Le texte :

Bohémiens en Voyage

La tribu prophétique aux prunelles ardentes
Hier s'est mise en route, emportant ses petits
Sur son dos, ou livrant à leurs fiers appétits
Le trésor toujours prêt des mamelles pendantes.

Les hommes vont à pied sous leurs armes luisantes
Le long des chariots où les leurs sont blottis,
Promenant sur le ciel des yeux appesantis
Par le morne regret des chimères absentes.

Du fond de son réduit sablonneux, le grillon,
Les regardant passer, redouble sa chanson;
Cybèle, qui les aime, augmente ses verdures,

Fait couler le rocher et fleurir le désert
Devant ces voyageurs, pour lesquels est ouvert
L'empire familier des ténèbres futures.

Présentation : 13ème pièce du recueil Les Fleurs du mal dans les trois éditions (1857, 1861 et 1868), incluse dans la 1ère partie de l'ouvrage : Spleen et Idéal.

Forme : Sonnet (poème à forme fixe) de type italien (dit aussi sonnet marotique du nom du poète Clément Marot (1496-1544) qui utilisa le premier en France cette forme poétique). Ce sonnet est composé de deux quatrains et de deux tercets, avec une structure de type ABBA ABBA CCD EED. Les rimes A, C et D sont féminines, les rimes B et D sont masculines.

Un genre contraignant : Parce que la forme est contraignante, l'idée jaillit plus intense. Tout va bien au sonnet ; la bouffonnerie, la galanterie, la passion, la rêverie, la méditation métaphysique. Il y a là la beauté du métal et du minéral bien travaillés. Avez-vous observé qu'un morceau de ciel, aperçu par un soupirail ou entre deux cheminées, deux roches, ou par une arcade, donnait une idée plus profonde de l'infini que le grand panorama vu du haut d'une montagne ? (Baudelaire - Lettre à Armand Fraisse du 19 février 1866, publiée dans la Revue du monde latin du 25 janvier 1884).

Pour tout savoir sur le sonnet, en imaginant que certains souhaitent tout savoir sur ce sujet dont l'importance n'échappe à personne, un site :
http://membres.multimania.fr/jccau/ressourc/sonnet/
Excellent site, dommage qu'il soit défiguré par la pub...

Et pour faire des sonnets aussi beaux que ceux de Baudelaire : Raymond Queneau (1903-1976) et ses 100 mille milliards de poèmes, un bijou de la littérature oulipienne (voir ce mot) et un ouvrage interactif, comme on dit aujourd'hui. Pour la version papier, c'est chez votre libraire, pour la version informatique, c'est par ici:
http://www.uni-mannheim.de/users/bibsplit/nink/test/sonnets.html

Le titre :

Qui sont ces bohémiens ? Littré (1801-1881) les définissait ainsi : Nom de bandes vagabondes, sans domicile fixe, sans métier régulier, et se mêlant souvent de dire la bonne aventure. Définition à peu près semblable dans L'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert : C'est ainsi qu'on appelle des vagabonds qui font profession de dire la bonne aventure, à l'inspection des mains. Leur talent est de chanter, danser, et voler.

Ce nom vient de la croyance que l'on avait autrefois que ces nomades venaient du royaume de Bohême, en Europe centrale. Il n'en était rien, mais leur origine mystérieuse alimentait les superstitions, les fantasmes, les méfiances et les rejets (c'est encore vrai aujourd'hui). On a également pensé que les bohémiens venaient d'Egypte, on les appelait souvent des Égyptiens, initiés à tous les sortilèges de l'ancienne Égypte :

L'Égyptienne sacrilège,
M'attirant derrière un pilier,
M'a dit hier (Dieu nous protège !)
Qu'à la fanfare du cortège
Il manquerait un timbalier.

(Victor Hugo - Odes et ballades - La fiancée du timbalier).

Dans Notre-Dame de Paris de Victor Hugo (1802-1885), la bohémienne Esméralda est souvent appelée l'Égyptienne, sauterelle d'Égypte.

