.

En effet, les articles indéfinis "un" et "une" sont omniprésents, relatant le flou narratif du souvenir : "un coteau", "un château", "une rivière", "une dame").

Le flou narratif participe à l'impression de rêve, de somnolence de la part de l'auteur. Nous nous trouvons être les spectateurs et spectatrices involontaires d'un rêve, d'une illusion !

Rien que le titre Fantaisie suggère cette liberté de l'imagination, avec le manque de logique narrative stricte, les associations d'images (l'image de l'air musical "languissant et funèbre", les lieux et éléments sont avant tout décrits de manière visuelle, par les couleurs, les odeurs et sons).

notes de musique

III. La construction d’un paysage poétique et sensoriel

La musique est ici vécue comme expérience de la synesthésie. La synesthésie est un phénomène neurologique durant lequel deux sens ou plusieurs sont associés. Ainsi, certaines personnes entendent des notes et perçoivent, en même temps, des couleurs : le « la » peut être bleu, et le « si », rouge !

Nerval est lui-même partisan d’une certaine théorie des correspondances, où l’invisible communique avec le visible, et semble de fait ressentir, bien plus que considérer, la musique par les sons qu’elle émet, comme l’instigatrice d’une perception totalisante, où coexistent et se répondent tous les sens. « Fantaisie » est ainsi la naissance d’un monde de correspondances qui débute par la musique.

poème banc

Le premier quatrain, porte d’entrée du poème, fonde bien cet environnement d’abord exclusivement sonore.

Le point de départ, c’est cet « air », non identifié, et des compositeurs d’opéras, que sont Rossini, Mozart et Weber.

L'opéra, c'est l'art total, tout comme le poète qui veut parvenir à fonder un monde d’interactions, sans brèche, sans trou.

C’est là également le sens de l’anaphore du vers 2 sur la base du « tout ». Et si l’on reprend le terme d’« air », on y trouve, au-delà du simple sens auditif, le sens aérien, céleste, voire, même, vital, c’est-à-dire l’air qui entoure le poète, l’air qu’il respire, et non pas seulement celui qu’il entend. Il peut vivre à l’intérieur de cette ambiance sonore.

« Or », conjonction qui formalise le renversement, il peut y vivre car l’écoute de cet « air » engage avec lui tout un monde. Tous les sens, dans ces trois prochains quatrains, sont présents ; c’est-à-dire que la vie entière est là. Nous avons le champ lexical de l'ouïe ("je viens à l’entendre"), de la vue ("je crois voir", "aux yeux noirs", "J’ai déjà vue"), du toucher ("s’étendre", "baignant") et de l'odorat ("fleurs").

Mais la présence du monde sensible, loin de se limiter au choix des mots, vient également du style. La sensation auditive est ainsi suggérée au lecteur par l’allitération en /v/, mélodieuse s’il en est, et qui rappelle l’écoulement de la « rivière » du vers 12, tout comme le fait l’enjambement entre ce vers et le suivant : « ...avec une rivière/baignant ses pieds… ».

Un autre enjambement assume la mise en valeur d’une sensation visible, entre les vers 7 et 8, avec le « coteau » qui s’étend. La ponctuation, en isolant, sert aussi, tantôt, l’intensité de la vision, ainsi des vers 8 avec le « couchant » qui « jaunit » et du vers 14, avec les « habits anciens », tantôt celle de l’ouïe, avec le vers 12 et la rivière « qui coule entre des fleurs ».

Ceint de grands parcs, avec une rivière Baignant ses pieds, qui coule entre des fleursDe deux cents ans mon âme rajeunit : C’est sous Louis treize

Fantaisie, Gérard de Nerval

Et nous pouvons noter que cette formule revêt également un sens visible, puisque les fleurs, ici, fondent le paysage et la perspective. Les fleurs entourent la rivière, formant un ensemble paradisiaque et sensiblement agréable, tant à l'odorat qu'à la vue, de manière imaginaire.

poème bois

Il faut également souligner l’apport des couleurs dans ce système, qui intensifie un peu plus la participation visuelle au monde du poète : le « coteau » est « vert » au vers 8, le couchant le « jaunit ».

Nous avons également les « vitraux », matériau qui vise lui-même à jouer sur la coloration en tamisant et qui rappelle en cela, aussi, la douceur de la musique, ainsi que les « rougeâtres couleurs » du vers 10.

La dame est, quant à elle, uniquement décrite par le biais de son apparence physiqueblonde aux yeux noirs »), tandis que le motif de la « brique » au vers 9 évoque directement le coucher du soleil ainsi que l’idée du feu.

Notons que la nature occupe bien entendu une place centrale pour les Romantiques, et en ceci, Nerval met bien en lumière l'idée selon laquelle la nature représente un refuge face au monde moderne. Nerval se réfugie, ainsi, dans un idéal lointain afin d'oublier les tumultes du présent.

