Le Cid, en quelques mots

Qui était Pierre Corneille ?
Célèbre dramaturge français, Corneille a suscité la controverse avec son oeuvre « Le Cid ». Jugée non conforme aux règles du théâtre classique, beaucoup s'indignent de la prise de liberté de l'auteur.

Le Cid est une pièce de théâtre tragicomique écrite par Corneille dont la première représentation fut donnée le 7 janvier 1637, à Paris. La pièce a suscité de vives réactions à l'époque : en effet, elle ne suit pas les règles du théâtre classique. Unité de temps, de lieu et d'action ne sont pas respectés. Cette controverse a fait du Cid une oeuvre inclassable du XVIIe siècle : une pièce tragicomique dans laquelle on retrouve parfois des passages épiques et baroques.

Le Cid, c'est l'histoire de quatre personnages principaux : Don Diègue et le comte de Gormas se sont mis d'accord pour que leurs enfants, Rodrigue et Chimène, se marient. Problème : juste avant l'union, Don Diègue se voit confier le poste de précepteur du prince par le roi. Cet élément va mettre en rogne le comte de Gormas qui aurait préféré voir ce poste lui être attribué.

Les deux hommes s'affrontent en duel mais Don Diègue, vieux et affaibli, doit s'avouer vaincu. Il décide alors de se venger et demande à son fils, Rodrigue, de sauver son honneur. Mais Rodrigue est confronté à une difficulté : venger son père ne risquerait-il pas de compromettre son union avec sa bien-aimée Chimène ? Fidèle à son père, il entreprend toutefois d'affronter le comte de Gormas en duel et le tue.

Chimène, dévastée par la nouvelle mais toujours éprise de Rodrigue tente de renier cet amour et demande au roi de faire arrêter et tuer l'assassin de son père. Mais lorsque le royaume se fait attaquer par les Maures, Rodrigue prouve, une nouvelle fois, son courage et sa bravoure. Malgré ses sentiments pour Rodrigue, Chimène souhaite toujours sa mort et demande au roi d'organiser un duel entre Don Sanche et Rodrigue : elle promet au vainqueur de l'épouser. Rodrigue gagne haut le main le duel et épousera Chimène dans l'année à venir.

Situation du passage

Dans ce passage, Don Diègue se lamente d'avoir perdu le duel contre le comte de Gormas. Il accuse alors ses ennemis : le comte de Gormas, son corps affaibli et son épée. Comment ce monologue est-il à la fois un aveu de faiblesse et un aperçu du déroulement de l'intrigue à venir ?

Le monologue

Don Diègue

Ô rage ! ô désespoir ! ô vieillesse ennemie !
N'ai-je donc tant vécu que pour cette infamie ?
Et ne suis-je blanchi dans les travaux guerriers
Que pour voir en un jour flétrir tant de lauriers ?
Mon bras qu'avec respect tout l'Espagne admire,
Mon bras, qui tant de fois a sauvé cet empire,
Tant de fois affermi le trône de son roi,
Trahit donc ma querelle, et ne fait rien pour moi ?
Ô cruel souvenir de ma gloire passée !
Oeuvre de tant de jours en un jour effacée !
Nouvelle dignité fatale à mon bonheur !
Précipice élevé d'où tombe mon honneur !
Faut-il de votre éclat voir triompher Le Comte,
Et mourir sans vengeance, ou vivre dans la honte ?
Comte, sois de mon prince à présent gouverneur ;
Ce haut rang n'admet point un homme sans honneur ;
Et ton jaloux orgueil par cet affront insigne
Malgré le choix du roi, m'en a su rendre indigne.
Et toi, de mes exploits glorieux instrument,
Mais d'un corps tout de glace inutile ornement,
Fer, jadis tant à craindre, et qui, dans cette offense,
M'as servi de parade, et non pas de défense,
Va, quitte désormais le derniers des humains,
Passe, pour me venger, en de meilleurs mains.

I. Un homme vaincu et affaibli

Ce passage met en exergue la faiblesse de Don Diègue. Il prend conscience que sa vieillesse le freine de plus en plus, qu'il n'est plus aussi vif et vaillant qu'autrefois. Mais cette prise de conscience est accompagnée d'une réelle douleur : celle de se voir décliner avec l'âge et de ne rien pouvoir y faire.