On notera que le mot bohémien a donné naissance au mot bohème (attention à l'accent : la Bohême, accent circonflexe, ancien royaume d'Europe centrale aujourd'hui partie de la République Tchèque, et la bohème, accent grave, une façon de vivre sans règles et sans projets, au jour le jour, une vie de patachon, la vie d'artiste, en quelque sorte. Lire à ce sujet les Scènes de la vie de bohème de Henri Murger (1822-1861), écouter La Bohème, l'opéra qu'en a tiré le compositeur Giacomo Puccini (1858-1924) et la chanson de Charles Aznavour : La Bohème, mais je vous parle d'un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître... Bon, revenons à notre sujet :

Romanichels, Égyptiens, Zingaris, quel que soit le nom qu'on leur donnait, ils étaient craints et persécutés, car ils avaient la réputation de vivre de mendicité et de rapines, de n'être pas baptisés (ce qui avait une grande importance autrefois), d'être un peu sorciers et de prédire - donc de connaître - l'avenir.  Mais s'ils inspiraient la méfiance ou l'inquiétude, leur mode de vie marginal et leur liberté rebelle n'étaient pas sans susciter une certaine fascination. On pourra évoquer la chanson de Béranger (1780-1857). L'expression Reste immonde d'un ancien monde indique assez le rejet, voire la répulsion que suscitaient ces bohémiens :

Sorciers, bateleurs ou filous,
Reste immonde
D'un ancien monde,
Sorciers, bateleurs ou filous,
Gais bohémiens, d'où venez-vous ?

D'où nous venons ? L'on n'en sait rien.
L'hirondelle
D'où nous vient-elle ?
D'où nous venons ? L'on n'en sait rien.
Où nous irons, le sait-on bien ?"

D'après le peintre Émile Bernard (1868-1941), le poème Bohémiens en voyage aurait été inspiré par une gravure de Jacques Callot (1592-1635) intitulée Bohémiens en marche.

Le texte :

La tribu prophétique aux prunelles ardentes : le mot tribu donne à cette communauté une dimension exotique (le terme s'applique généralement aux communautés indigènes) et une noblesse quasiment biblique (les 12 tribus d'Israel). Une tribu n'est pas un simple rassemblement d'individus. C'est une organisation sociale de forme primitive (ce point est contesté par certains ethnologues) qui a son histoire, souvent très ancienne, ses racines, ses traditions, ses valeurs, sa hiérarchie, ses règles et ses lois. On ne peut s'y intégrer qu'au prix d'une longue initiation. On en fait partie ou l'on n'en fait pas partie. Le vocable exclut de fait le lecteur. Il ne fait pas partie de cette tribu, il ne peut que la regarder et essayer d'en percer les mystères.

prophétique : cela tombe sous le sens. Le prophète est celui qui prédit l'avenir, non pas parce qu'il le devine, mais parce qu'il est inspiré par Dieu (...ou par le diable).

aux prunelles ardentes : Vous êtes trop jeunes pour avoir entendu cette rengaine de Tino Rossi :

Bohémienne aux grands yeux noirs
Tes cheveux couleur du soir
Et l'éclat de ta peau brune
Sont plus beaux qu'un clair de lune.

Rassurez-vous, vous n'avez pas perdu grand-chose... C'était pour rire. On peut également écouter la chanson traditionnelle russe Les yeux noirs, basée sur une mélodie traditionnelle tsigane :

Des yeux noirs, des yeux pleins de passion !
Des yeux ravageurs et sublimes !
Comme je vous aime, comme j'ai peur de vous !
Je sais, je vous ai vus, pas au bon moment !

Il faut prendre le mot ardent dans le sens de brûlant, incandescent, des yeux de braise. Les bohémiens sont des sorciers, leurs yeux voient plus loin que ceux du commun des mortels. Ils ont des pouvoirs redoutables, ils ont le don de double vue, ils jettent des mauvais sorts, par le mauvais oeil. Pour les gens superstitieux, il y a danger à regarder un sorcier dans les yeux. Moi-même, je fais très attention de ne jamais regarder en face la gardienne de mon immeuble, qui est une vraie sorcière... Et dans l'imagerie du Moyen Âge, le diable a les yeux entièrement noirs et ardents.