Nous avons l'impression d'être face à la description d'une œuvre d'art, d'un tableau, avec ce décor quasiment pictural. C'est parce que la musique continue d'être entendue et perpétuée dans le cerveau de l'auteur que le poète poursuit la description des images picturales, de sorte à ce que l'on ait l'impression que les différents éléments du décor viennent se greffer, sans fin, au décor de base.

On peut ici parler de métaphores synesthétiques, en un sens, car, bien que la véritable synesthésie soit involontaire et neurologique, nous avons dans le poème un véritable mélange des perceptions sensorielles.

Le poète n'est pas certain de ce qu'il perçoit visuellement par la vue ("je crois voir s’étendre", "Que, dans une autre existence peut-être, J’ai déjà vue") ni de ce dont il a vécu ou non dans le passé ("dans une autre existence peut-être").

Le paysage ainsi interprété et énoncé reflète en réalité l'état intérieur du poète à l'heure où il rédige son poème. Mélancolique, il est prêt à abandonner sa vie présente pour une vie "meilleure" ("Il est un air pour qui je donnerais / Tout Rossini, tout Mozart et tout Weber").

Il est un air pour qui je donnerais Tout Rossini, tout Mozart et tout Weber, Un air très vieux, languissant et funèbre, Qui pour moi seul a des charmes secrets.

Fantaisie, Gérard de Nerval

L'usage du déterminant indéfini "tout" à plusieurs reprises, formant une anaphore au vers 2 montre que le poète pourrait très bien donner absolument "tout", donc toute sa vie passée, pour ce rêve, pour ce son.

IV. La figure féminine, image d’un idéal inaccessible

ll faut se souvenir que Nerval a perdu sa mère à deux ans et que son absence fonde son univers littéraire et imaginaire. Ainsi, cette « blonde aux yeux noirs », c’est autant la femme aimée que la femme aimante, c’est-à-dire sa mère.

Et l'on retrouve, dans ce motif qui fait se confondre les deux images, la volonté de faire coexister toutes deux, ayant le potentiel d'unifier. Cette femme, de fait, est tout à la fois. Elle représente, encore une fois dans le style de l'amour courtois, la femme courtisée contemplée de son balcon par le courtisan.

Le poète rêve à l'époque de l'amour courtois, où l'amour était perçu comme romantique et valeureux. Il fallait ainsi mériter l'amour de l'autre, et entreprendre une cour respectable. Elle est aussi le symbole de la princesse de conte de fées enfermée dans sa tour, tout comme elle fait penser à l'héroïne de tragédie, comme la Juliette de Shakespeare dans Roméo et Juliette.

forteresse ancienne

Aussi, par le biais de l'usage de l'expression « habits anciens » du vers 14, conjugué aux « vitraux » du château, l'auteur donne à penser que l'on observe là une sainte autant qu’une fée. Enfin, et non des moindres, la "dame" représente la mère, puisque ce chant de femme peut faire penser à une berceuse.

Le poète assure être certain d'avoir déjà vu cette femme ("J’ai déjà vue… – et dont je me souviens"), ce qui peut réellement faire penser à sa mère, qu'il a malheureusement peu connue mais dont il garde des souvenirs.

Ainsi, de cet air « funèbre », c’est-à-dire de cet air qui évoque la mort, naît tout un monde au travers du poème et de ces trois quatrains, vivifiés, vivifiant au possible, par l’appel des sens dont nous avons déjà parlé.

N'oublions pas que le poème aboutit à l'apparition de cette dame, ce qui peut faire penser à l'aboutissement d'un rêve, à l'objet tant désiré mais inatteignable. S'agit-il d'un amour perdu ou bien d'un amour idéalisé ? Bien que n'apparaissant que dans le dernier quatrain, nous réalisons qu'elle est l'élément central du poème.

Puis une dame, à sa haute fenêtre, Blonde aux yeux noirs, en ses habits anciens, Que, dans une autre existence peut-être, J’ai déjà vue… – et dont je me souviens !

Fantaisie, Gérard de Nerval

Tout mène effectivement vers ce personnage, comme si le poète décrivait le long chemin parsemé de fleurs, de rivières et de châteaux, qui mènerait à l'objet de son fantasme et de sa pensée, à savoir, la "dame, à sa haute fenêtre, Blonde aux yeux noirs, en ses habits anciens".

Si l'on analyse bien le poème, nous voyons qu'au sein du premier quatrain, le poète exprime le moyen qui lui permet de songer à l'être féminin, à savoir l'air, la musique particulière.

Dans le second quatrain, il affirme retrouver sa jeunesse, ce qui n'est pas sans rappeler la puissance de l'amour, qui donne la sensation, dans la littérature mais également dans la vie réelle, d'être plus jeune, d'avoir des ailes qui poussent ("De deux cents ans mon âme rajeunit").

