Les poètes romantiques ont très souvent chanté la nature, en qui ils ont vu un refuge ou une consolation. Cependant, le spectacle de la nature confronte parfois l'homme à la brièveté de sa propre vie. Dans ce poème lyrique intitulé "Soleil couchants", Victor Hugo développe lui aussi ce thème de la fuite du temps qui épargne la nature mais accable l'homme. Sa méditation prend un ton tragique et personnel, et il y exprime sa révolte devant le problème de la mort et l'indifférence de la nature.

La fuite du temps est exprimée sur le plan lexical et syntaxique par un réseau très complexe de répétitions. La pluspart des verbes appartiennent au même champs lexical qui est celui du mouvement: "s'est couché", "viendra", "s'enfuit", "passeront", "roule", "s'iront rajeunissant"", "je passe", " je m'en irai". Cette fuite du temps est ponctuée par la répétition des moments de la journée: "ce soir", "le soir", "la nuit", "l'aube", ... et par celle des jours même: "Puis les nuits, puis les jours", "tout ces jours passeront." Les adverbes ou autres compléments circonstanciels de temps viennent renforcer l'impression ("ce soir", "demain"), encore soulignée par le contraste entre les temps des verbes: "s'est couché" / "viendra". L'écoulement du temps est également ewprimé par une allégorie: "Puis les nuits, puis les jours, pas du temps qui s'enfuit" et par de nombreux parallélismes de construction: "et le soir, et la nuit"; "Puis l'aube... / Puis les nuits, puis les jours"; "Sur la face des mers, sur la face des monts, / Sur les fleuves d'argent, sur les forêts"; "Et la face des eaux, et le front des montagnes / ... et les bois toujours verts...". Tout dans la nature est en butte à la fuite du temps comme le prouve encore la reprise dans les strophes deux et trois des mêmes éléments, les "mers", "monts", "fleuves", "forêts" du deuxième quatrain, auquel font écho les "eaux", "montagnes", "bois", et "fleuves" du troisième quatrain, où seul un chiasme vient rompre la répétition. Les mots "monts" et "mers" seront d'ailleursrepris à la fin du troisième quatrain.

Ces répétitions systématiques dénotent en fait une conception particulière du temps: il s'agit d'un temps cyclique, au cours duquel on observe un éternel retour des choses. Ainsi la succession des saisons est placée sous le signe du renouvellement et même du rajeunissement, symbolisés par la permanence du feuillage: "et les bois toujours verts / s'iront rajeunissant". Ici la forme progressive et le rejet traduisent bien la continuité de la vie. Si les eaux et les montagnes sont "ridées", c'est métaphoriquement: l'image ne désigne que l'ondulation des vagues ou les plissements de terrain. Les mers et les montagnes ne sont pas "ridées" au sens propre du terme; elles ne sont pas "vieillies"; elles échappent au temps, à la vieillesse et à la mort. De même, le fleuve représente le renouvellement souligné par l'expression adverbiale "sans cesse" et l'enjambement "le fleuve des campagnes / Prendra sans cesse aux monts le flotqu'il donne aux mers". Le soleil couchant devient alors le symbole de ce temsp cyclique, cosmique: le soleil contrairement à l'homme, renaît chaque matin.

Dans le dernier quatrain, en effet, le temps cyclique - celui de la nature - va être opposé au temps linéaire - celui de l'homme. Au début de la quatrième strophe, le rythme de l'alexandrin, disloqué, met en relief cette opposition:

"Mais moi, sous chaque jour courbant plus bas ma tête,

Je passe..."

Dans l'ensemble, le rythme de cette dernière strophe ( et en particulier des vers 13 à 15) est beaucoup plus haché et contraste ainsi avec le balancement régulier des trois premiers quatrains qui inscrivaient la nature tout entière dans un temps cyclique. Ici,le caractère inéluctable du présent ("Je passe") reprend le futur de la deuxième strophe, répété à la césure ("Tous ces jours passeront; ils passeront en foule...."); mais le présent prend une dimension tragique, soulignée par l'expression suivante ("Je m'en irai"), qui s'oppose à la forme progressive de la continuité et du renouvellement ("S'iront rajeunissant"). De même, alors que le temps ne faisait qu'effleurer la nature, il pèse de tout son poids sur l'homme : la préposition sous ("sous chaque jour courbant plus bas ma tête", et "refroidi sous le soleil joyeux") s'oppose ainsi à la préposition sur des deuxième et trisième quatrains. Ainsi la tentative faite par l'homme pour pesonnifier et humaniser la nature ("la face des mers", "la face des monts", "la face des eaux", "le front des montagnes") est dérisoire; elle fait d'autant moins ressortir la déchéance physique de l'homme, "sous chaque jour courbant plus bas (la) tête".

Bien que le mot ne soit pas prononcé dans ce dernier quatrain, la présence de la mort est ressentie avec angoisse. L'euphémisme habituel (s'en aller) s'explique ici dans la mesure ou le verbe se rattache au thème de la fuite du temps, du passage, qui est au coeur du poème. La mort -celle des autres- avait déjà été évoquée dans cet "hymme confus" que semble faire naître le bruit du vent dans les forêts. Dans cette strophe, l'image du flot, du passage, entraînée dans le champ lexical du contexte et accentuée par l'enjambement et le rythme des vers, soulignait l'effacement presque total de l'homme après sa mort : "sur les forêts où roule / Come un hymme confus des morts que nous aimons". L'idée que les morts survivent un peu dans l'amour que nous portons pouvait cependant apporter une certaine consolation. En revanche, lorsque le poète envisage sa propre mort, c'est avec l'idée d'un effacement total. Si le problème de la mort est universel, Hugo a tenu a lui donner, par l'emploi du "je", un caractère personnel et un accent poignant. A la joie de l'univers ("soleil joyeux", "au milieu de la tête", "radieux"), s'opposent la tristesse et la sensation de froid (au propre et au figuré) qui envahissent le poète à l'approche de la vieillesse et de la mort. Et c'est avec une amertume proche de la révolte qu'il médite sur son insignifiance dans l'univers et sur l'indifférence de la nature, qui triomphe dans le mouvement ample et majestueux du dernier vers.

Nous ne pouvons qu'être sensibles au caractère mélancolique de ces vers qui sont, comme l'affirmait Hugo dans sa préface aux Feuilles d'automne, "des vers de l'intérieur de l'âme". Dans ce poème lyrique, où la virtuosité formelle passe au second plan, la nature, loin d'être un simple décor, est un élément dynamique qui entraîne une méditation sur le thème de la fuite du temps et de la mort. Après 1843 et la mort de sa fille Léopoldine, Hugo, hanté par l'idée de la mort, s'interrogea plus longuement sur "l'existence humaine sortant de l'énigme du berceau et aboutissant à l'énigme du cercueil"; mais il saura toujours donner à son lyrisme personnel la même portée universelle : "Hélas!", s'exclame-t-il dans la préfance des Contemplations, "quand je vous parle de moi, je vous parle de vous....Ah! insensé, qui crois que je ne suis pas toi!".

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Agathe

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