Hier s'est mise en route : ce hier a son importance. D'ailleurs tous les mots ont leur importance. Pourquoi hier ? On ne sait pas. Le villageois a vu s'installer un campement de nomades dans un champ voisin, il ignore d'où ils sont venus. Et puis un jour, ils sont partis. Pourquoi ce jour-là précisément ? On peut penser que ce n'est pas le hasard, qu'il y a une raison secrète qu'on ignore, une conjonction de planètes, ou une sorte d'instinct comme en possèdent certains animaux qui connaissent exactement le jour où ils doivent se reproduire, migrer ou hiberner, ou encore, pourquoi pas, une injonction venue d'ailleurs. Se mettre en route, c'est partir, certes, mais pas d'une manière précipitée. Cela implique une certaine lenteur, des préparatifs, on pourrait dire un cérémonial. Ce n'est pas une fuite, c'est un départ prémédité. Pourquoi hier ? Pour le villageois qui ne fait pas partie de la tribu, cela restera un mystère.

Emportant ses petits / Sur son dos : en Occident, où il est très peu pratiqué, l'usage de porter les enfants sur le dos est considéré comme exotique, africain, arabe ou indien. Il faut relever l'enjambement (rejet d'un membre de phrase au vers suivant), il n'est pas fortuit. Notons également la curieuse construction de la phrase : La tribu s'est mise en route emportant ses petits sur son dos. Sur le dos de qui ? Grammaticalement, c'est sur le dos de la tribu. On pouvait comprendre les prunelles ardentes de la tribu (synecdoque référentielle, voir ce mot et s'empresser de l'oublier, ces accumulations de termes de rhétorique n'ont strictement aucun intérêt), mais le dos, c'est déjà plus difficile. Une tribu n'a pas de dos... Ou bien elle en a plusieurs. Ici, ce ne sont pas les mères qui emportent leurs petits, car leurs enfants ne leur appartiennent pas vraiment. Ils sont d'abord à la tribu, à la communauté, et cette communauté est personnifiée (ou animalisée), elle prend l'apparence d'une femme (ou d'une femelle).

Le mot mamelles évoque ici clairement les animaux, même si, sémantiquement, le sein n'est pas la mamelle. Baudelaire emploie toujours le mot sein pour désigner la mamelle de la femme. Les mamelle pendantes suggèrent de nombreuses maternités, donc un âge avancé (eh oui ! Avec l'âge, ça dégringole, ne rigolez pas, les filles ! Vous verrez !) L'expression ses petits pouvait également annoncer cette analogie avec les animaux : le mot petit s'utilise pour les humains et pour les animaux, mais plus souvent pour les animaux. Pour les humains, on dirait plutôt ses enfants. On relèvera évidemment l'opposition entre le mot trésor et l'expression mamelles pendantes. Jolie périphrase pour désigner le lait maternel.

Relevons également le contraste, l'opposition entre les deux premiers vers du 1er quatrain et les deux derniers. La tribu prophétique aux prunelles ardentes hier s'est mise en route emportant ses petits, il y a là quelque chose de grand, de solennel, de biblique, d'un peu théâtral, emphatique, pompeux même. Mais l'enjambement sur son dos fait basculer dans le prosaïque. Force est de constater qu'il y a l'idéal et la réalité... Même si l'on est prophète, il faut bien porter les mioches d'une façon ou d'une autre, les nourrir avec des mamelles qui en ont déjà allaités beaucoup, et les torcher ! Derrière la noblesse de la tribu prophétique, il y a la misère des chariots branlants et de l'errance. Nous la devinons, même si Baudelaire ne nous la décrit pas de façon explicite.

Enfin, il convient de relever la phonétique des deux premiers vers et l'utilisation des sonorités [TR], [BR] et [R], vous chercherez les termes exacts dans les manuels, entre les occlusives  labiales, dentales, mouillées et autres, j'ai horreur de ces jargons autant que des accumulations de termes de rhétorique, oxymore, métonymie, synecdoque, fatras prétentieux et pédant qui trop souvent masque l'indigence de la réflexion sous un vernis d'érudition mal assimilée. Qu'il suffise de dire que les sonorités [BR], [TR], [R] grincent, craquent et roulent (d'ailleurs, ne dit-on pas rouler les R) comme les pesants chariots qui s'ébranlent. À la rigueur, on pourra parler d'harmonie imitative...

