Cette fiche est consacrée au poème l'Albatros de Charles Baudelaire (1821-1867). Attention ! Il ne s'agit ni d'un commentaire composé, ni d'un corrigé type, et en aucun cas d'un devoir scolaire. N'y cherchez donc pas autre chose que des idées, des notes, des références, des suggestions, des intuitions que je suis trop paresseux pour approfondir, des éléments à utiliser ou à rejeter (ou, encore mieux, à contester), à trier et à organiser. Que chacun choisisse donc selon ses besoins et ses connaissances. En évitant le copier/coller, bien évidemment.

Je me suis interrogé quant à l'utilité de rédiger une page sur ce texte. Pensez, l'Albatros ! Le poème emblématique des Fleurs du Mal, sans doute le plus célèbre, le plus étudié, le plus commenté, l'incontournable, comme on dit aujourd'hui. Était-il besoin d'en rajouter une couche ? N'allais-je pas, selon les mots de La Bruyère grossir plutôt qu'enrichir les bibliothèques ? N'allais-je pas contribuer, moi aussi, à faire périr le texte sous le poids du commentaire ? Chacun pourra trouver sur Internet des dizaines d'analyses, de dissertations, de corrigés types, de commentaires composés, gratuits ou payants, bons ou mauvais, hérissés de métaphores hyperboliques, de notions de verticalité et d'horizontalité, d'assonances et d'allitérations. C'est d'ailleurs ce qu'attend le professeur. Il suffira au potache de copier/coller une phrase par ci, une phrase par là, de dénicher une problématique et un plan, d'ajouter quelques fautes d'orthographe pour faire plus vraisemblable (quand elles ne s'y trouvent pas déjà...) pour rendre un devoir acceptable. Il était donc inutile, à mon sens, de proposer une énième analyse d'un poème déjà très largement disséqué par les médecins-légistes de la littérature. C'est pourquoi je me contenterai ici de tourner autour du poème, et de proposer des pistes de recherche qu'on ne trouve pas ailleurs.

Cette page ne sera donc pas d'une grande utilité à ceux qui n'ont pas d'idées et qui cherchent désespérement une problématique, un plan ou une énumération de connotations et de figures de style (même pas l'anacoluthe du dernier vers, c'est dire !) Je serais désolé qu'ils perdissent leur temps, et je leur conseille dès à présent d'aller chercher ailleurs. Je m'adresse plutôt aux autres, aux passionnés, aux fous de livres, de mots et de poésie, à ceux qui ont les Fleurs du Mal et Une saison en Enfer sur leur table de chevet et qui sont davantage motivés par la beauté des textes et ce qu'ils nous disent que par la note qui figurera sur leur copie. J'espère - modestement - qu'ils trouveront ici quelques idées qui leur permettront d'élargir leur champ de réflexion et leur culture générale et d'aller plus loin dans la compréhension du poème. Je me fais sans doute beaucoup d'illusions, mais s'il n'y en a qu'un, au moins je n'aurai pas perdu mon temps.

Le texte

L'albatros

Souvent, pour s'amuser, les hommes d'équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.

A peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l'azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d'eux.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu'il est comique et laid !
L'un agace son bec avec un brûle-gueule,
L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait !

Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l'archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l'empêchent de marcher.

Présentation

Le poème ne figurait pas dans la première édition des Fleurs du Mal (1857). Il fut publié pour la première fois dans sa version définitive le 10 avril 1859 dans la Revue Française. Il apparaît sous le numéro 2 (II) dans l'édition de 1861 et dans l'édition posthume de 1868.

L'Albatros a très certainement été inspiré par un souvenir du voyage exotique que Baudelaire accomplit entre entre mai 1841 et février 1842. C'est ce qu'atteste Ernest Prarond (1821-1909), ami de Baudelaire : La vérité vraie est que Baudelaire, embarqué malgré lui, brûla la politesse à l'Inde, peut-être même au navire qui l'emportait, aussitôt qu'il le put. Dans tous les cas, il ne nous parlait jamais de ce voyage. À peine, à son retour, nous dit-il quelques mots d'une station dans l'île Maurice ou à l'île Bourbon. A-t-il poussé son voyage plus loin ? Je ne le crois pas... Il est certain que la pièce l'Albatros lui fut suggérée par un incident de sa traversée. Il nous la récita dès son retour. (Prarond cité par Eugène Crépet : Baudelaire - Oeuvres posthumes et correspondances inédites précédés d'une étude biographique - Paris, 1887).

