Présentation du roman

Ce roman, écrit par André Gide (1869-1951) et publié en 1925, reste difficile à appréhender selon une seule ligne narrative : il contient en effet pléthore d'intrigues, d'histoires annexes, de personnages aux liens plus ou moins établis et mêle, enfin, de nombreux types narratifs.

André Gide et les Faux-Monnayeurs André Gide à l'orée de sa vie

Il se décompose en trois parties : Paris, Saas-Fé, et une dernière fois Paris.

Il faut d'abord souligner qu'il repose, fondamentalement, sur une mise en abyme puisque l'un des personnages principaux, l'oncle Édouard, est un écrivain qui tente de produire un roman, intitulé Les Faux-Monnayeurs. Il veut ce roman « à la fois aussi vrai, et aussi éloigné de la réalité, aussi particulier et aussi général à la fois, aussi humain et aussi fictif qu'Athalie, que Tartuffe ou que Cinna » (page 184, Folio, 2017) ; pourtant, il n'en écrit presque aucune ligne, ne parvenant qu'à remplir son Journal de ses pensées, découlant directement de ce qu'il vit au quotidien, et qui doivent lui fournir sa matière d'écriture.

Aussi trouve-t-on 4 modèles de narration différents :

  • À la troisième personne, avec un narrateur omniscient
  • À la troisième personne, avec un narrateur ignorant
  • À la première personne, lorsque nous lisons le journal d'Édouard
  • À la première personne, lorsque l'auteur s'adresse directement au lecteur

Ces modèles de narration ne sont pas forcément délimités formellement : dans un même chapitre peuvent se trouver un, deux, trois ou quatre manières de raconter l'histoire. Ainsi, aux faits relatés par les différentes voix narratives se confrontent les différents questionnement de l'écrivain sur leur restitution romanesque.

C'est qu'à travers cette œuvre, André Gide aspire à montrer comment le roman traditionnel échoue dans sa prétention à rendre la complexité du monde réel. Il veut ainsi libérer la littérature de son carcan narratif en éclatant celui-ci vers tous les horizons - comme la vie elle-même le fait.

Résumé des Faux-Monnayeurs

Malgré ces précautions de départ, il est toutefois possible de dégager une histoire centrale, autour de trois personnages.

Se trouvent ainsi au centre du roman deux jeunes garçons lycéens et meilleurs amis, Olivier Molinier et Bernard Profitendieu, sur le point de passer le baccalauréat - c'est-à-dire d'entrer dans la vie d'adulte - et un homme de 38 ans, Édouard. L'histoire se tient en quelques mois d'été suivi de l'automne.

Pour incipit, Bernard découvre qu'il est le fruit d'un amour interdit entre sa mère et un amant de passage. Il en éprouve un profond mépris pour l'homme qui l'a pourtant élevé, le juge d'instruction Albéric Profitendieu, mais qu'il semble n'avoir jamais aimé. Ainsi, dans sa lettre d'adieu, il lui écrit :

Je signe du ridicule nom qui est le vôtre, que je voudrais pouvoir vous rendre, et qu'il me tarde de déshonorer.

Page 26, Folio, 2017

Le Jardin du Luxembourg, lieu de la scène d'entrée des Faux-Monnayeurs

Bernard décide donc de fuir la maison ; mais ne sachant où passer sa première nuit, il se réfugie chez son ami Olivier. Ce dernier est un garçon timide en manque d'affection, manque qu'il cherche à combler auprès de ses amis proches ou de son oncle Édouard pour qui il a des penchants tus - penchants réciproques, mais que ni l'un ni l'autre ne parviennent à exprimer.

Cependant, à la suite d'un concours de circonstances faisant intervenir la perte de la valise d'Édouard qui contient le premier tome de son Journal, Bernard se retrouve engagé par l'écrivain en tant que secrétaire. Ils s'en vont alors tous les deux pour un séjour dans les montagnes suisses, à Saas-Fee, dans l'espoir de soigner l'amie d'Édouard, Laura Azaïs, mise enceinte par le frère d'Olivier, Vincent Molinier.

Par dépit et jalousie, Olivier se laisse séduire par le comte de Passavant, rival d'Édouard. C'est un écrivain à la mode, dandy et pédéraste mais, surtout, cynique et manipulateur. Il convoitait le neveu Molinier depuis un certain temps et profite des états d'âme du jeune garçon pour se l'accaparer.

Olivier, sous cette influence maléfique, devient mauvais, brutal, et même détestable aux yeux de ses meilleurs amis. Lorsqu'il s'en rend compte - notamment à la faveur de sa rencontre avec Bernard, qu'il n'avait pas vu depuis un mois -, il sombre dans une dépression noire, démuni et impuissant. Au cours d'une soirée mondaine où se trouvent entre autres Édouard, Olivier et Passavant, il se saoule et se ridiculise devant tout le monde avant de sombrer dans une torpeur éthylique.

Il est rattrapé et soigné par l'oncle Édouard, dans les bras duquel il achèvera la nuit. Au matin, il tente de se suicider, non par désespoir dira-t-il, mais pour des raisons qu'il veut tenir secrètes. Il faut préciser qu'il avait tenu quelques jours auparavant avec Bernard une discussion au sujet d'une réplique d'Othello, de la pièce éponyme :

Si le moment était venu de mourir, ce serait maintenant le bonheur suprême ; car j’ai peur, tant le contentement de mon âme est absolu, qu’il n’y ait pas un ravissement pareil à celui-ci dans l’avenir inconnu de ma destinée !