Le deuxième quatrain recadre la scène. En terme cinématographique, on parlerait d'un zoom. Dans le langage scolaire en usage aujourd'hui, on parlera d'une focalisation. Cet effet est encore renforcé par l'utilisation du présent de l'indicatif (car si la tribu s'est mise en route hier, il aurait été logique d'écrire : les hommes allaient à pied). Enfin, par un effet de grossissement, nous distinguons quelques-uns des individus qui forment cette entité qu'est la tribu. Les bohémiens cessent d'être une masse confuse, nous en discernons des détails. Les hommes, qui marchent sous leurs armes luisantes. Ces armes ne sont pas identifiées, on les devine métalliques puisqu'elles sont luisantes, on ignore leur usage (agresser ou se défendre), mais elles confèrent à la tribu un aspect plus redoutable, plus organisé et plus farouche qu'une simple bande de vagabonds. Ces bohémiens ne forment pas un troupeau, mais une troupe. Quant aux femmes, aux enfants, aux vieillards, nous ne les voyons pas, nous pouvons seulement les imaginer à l'abri, blottis dans les chariots. Il faut noter tout particulièrement les deux superbes vers :

Promenant sur le ciel des yeux appesantis
Par le morne regret des chimères absentes.

Les chimère, ce sont les rêves, les imaginations. Ce sont les images que nous nous faisons de l'avenir, les projets plus ou moins réalistes, les plans que nous tirons sur la comète. Mais lorsque l'on connaît cet avenir, on n'a plus de raison de rêver, on n'a plus de raison d'imaginer. On sait. Connaître l'avenir est à la fois un grand pouvoir et une grande malédiction. Celui qui voit le futur s'interdit les rêves, les projets, il ne peut plus poursuivre de but, il ne peut plus construire ni espérer, car tout est écrit d'avance. (On pourra faire un parallèle avec le poème Les aveugles, toujours dans les Fleurs du mal). Celui qui connaît l'avenir est condamné à la résignation, puisqu'il ne pourra rien changer du futur. Ces yeux appesantis sont des yeux résignés, sans rêves et sans espérance.

Le premier tercet nous propose un nouvel angle d'observation, une nouvelle focalisation. Les bohémiens passent, et sur le bord du chemin, le grillon les salue en redoublant sa chanson. On est ici dans le registre de l'allégorie. Depuis la nuit des temps, les hommes - leurs semblables - les fuient, les chassent, les persécutent, mais depuis la nuit des temps, les bohémiens connaissent le chant du grillon, ils sont les amis, les complices de la nature, ils vivent en osmose avec elle, ils y puisent leur subsistance et leurs pouvoirs, ils savent les plantes qui guérissent et celles qui tuent, les mouvements secrets des étoiles, ils savent déchiffrer les symboles, les correspondances, la nature est un temple où de vivants piliers laissent parfois sortir de confuses paroles...

Le grillon dit domestique (Acheta Domesticus, mais non, inutile de noter ça, c'est pour frimer !) est un insecte qui aime la chaleur, c'est la raison pour laquelle il n'hésite pas à se glisser dans les maisons par les conduits de cheminée. Dans les campagnes, autrefois, il avait la réputation de porter bonheur (croyance chinoise également), ce qui explique qu'on ne le chassait pas. Le grillon du foyer garantissait par son chant - ou plutôt par son grésillement (étymologie du nom de la bestiole, on disait autrefois un grésillon) par son cri et par ses stridulations, la paix et la prospérité de la demeure (lire le conte de Noël : Le grillon du foyer - Histoire fantastique d'un intérieur domestique de Charles Dickens (1812-1866) publié en 1845). Par l'évocation de ce grillon, insecte symboliquement lié à l'intérieur, au foyer,  - Souvenir sonore / Des vieilles maisons, écrivait Lamartine (1790-1869) dans les Harmonies poétiques et religieuses -, Baudelaire veut nous suggérer que les bohémiens, plus que leur roulotte, ont la nature entière pour demeure.