Mais le poème lu par Baudelaire à ses amis était-il le même que celui qui fut publié en 1859 dans la Revue Française ? On peut en douter. Dix-huit ans s'étaient écoulés pendant lesquels le texte avait sans doute subi de nombreuses retouches. Dans The Romanic Review d'octobre 1938, Eunice Morgan Schenck et Margaret Gilman révèlent l'existence d'un placard (une épreuve d'éditeur imprimée d'un seul côté) contenant deux poèmes majeurs des Fleurs du Mal : Le Voyage et l'Albatros. Ce document, retrouvé dans les papiers de Gustave Flaubert (1821-1880), daterait de février 1859 (soit deux mois avant la parution du texte dans sa forme définitive). Le poème ne comportait pas alors la troisième strophe. E. Morgan Schenck et M. Gilman citent la lettre par laquelle Charles Asselineau (1820-1874), ami de Baudelaire, lui demanda d'ajouter la 3ème strophe : La pièce de l'Albatros est un diamant ! Seulement je voudrais une strophe entre la deuxième et la dernière pour insister sur la gaucherie, du moins sur la gêne de l'Albatros pour faire tableau de son embarras. Et il me semble que la dernière strophe en rejaillirait plus puissante comme effet. Le fac-similé du placard publié dans The Romanic Review montre cet ajout de la main même de Baudelaire.

La forme

Quatre quatrains en alexandrins. Les rimes sont alternées (on dit également croisées). Les rimes paires sont féminines et les rimes impaires masculines.

Un miracle de plumes

J'ai eu la chance une fois, une seule, de voir des albatros. Je dis bien la chance, car c'est un oiseau qui ne fréquente pas nos climats, il est inconnu en Europe ou dans la méditerranée. On ne peut guère l'admirer que dans l'hémisphère sud, dans les régions antartiques ou dans le pacifique nord, entre le Japon et la Californie. De plus, l'espèce est aujourd'hui menacée d'extinction. La première chose qui frappe, qui émerveille, en voyant ce magnifique oiseau, c'est l'extraordinaire envergure de ses ailes, qui peut dépasser trois mètres, et qui produit une formidable impression de puissance et de grâce. Et j'ai ressenti ce que décrit Hermann Melville (1819-1891) dans son roman Moby Dick : Je me souviens du premier albatros que je vis. Ce fut lors d’une interminable tempête non loin des mers antarctiques. Pendant mon quart en bas du matin, j’étais allé sur le pont obscurci et là, collé contre le panneau de la grande écoutille, je vis un être royal, emplumé d’une blancheur immaculée, au bec d’une sublime courbe romane. De temps à autre, il abaissait l’ogive de ses grandes ailes d’archange comme pour embrasser une arche sainte. Il palpitait d’admirables et frissonnants battements. Quoique nullement blessé, il gémissait comme l’âme d’un roi affligé d’une détresse surnaturelle. Je croyais entrevoir dans ses étranges yeux, vides d’expression, des secrets volés à Dieu. Je m’inclinai comme Abraham devant les anges. Cet être blanc était d’une telle blancheur, si vastes étaient ses ailes, à jamais en exil dans ces eaux, que j’avais perdu le souvenir misérable des traditions et des villes. Longtemps je contemplai ce miracle de plumes. Je ne saurais dire, à peine suggérer, les sentiments qui me traversèrent alors.

La malédiction de l'albatros

Les anglais possèdent une étrange expression pour désigner celui qui est poursuivi par un remords, le fardeau d'une lourde faute, une sorte de malédiction qui partout le poursuit : To have an albatross around the neck, avoir un albatros autour du cou. Il faut chercher l'origine de cette expression dans un poème de l'écrivain anglais Samuel Taylor Coleridge (1772-1834) intitulé Le dit du vieux marin (The rime of the ancient mariner). Le long poème de Coleridge, publié en 1798, raconte, sous la forme d'une ballade médiévale, l'histoire d'un marin dont le navire a été entraîné par une tempête vers les mers du Sud et immobilisé dans les glaces de l'Antartique. Soudain, un albatros apparut et les glaces se sont rompirent, le vent se mit à souffler et le navire put se dégager et poursuivre son voyage. Pendant neuf jours, l'albatros suivit le navire, et les marins l'apprivoisèrent. Ils l'appelaient pour lui donner à manger, et l'albatros venait. C'est alors que le vieux marin, possédé par on ne sait quel démon, tua l'albatros d'une flèche de son arbalète (faut-il voir une allusion au poème de Coleridge dans l'Albatros de Baudelaire qui se rit de l'archer ?)

"God save thee, ancyent Marinere !
"From the fiends that plague thee thus -
"Why look'st thou so?" - with my cross bow
I shot the Albatross.

Que Dieu te sauve, vieux marin,
Des démons qui te tourmentent ainsi !
Pourquoi me regardes-tu si étrangement ? - C’est qu’avec mon arbalète,
Je tuai l’albatros.