Vient ensuite la description du décor entourant la demeure de l'être aimé ("Un coteau vert", "un château de brique", "Ceint de grands parcs, avec une rivière"). Ceci amène ensuite à la description de l'être aimé, surplombant le décor, durant le dernier quatrain. Aussi, la métaphore de la rivière qui coule entre les fleurs représente le chemin menant à l'être aimé.

L'idéal poétique et nostalgique développé dans le poème par Nerval n'est pas réel, car aucun élément ne vient donner la sensation aux lecteurs et lectrices d'une quelconque réalité. La dame est issue de la littérature de l'amour courtois, comme si l'auteur était nostalgique d'une époque qu'il n'a pas connue.

V. Une musicalité au service de la rêverie

En réalité, le thème de la musique est renforcé par l’écriture elle-même. L'auteur n'utilise pas uniquement le vocabulaire pour renforcer les thèmes de la nostalgie, de l'amour et du rêve. Très fluides, les vers nous donnent la sensation d'être au centre d'un voyage onirique.

La présence des enjambements fait penser à un fleuve qui coule ("je donnerais / Tout Rossini", "je crois voir s’étendre / Un coteau vert", "avec une rivière / Baignant ses pieds").

La fluidité syntaxique est présente partout, car Nerval use régulièrement de plusieurs vers, voire même d'une strophe entière, pour faire passer une même idée.

Le troisième quatrain en est le parfait exemple, car ici, Nerval fait se poursuivre la description du décor sur toute la strophe, en démarrant par le château et en gardant la fluidité de la description de celui-ci, en faisant en sorte que tout autre élément décrit en découle :

médiéval endroit

Puis un château de brique à coins de pierre, Aux vitraux teints de rougeâtres couleurs, Ceint de grands parcs, avec une rivière Baignant ses pieds, qui coule entre des fleurs

Fantaisie, Gérard de Nerval

Les rimes croisées des trois derniers quatrains, sur le schéma ABAB, apportent également une sensation de fluidité, une impression de rêve lointain. La fluidité amène à de la douceur, de la légèreté. En revanche, les rimes embrassées du premier quatrain, sur le schéma ABBA donc, viennent enfermer le quatrain, comme pour représenter le "secret" de Nerval ("Qui pour moi seul a des charmes secrets.").

De plus, les nombreuses répétitions, certaines étant des anaphores, sont utilisées pour générer un rythme musical dynamique ("tout" dans "Tout Rossini, tout Mozart et tout Weber", deux fois l'utilisation de "un air", deux fois l'utilisation de "Puis un", au féminin dans la seconde, la répétition du champ lexical des sens, comme on l'a vu...).

Nerval choisit d'utiliser des décasyllabes tout au long du poème, sans changer, ce qui assure, encore une fois, une grande fluidité à la lecture, et ne vient pas casser la belle rythmique du poème. Nerval privilégie essentiellement la beauté et la fluidité des vers plutôt que l'usage de rimes riches. Les rimes riches sont celles qui portent sur trois phonèmes ou plus5.

Ici, les rimes portent généralement sur deux phonèmes, ce qui ne vient pas esthétiser de manière trop poussée et trop artificielle les vers. Également, nous remarquons que les termes demeurent accessibles, non savants ou trop pompeux ("vieux", "l’entendre", "pierre", "couleurs", "fleurs", "souviens"). Aucun terme n'est en dehors du quotidien, ce qui colle au style typique de l'odelette, si chère à Nerval.

VI. Un poème romantique entre mémoire, rêve et idéal

Fantaisie met en lumière absolument tous les archétypes de la littérature romantique, avec notamment l'amour pour la nature, célébrée et figure de romantisme, de douceur, d'apaisement et d'idéal.

Nous avons également la forte expression personnelle, qui passe par le registre lyrique visant l'exaltation des sentiments personnels, avec une utilisation très présente du pronom personnel « je » ("je donnerais", "je viens", "je crois voir", "J’ai déjà vue", "je me souviens") ainsi que du pronom personnel tonique « moi » ("pour moi seul") ou encore du déterminant possessif "mon" ("mon âme").

Le poète est, de plus, transporté hors du présent par le biais du pouvoir de la musique, qui lui permet de ce fait de passer du réel à l'imaginaire. La musique a un tel pouvoir sur le poète qu'elle donne l'impression de lui montrer le passé, alors même qu'il n'a jamais connu ces images et "souvenirs" !

vitraux église

L'idée en elle-même est très romantique. Il s'agit d'un cas typique, dans lequel une émotion, une odeur ou, en l'occurrence ici un son, peut ouvrir l'accès au passé intérieur.

Il s'agit bel et bien d'un passé intérieur, car le poète ne l'a pas vécu, cependant, nous comprenons, de par le choix de ses mots, qu'il aurait souhaité l'avoir vécu.