Cybèle, la déesse phrygienne de la nature et de la fertilité, nous offre des variations païennes de miracles bibliques. C'est en effet dans la Bible (Exode) que Moïse frappe le rocher d'Horeb de sa verge pour en faire jaillir de l'eau et abreuver son peuple. Toujours dans la Bible (livre d'Ésaie), la seule approche de Jéhovah fait fleurir le désert. Nul doute que ces références n'aient été présentes à l'esprit de Baudelaire lorsqu'il a écrit son vers. Cette confusion entre le monde biblique et le monde païen n'est d'ailleurs pas innocente. C'est l'ambiguïté même des croyances des bohémiens, teintées de paganisme (ainsi Sarah, mystérieuse vierge à la peau noire, patronne des Gitans). On notera également la confusion entre le monde moderne (hier) et le monde antique (Cybèle). Les bohémiens sont intemporels, ils traversent les siècles comme ils traversent les pays.

On relèvera l'alchimie magistrale du dernier vers : L'empire familier des ténèbres futures, superbe périphrase pour désigner l'avenir. Empire familier pour le bohémien car, hélas, pour le commun des mortels, les ténèbres du futur n'ont rien de familières, elles sont souvent effrayantes...

La place de "Bohémiens en voyage" dans les Fleurs du mal :

Baudelaire, dans son introduction Au lecteur, brosse un tableau assez sombre et désespéré de l'humanité, en proie à tous les vices et à tous les péchés, peuple de marionnettes actionnées par le Diable. Mais le pire de tous ces vices, celui qui surpasse l'envie, le péché, la lésine, et même le crime que nous n'osons pas commettre par lâcheté, c'est l'Ennui. Cet Ennui Baudelairien, le spleen, n'a pas grand-chose à voir avec celui que nous pouvons éprouver pendant les moments de désoeuvrement. C'est un accablement total, un profond mal de vivre, ce que nous pourrions appeler aujourd'hui une forme de dépression nerveuse et qu'on nommait alors la mélancolie.

Je suis comme le roi d’un pays pluvieux,
Riche, mais impuissant, jeune et pourtant très vieux,
Qui, de ses précepteurs méprisant les courbettes,
S’ennuie avec ses chiens comme avec d’autres bêtes.

(Les Fleurs du mal - LXXVII - Spleen)

Dans un ouvrage publié en 1897, le docteur Jacques Roubinovitch peignait ainsi les ravages de ce mal : Le vrai mélancolique a complètement perdu la faculté d'éprouver des sensations qui puissent faire diversion à son chagrin ; et il est persuadé qu'il ne pourra jamais se débarrasser de sa douleur morale. Il n'entrevoit plus aucune solution favorable, il y a entre lui et le monde extérieur un véritable mur contre lequel vient se briser toute espérance. Le compositeur Hector Berlioz (1803-1869) décrit également dans ses Mémoires ce mal qu'il a lui-même enduré : Il y a d’ailleurs deux espèces de spleen ; l’un est ironique, railleur, emporté, violent, haineux ; l’autre, taciturne et sombre, ne demande que l’inaction, le silence, la solitude et le sommeil. A l’être qui en est possédé tout devient indifférent ; la ruine d’un monde saurait à peine l’émouvoir. Je voudrais alors que la terre fût une bombe remplie de poudre, et j’y mettrais le feu pour m’amuser. Mal social, mal du siècle, mal moral, mal mystique, tout autant physique que psychologique, pour Baudelaire, le spleen ne peut se combattre que par la quête de l'Idéal, car toutes les diversions sont vaines, tant l'amour que l'ivresse ou les paradis artificiels.

Exilé sur la terre au milieu des huées, le poète est frère du bohémien, il se reconnaît dans cet homme inadapté socialement, nomade dans un monde sédentaire, persécuté et banni par ses semblables, voyageur éternel sans but et sans patrie. Tous deux ne poursuivent-ils pas une même quête de l'Idéal ? Et comme le bohémien, le poète voit plus loin, il est, lui aussi, prophète, né par un décret des puissances suprêmes (voir dans les Fleurs du mal le poème Bénédiction). Et rappelons-nous l'appel de Hugo :

Peuples ! écoutez le poète !
Écoutez le rêveur sacré !
Dans votre nuit, sans lui complète,
Lui seul a le front éclairé !
Des temps futurs perçant les ombres
Lui seul distingue en leurs flancs sombres
Le germe qui n’est pas éclos.