Cet acte cruel et gratuit allait causer la perte de l'équipage. Le vent s'arrêta de souffler, le navire s'immobilisa, l'eau douce s'épuisa et bientôt l'équipage fut en proie à la soif. On rendit le vieux marin responsable  : Ah !... hélas ! quels méchants regards me lançaient jeunes et vieux ! À la place de mon arbalète, l’albatros était suspendu à mon cou.

Un navire apparut à l'horizon, mais ce n'était pas les secours espérés. C'était le navire-squelette de la Mort et de son compagnon Vie-dans-la-Mort qui feront périr l'équipage : l’un après l’autre, et sans prendre le temps de gémir ou de soupirer, chacun de mes camarades tourna son visage vers moi dans une angoisse épouvantable, et me maudit du regard.
Quatre fois cinquante hommes vivants, et je n’entendis ni soupir ni gémissement, avec un bruit sourd et comme des blocs inanimés, tombèrent un par un sur le plancher.

La malédiction du vieux marin, seul survivant sur le vaisseau, prendra fin lorsqu'un éclat d'amour jaillira de son coeur en voyant de magnifiques serpents d'eau onduler autour du navire. Au même instant, je pus prier. De mon cou libre tomba l’albatros, et l’oiseau s’enfonça comme un plomb dans la mer. Revenu sur terre, le vieux marin se fera ermite et mènera une vie de prière et de bonté.

Illustration de Gustave Doré (1832-1883) pour le Dit du vieux marin de Coleridge

Le vilain petit canard

Tout le monde connaît, j'espère, le célèbre conte de Hans Christian Andersen (1805-1872). Comme l'Albatros de Baudelaire, l'histoire du vilain petit canard peut se lire comme un apologue, une fable. Rejeté par tous pour sa laideur, après des mésaventures qui pourraient être interprétées comme un parcours initiatique, l'oisillon se révèlera être un magnifique cygne qui suscitera l'admiration de tous. Dans l'édition de 1861 des Fleurs du Mal, les trois premiers poèmes de la section Spleen et Idéal (Bénédiction, l'Albatros et Élévation) suivent assez fidèlement le schéma de l'histoire d'Andersen. À la malédiction de la famille et de la mère du vilain petit canard : Ses soeurs mêmes étaient méchantes avec lui et répétaient continuellement : Que ce serait bien fait si le chat t'emportait, vilaine créature ! Et la mère disait : Je voudrais que tu fusses bien loin (traduction D. Soldi, Hachette, 1871), on peut mettre en correspondance la malédiction de la mère du poète, désespérée d'avoir enfanté un monstre moralement difforme :

– « Ah ! que n’ai-je mis bas tout un noeud de vipères,
Plutôt que de nourrir cette dérision !
Maudite soit la nuit aux plaisirs éphémères
Où mon ventre a conçu mon expiation !
(Bénédiction - FdM - I)

Les épreuves que subit le vilain petit canard : Les canards le mordaient, les poulets le battaient, et la bonne qui donnait à manger aux bêtes le repoussait du pied trouvent un écho dans la cruauté des hommes d'équipage du poème :

L'un agace son bec avec un brûle-gueule,
L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait !

Enfin, le petit canard métamorphosé en cygne : Maintenant il se sentait heureux de toutes ses souffrances et de tous ses chagrins ; maintenant pour la première fois il goûtait tout son bonheur en voyant la magnificence qui l'entourait, et les grands cygnes nageaient autour de lui et le caressaient de leur bec pourra trouver son pendant dans le vol du poète libéré de la pesanteur et de la vulgarité de la vie quotidienne :

Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides ;
Va te purifier dans l’air supérieur,
Et bois, comme une pure et divine liqueur,
Le feu clair qui remplit les espaces limpides.
(Élévation - FdM - III)

Dans la culture occidentale, où l'albatros est inconnu, son équivalent allégorique serait donc le cygne. On retrouve cette image du beau cygne blanc raillé par les gens vulgaires, les corbeaux noirs dans le poème de Théodore de Banville (1823-1891) : Les torts du cygne extrait du recueil Les exilés :

Comme le Cygne allait nageant
Sur le lac au miroir d'argent,
Plein de fraîcheur et de silence,
Les Corbeaux noirs, d'un ton guerrier,
Se mirent à l'injurier
En volant avec turbulence.

Va te cacher, vilain oiseau !
S'écriaient-ils. Ce damoiseau
Est vêtu de lys et d'ivoire !
Il a de la neige à son flanc !
Il se montre couvert de blanc
Comme un paillasse de la foire!

(Paillasse était un personnage du théâtre italien, la Commedia dell'arte, pitoyable comédien, saltimbanque de foire perpétuellement brimé et ridiculisé par ses camarades.)

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Clément M

Freelancer et pilote, j'espère atteindre la sagesse en partageant le savoir que j'ai acquis lors de mes voyages au volant de ma berline. Curieux scientifique, ma soif de découverte n'a d'égale que la durée de demie-vie du bismuth 209.

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