La conscience de l'humiliation

Tout commence avec la rapidité de la chute opposée au dur labeur de l'ascension :

Et ne suis-je blanchi dans les travaux guerriers
Que pour voir en un jour flétrir tant de lauriers ?

(...)

Oeuvre de tant de jours en un jour effacée

La chute de Don Diègue s'est faite en un jour seulement alors que son honneur a mis des années à se construire. D'ailleurs, l'utilisation ici du terme « blanchi » fait référence à la fois à sa vieillesse (cheveux blancs...) et à la blancheur et la pureté de son honneur. Les lauriers, eux, sont une métonymie. Ils représentent les exploits militaires : les héros étaient décorés d'une couronne de lauriers lors des victoires. Ainsi, la temporalité est différente en ce qui regarde l'honneur et le déshonneur : « tant de jours » s'oppose à « un jour ». Pour Don Diègue, cela est une humiliation.

Le désespoir qui s'exprime avec la colère

Au début du passage, Don Diègue fait référence à trois concepts : la rage, le désespoir et la vieille. On repère l'interjection "Ô" qui revient à trois reprises, démontrant ainsi l'intensité de la lamentation de Don Diègue :

Ô rage ! ô désespoir ! ô vieillesse ennemie !

D'un point de vue stylistique, on notera la progression dans la longueur des pieds : deux pieds, quatre pieds et six pieds. Cela traduit la difficulté d'affronter ces fatales ennemies...

Ces trois exclamations traduisent une émotion particulièrement forte, intensifiée par l'usage du point d'exclamation. On remarque également la gradation dans les émotions évoquées : la rage fait écho à la combativité, le désespoir renvoie au manque de hargne pour combattre et la vieillesse suppose l'impossibilité de se battre.

À ces trois exclamations succèdent trois questions rhétoriques :

N'ai-je donc tant vécu que pour cette infamie ?
Et ne suis-je blanchi dans les travaux guerriers
Que pour voir en un jour flétrir tant de lauriers ?
Mon bras qu'avec respect tout l'Espagne admire,
Mon bras, qui tant de fois a sauvé cet empire,
Tant de fois affermi le trône de son roi,
Trahit donc ma querelle, et ne fait rien pour moi ?

Ici, Don Diègue met l'accent sur la densité des émotions avec la répétition du terme « tant ». Par exemple, « tant vécu » s'oppose à « infamie » : lui qui a acquis de l'expérience et de l'honneur au fil des années n'est maintenant gratifié que par le déshonneur.

Après la vieillesse, le bras devient l'ennemi que fustige Don Diègue. L'anaphore rhétorique prouve que le bras est le responsable de la défaite lors du duel contre le comte de Gormas. Ce bras est alors personnifié : il suit sa propre volonté et désobéit à celle de Don Diègue. Il y a un déséquilibre entre la volonté du combattant et la réalité physique. Sa volonté et son corps sont en désaccord.

Don Diègue a pleinement conscience de son impuissance ce qui, malheureusement, est d'autant plus difficile à vivre.

II. L'importance des questions d'honneur et d'héroïsme

Le Cid a-t-il connu d'autres versions ?
Affiche de l'opéra « Le Cid », composé par Jules Massenet. Une manière de faire vivre les dialogues de Corneille avec toujours plus d'intensité et d'émotion...

Ce passage met en lumière deux notions importantes aux yeux de Don Diègue : l'honneur et l'héroïsme du guerrier.

L'importance de l'honneur

Le terme « honneur » est répété deux fois au cours de l'extrait et toujours placé en fin de rimes afin de le faire ressortir :

Nouvelle dignité fatale à mon bonheur !
Précipice élevé d'où tombe mon honneur !
(...)
Comte, sois de mon prince à présent gouverneur ;
Ce haut rang n'admet point un homme sans honneur ;

La rime entre « honneur » et « bonheur » montre le lien inextricable entre les deux notions. Ici, Don Diègue revient sur l'importance de sa chute et de son déshonneur : il parle, d'ailleurs, de « précipice élevé » afin de souligner à quel point la chute est douloureuse. Elle l'est d'autant plus au regard de ses victoires passées qui étaient extraordinaires et ont aidé l'Espagne a survivre.