(Victor Hugo (1802-1885) - Les Rayons et les Ombres - Fonction du poète)

Et si les bohémiens étaient l'avenir de l'humanité ? On trouve cette note rapide dans les journaux intimes de Baudelaire (Mon coeur mis à nu - XXXII) :

Théorie de la vraie civilisation.
Elle n'est pas dans le gaz, ni dans la vapeur, ni dans les tables tournantes, elle est dans la diminution des traces du péché originel.
Peuples nomades, pasteurs, chasseurs, agricoles et même anthropophages, tous peuvent être supérieurs par l'énergie, par la dignité personnelles, à nos races d'Occident.
Celles-ci peut-être seront détruites.

Quelques textes :

Charles Baudelaire : Le Spleen de Paris - XXXI - Les vocations :

Dans un beau jardin où les rayons d’un soleil automnal semblaient s’attarder à plaisir, sous un ciel déjà verdâtre où des nuages d’or flottaient comme des continents en voyage, quatre beaux enfants, quatre garçons, las de jouer sans doute, causaient entre eux. (...) [ici, les trois premiers garçons racontent chacun à tour de rôle une anecdote qui annonce leur destinée.]

Enfin le quatrième dit : « Vous savez que je ne m’amuse guère à la maison ; on ne me mène jamais au spectacle ; mon tuteur est trop avare ; Dieu ne s’occupe pas de moi et de mon ennui, et je n’ai pas une belle bonne pour me dorloter. Il m’a souvent semblé que mon plaisir serait d’aller toujours droit devant moi, sans savoir où, sans que personne s’en inquiète, et de voir toujours des pays nouveaux. Je ne suis jamais bien nulle part, et je crois toujours que je serais mieux ailleurs que là où je suis. Eh bien ! j’ai vu, à la dernière foire du village voisin, trois hommes qui vivent comme je voudrais vivre. Vous n’y avez pas fait attention, vous autres. Ils étaient grands, presque noirs et très fiers, quoique en guenilles, avec l’air de n’avoir besoin de personne. Leurs grands yeux sombres sont devenus tout à fait brillants pendant qu’ils faisaient de la musique ; une musique si surprenante qu’elle donne envie tantôt de danser, tantôt de pleurer, ou de faire les deux à la fois, et qu’on deviendrait comme fou si on les écoutait trop longtemps. L’un, en traînant son archet sur son violon, semblait raconter un chagrin, et l’autre, en faisant sautiller son petit marteau sur les cordes d’un petit piano suspendu à son cou par une courroie, avait l’air de se moquer de la plainte de son voisin, tandis que le troisième choquait, de temps à autre, ses cymbales avec une violence extraordinaire. Ils étaient si contents d’eux-mêmes, qu’ils ont continué à jouer leur musique de sauvages, même après que la foule s’est dispersée. Enfin ils ont ramassé leurs sous, ont chargé leur bagage sur leur dos, et sont partis. Moi, voulant savoir où ils demeuraient, je les ai suivis de loin, jusqu’au bord de la forêt, où j’ai compris seulement alors qu’ils ne demeuraient nulle part.
Alors l’un a dit : « Faut-il déployer la tente ? »
« – Ma foi ! non ! a répondu l’autre, il fait une si belle nuit ! »
Le troisième disait en comptant la recette : « Ces gens-là ne sentent pas la musique, et leurs femmes dansent comme des ours. Heureusement, avant un mois nous serons en Autriche, où nous trouverons un peuple plus aimable. » « – Nous ferions peut-être mieux d’aller vers l’Espagne, car voici la saison qui s’avance ; fuyons avant les pluies et ne mouillons que notre gosier », a dit un des deux autres.
« J’ai tout retenu, comme vous voyez. Ensuite ils ont bu chacun une tasse d’eau-de-vie et se sont endormis, le front tourné vers les étoiles. J’avais eu d’abord envie de les prier de m’emmener avec eux et de m’apprendre à jouer de leurs instruments ; mais je n’ai pas osé, sans doute parce qu’il est toujours très difficile de se décider à n’importe quoi, et aussi parce que j’avais peur d’être rattrapé avant d’être hors de France. »
L’air peu intéressé des trois autres camarades me donna à penser que ce petit était déjà un incompris. Je le regardais attentivement ; il y avait dans son oeil et dans son front ce je ne sais quoi de précocement fatal qui éloigne généralement la sympathie, et qui, je ne sais pourquoi, excitait la mienne, au point que j’eus un instant l’idée bizarre que je pouvais avoir un frère à moi-même inconnu.