À titre d'exemple, le poète utilise un champ lexical positif, mélioratif, lorsqu'il évoque ce passé imaginaire ("mon âme rajeunit", "un coteau vert", le vert étant le symbole par excellence de l'apaisement, de la nature, "charmes secrets", "fleurs").

L'importance des sensations est majeure ici, tout au long du poème, ce qui revient à l'idée d'exaltation des sentiments du poète lui-même.

Le poème est purement mélancolique car bien que l'idée d'un passé lointain semble ravir le poète et l'apaiser, il n'en demeure pas moins que revenir dans le passé, "sous Louis treize", est totalement impossible, ce qui engendre l'idée du spleen, état affectif associé à Baudelaire et rattaché au mouvement du romantisme tardif6.

Un livre et des lunettes posés sur une nappe de pique nique.

Conclusion de l’analyse de « Fantaisie » de Gérard de Nerval

Fantaisie repose sur le pouvoir évocateur de la musique avant tout, source de rêverie et de nostalgie. Un simple air prend toute une dimension romantique et amène le poète à se pencher sur des rêveries mêlant mémoire, imagination et nostalgie. Le passé très lointain y est alors largement idéalisé, avec la valorisation de l'amour courtois du Moyen Âge.

La musique, ce n’est rien d’autre, pour Nerval, que l’assurance de revivre le passé dans le présent, ce premier étant toujours supérieur, dans l’entreprise intérieure, à son vécu, parce qu’il fait coïncider tous les ressentis, toutes les vies qui se sont succédé à l’intérieur même d’une existence, et celles même qui ne sont pas à nous.

La musique et sa retranscription poétique, c’est-à-dire en tant que sentiment, lui-même musical, semblent être pour lui un moyen d’étancher sa soif mélancolique de l’idéal.

La figure féminine est l'élément central du poème, chaque vers semblant mener jusqu'à la présence de la "dame", figure médiévale de la jeune demoiselle au sommet de sa tour.

En réponse à la problématique, nous pouvons dire que Gérard de Nerval fait de la musique le point de départ d’un voyage intérieur, où le souvenir devient une rêverie poétique et où le passé se transforme en idéal.

château médiéval

On pourra rechercher le même espoir d'immortalité de Nerval dans sa nouvelle Aurélia, publiée en 1855 et qui débute en ces mots : "Le rêve est une seconde vie".

beenhere
En bref !

De quoi s'agit-il ? D'un exemple de commentaire de texte du poème Fantaisie de Gérard de Nerval, paru en 1834 au sein du recueil Odelettes.
📓 Pourquoi ce poème est-il particulier ? Fantaisie favorise l'exaltation des sentiments du poète ainsi que la puissance du médium musical pour rêver et remonter dans le passé, ou bien encore s'inventer un passé imaginaire. Dans ce poème, Nerval révèle sa mélancolie et la nostalgie qu'il éprouve vis-à-vis d'un passé lointain qu'il n'a pas connu.
🔰 Que rédiger dans l'introduction ? Il vous faut rédiger une amorce (contexte, énoncé, période, auteur), trouver une problématique claire et concise, puis annoncer le plan.
✒️ Quel est l'idéal féminin représenté dans ce poème de Nerval ? Dans Fantaisie, Nerval met en lumière un idéal féminin inatteignable ou perdu, symbolisé par la figure d'une femme au sommet d'un château médiéval, probablement dans l'attente de la venue de son preux chevalier. Nerval loue la littérature courtoise ici.

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Sources

  1. CNRTL [www.cnrtl.fr], "Odelette", https://www.cnrtl.fr/definition/odelette. Consulté le 26 juin 2026.
  2. ECHIFRE, Capucine, "Gérard de Nerval, entre rêve et folie", BNF essentiels, https://essentiels.bnf.fr/fr/article/a1bcd64d-bc3e-43bd-9b81-87e402a516e7-gerard-nerval-entre-reve-et-folie
  3. Universalis [www.universalis.fr], "FANTAISIE, musique", https://www.universalis.fr/encyclopedie/fantaisie-musique/. Consulté le 26 juin 2026.
  4. GALLICA BNF [gallica.bnf.fr], "Les Classiques de la littérature : la Littérature courtoise", https://gallica.bnf.fr/selections/fr/html/les-classiques-de-la-litterature-la-litterature-courtoise. Consulté le 26 juin 2026.
  5. JENNY, Laurent, Université de Genève [www.unige.ch], "Versification", Dpt de Français moderne – Université de Genève, https://www.unige.ch/lettres/framo/enseignements/methodes/versification/vr032110.html. Consulté le 27 juin 2026.
  6. CNRTL [www.cnrtl.fr], "Spleen", https://www.cnrtl.fr/definition/spleen. Consulté le 27 juin 2026.

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Emma

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