Don Diègue s'adresse là aussi directement à son ennemi, bien que ce soit un monologue : en employant le mot « Comte », il signifie au comte de Gormas qu'il est désormais illégitime dans sa fonction et que le comte devrait prendre sa place de gouverneur du prince.

Guerrier au service du roi

Enfin, Don Diègue s'adresse à son ultime ennemi : après la vieillesse et le comte, vient le tour de l'épée. L'épée est l'instrument du guerrier, guerrier auquel Don Diègue fait référence au passé. Il accuse son bras, faible face à l'adversaire. Son épée, supposée être solide, lui a également fait défaut :

Et toi, de mes exploits glorieux instrument,
Mais d'un corps tout de glace inutile ornement,
Fer, jadis tant à craindre, et qui, dans cette offense,
M'as servi de parade, et non pas de défense

Le « fer » évoqué par Don Diègue était, autrefois, un allié fidèle. Aujourd'hui, l'épée est inutile : elle est comparée à un « ornement » et ne sert qu'à parer les coups de l'adversaire. Autrement dit, elle n'a plus la gloire qu'elle avait autrefois. De ce fait, Don Diègue décide de la léguer à son fils qui, selon lui, saura en faire un meilleur usage et venger l'honneur de son père.

III. Un monologue qui laisse entrevoir la suite de l'intrigue

Transmission et retour à l'action

Ainsi, le monologue se termine avec l'idée de transmission et de passation de pouvoir. L'épée qui l'a autrefois tant aidée est désormais confiée à son fils, Rodrigue :

Va, quitte désormais le derniers des humains,
Passe, pour me venger, en de meilleurs mains.

Les verbes d'action « aller », « quitter » et « passer » confirment que le déroulement de l'action va être repris par un nouveau personnage. Rodrigue devient l'élément principal de l'action : l'honneur et la bravoure de Don Diègue vont continuer à perdurer à travers son fils. Ainsi, « dernier des humains » contraste avec « de meilleures mains » : l'épée saura connaître de nouveaux exploits grâce à Rodrigue. Le retour à l'action s'annonce !

Vivre ou mourir ? Venger ou aimer ?

Le monologue laisse donc entrevoir deux dilemmes :

  • un dilemme évident : celui de Don Diègue, qui se pose la question de savoir s'il est mieux de vivre dans la honte ou de mourir sans vengeance.
  • un dilemme à lire entre les lignes : celui de Rodrigue, qui va être confronté à un choix périlleux. Doit-il venger son père au risque de mettre en péril son union avec Chimène ?

Cette passation de pouvoir annonce donc le futur déroulement de l'intrigue. Rodrigue va devoir faire un choix cornélien : choisir le lien du sang ou celui du coeur.

Conclusion

Le Cid a-t-il été beaucoup repris au théâtre ?
Représentation du Cid sur les planches du théâtre le Ranelagh à Paris. Chimène et Rodrigue semblent, comme toujours, tiraillés entre l'amour et l'honneur de leurs pères... (Le Cid © Geoffrey Callènes)

Ce monologue est le résultat d'une action qui ne cesse d'évoluer depuis le début de la pièce. En effet, le spectateur constate que depuis le début, les événements semblent inévitables (comme le veut la fatalité tragique) : parce qu'il a été nommé gouverneur, Don Diègue est jalousé par le comte de Gormas. Provoqué en duel par ce dernier, il est vaincu parce que trop affaibli par la vieillesse. Mais cette défaite est insupportable pour Don Diègue qui ne veut pas tomber dans le déshonneur : il décide donc de demander à son fils de le venger.

Ainsi, on s'attend à voir Rodrigue dans les prochaines scènes. On se doute qu'il va être confronté à de nombreuses incertitudes et obstacles. La fatalité de la tragédie va-t-elle s'abattre sur lui ? On vous invite à découvrir ce chef d'oeuvre de la littérature française et à tenter de comprendre la psychologie parfois (très) complexe des personnages principaux !

 

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Morane

Diplômée d'un Master en philosophie et d'une licence en Lettres modernes, je suis une passionnée de lecture et adore transmettre aux personnes désireuses d'en apprendre plus. Mon petit plaisir ? Les voyages ! Et parce que la vie est une aventure, j'entends bien me la jouer exploratrice encore longtemps 😉