Charles Baudelaire : Le Spleen de Paris - I - L'étranger :

Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis ? ton père, ta mère, ta soeur ou ton frère ?
– Je n’ai ni père, ni mère, ni soeur, ni frère.
– Tes amis ?
– Vous vous servez là d’une parole dont le sens m’est resté jusqu’à ce jour inconnu.
– Ta patrie ?
– J’ignore sous quelle latitude elle est située.
– La beauté ?
– Je l’aimerais volontiers, déesse et immortelle.
– L’or ?
– Je le hais comme vous haïssez Dieu.
– Eh ! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger ?
– J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages !

Charles Baudelaire - La fin de Don Juan (scénario d'une pièce jamais écrite publié par Eugène Crépet dans les Oeuvres posthumes en 1887 :

Voilà des Zingaris et des voleurs d'ânes traqués par des hommes de police. Ils sont certes dans un grave danger ; cependant je parierais presque qu'ils ont des éléments de bonheur que je ne connais pas. Au fait je voudrais nous en assurer. Le lieu est désert, si nous donnions un coup de main à ces braves gens, et nous rossions la police, nous pourrions les connaître. Cette race bizarre a pour moi le charme de l'inconnu.

Miguel de Cervantès (1547-1616) : La Jitanilla (La petite gitane), consultable sur le site de la Bibliothèque nationale

Victor Hugo (1802-1885) : Notre-Dame de Paris (pour le personnage d'Esméralda). Téléchargeable gratuitement sur le site www.ebooksgratuits.com

Guillaume Apollinaire (1880-1918) : Saltimbanques (extrait de Alcools), Téléchargeable gratuitement sur le site www.ebooksgratuits.com

Prosper Mérimée (1803-1870) : Carmen, et surtout Lettres d'Espagne, consultables sur le site de la Bibliothèque nationale

Hergé (1907-1983) : Les bijoux de la Castafiore (pour le campement de Gitans dans le parc du château de Moulinsart) :

Quelques tableaux :

Cesare Auguste Detti (1847-1914) : Bohémienne et son enfant

William Bouguereau (1825-1905) : La bohémienne (Collection privée)

Jean-Baptiste Corot (1796-1875) : Zingara au tambour de basque (Musée du Louvre)

Jean-Baptiste Corot : Bohémienne à la mandoline (Sao Paulo Museu de Arte)

Vincent Van Gogh (1853-1890) : Les roulottes, campement de bohémiens (Musée d'Orsay)

Alfred Dehodencq (1822-1882) : Bohémiens en marche (Musée d'Orsay)

Musique :

Bohémiens en voyage a été mis en musique et chanté par Georges Chelon (disque EPM). On peut écouter cette chanson légalement sur le site de Deezer ou de Musicme

On pourra écouter ici la chanson de Jean Ferrat (1930-2010) : Les derniers tziganes :

Jean Ferrat - Les derniers tziganes

Pablo de Sarasate (1844-1908) : Airs bohémiens. La version Itzhak Perlman et André Prévin s'impose (disque EMI)

Manuel de Falla (1876-1946) : L'Amour sorcier

Georges Bizet (1838-1875) : Carmen (le DVD du film de Francesco Rosi avec Julia Migenes-Johnson et Placido Domingo se laisse très agréablement regarder, même si l'on trouve des versions plus convaincantes musicalement).

Voir et écouter un extrait du Carmen de Bizet, la Chanson bohémienne Les tringles des sistres tintaient

Jacques Verrières et Marc Heyral : Mon pote le gitan (a notamment été interprété par Francis Lemarque  (1917-2002), Yves Montand (1921-1991), Mouloudji (1922-1994), etc.) à écouter sur le site de Musicme

Le jazz manouche, Django Reinhardt (1910-1953), Stéphane Grappelli (1908-1997) et le Hot-Club de France, ça ne nous rajeunit pas. Mais plus près de nous, Thomas Dutronc avec Biréli Lagrène.

Pour aller encore plus loin : le Porajmos (génocide des tsiganes avant et pendant la dernière guerre mondiale). Les historiens estiment que 220.000 bohémiens, un quart de la population globale, furent assassinés par les nazis.

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Mathieu

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