Othello, Shakespeare

Édouard et Bernard se rendent par ailleurs à l'évidence de leur incompatibilité, laissant libre place à Olivier, qui finira par rester vivre chez son oncle, grâce à la bienveillance de sa mère. Celle-ci devine les relations liant son frère à son fils mais, brisée par son abnégation maternelle, ne veut pas les détruire.

Bernard, quant à lui, finit par comprendre (notamment grâce à ses conversations avec Laura et Édouard, à Saas-Fee) que le lien du sang importe guère, et qu'il doit accepter Albéric Profitendieu comme celui qui l'a élevé, et donc comme père : il en convient d'autant plus que l'éloignement lui a révélé son attachement à cette personne.

Intrigues secondaires et personnages y afférent

L'intérêt de ce roman réside également dans les multiples histoires qui se déroulent en orbite et concernent autant de personnages secondaires.

Les enfants, d'abord :

  • Georges Molinier : petit frère d'Olivier, c'est un jeune garçon calculateur qui n'a pas froid aux yeux et qui vire à la délinquance, manipulé par un sous-fifre du comte de Passavant. C'est par ses activités malfaitrices qu'on trouve la seule mention du forfait de « faux-monnayeur », qui compose en tout et pour tout trois pages du roman - procédé qui contribue au floutage du cadre narratif voulu par Gide.
  • Armand Azaïs : ami d'Olivier, il est désabusé et dépressif. Il vire même au nihilisme absolu dans ses attitudes et ses idées. Il finira par trouver sa voie aux côtés du comte de Passavant, écrivant dans la revue dont la direction fut d'abord promise à Olivier.  Armand s'associe au comte en étant parfaitement conscient des tares de ce dernier.
  • Boris : c'est le petit-fils de La Pérouse que rencontrent Édouard et Bernard à Saas-Fée, et qu'ils ramènent à Paris afin de l'éloigner de la maladie de Bronja, fille de sa doctoresse Mme Sophroniska. De constitution fragile, il était à la charge de celle-ci pour le soigner de ses penchants à la masturbation, attitude jugée honteuse et maladive. Se retrouvant dans la pension Vedel-Azaïs, il se sent perdu, désespéré, abandonné de tous, la maltraitance par Georges et ses amis n'étant pas sans effet. Il finira par se tuer à la roulette russe, jeu qu'on lui présente comme un rite d'entrée nécessaire à son acceptation dans le groupe d'amis de Georges. Il ignorait cependant la présence d'une balle dans le barillet du pistolet qu'il utilisera en pleine salle d'étude, surveillée par son grand-père.

 

Les adultes, ensuite :

  • Vincent Molinier : grand frère d'Olivier qui connaît avec une cousine éloignée une amourette féconde dans un centre de soins pour tuberculeux. Cependant, tous deux soignés, il abandonne lâchement ses responsabilités pour se perdre auprès de Lady Griffith, amie du comte de Passavant, femme cynique et sûre d'elle, puis finit par assassiner cette dernière au beau milieu d'un voyage en Afrique.
  • Albéric Profitendieu : père de Bernard, c'est un juge d'instruction qui suit une affaire de prostitution à laquelle Olivier Molinier a participé, et qui découvrira aussi l'affaire de la fausse-monnaie en circulation, engageant Georges Molinier.
  • Laura Azaïs : amie d'enfance et ancien amour d'Édouard, elle lui est restée très proche, cependant qu'elle se trouve honteuse de son adultère affectant son mari, Douviers, personnage sans saveur bien qu'éperdument amoureux de sa femme.
  • Oscar Molinier : père d'Olivier, il est tiraillé entre sa femme, sa famille et sa maîtresse et est observé par Édouard avec beaucoup de désolation.
  • Le professeur La Pérouse : vieux professeur de piano, très proche d'Édouard, il est en guerre avec sa femme (qu'il finira par envoyer en pension) et il rêve de retrouver son petit-fils perdu Boris, finalement ramené par Édouard de Saas-Fée. Il se trouve pourtant terriblement déçu de l'attitude distante et maladive de celui-ci lorsqu'il le rencontre et ne saura rien faire de leur relation jusqu'à le voir se suicider.

 

En résumé, on peut présenter les lien de parenté entre personnages à travers le tableau suivant :

FamillesGrand-ParentsParents et onclesEnfantsDomestique
ProfitendieuAlbéric et MargueriteCharles, Cécile, Bernard et CaloubAntoine
MolinierOscar et PaulineVincent, Olivier et Georges
Vedel-AzaïsAzaïsProsper Vedel et MélanieRachel, Laura, Alexandre, Armand et Sarah
La PérouseM. et Mme La PérouseBoris
PassavantRobert et GontrantSéraphine
SophroniskaMme SophroniskaBronja

Pistes de réflexion pour l'analyse du roman

Comme pour l'intrigue, il est difficile d'analyser ce roman selon une seule idée. En effet, il s'y trouve un tel éclatement que cette œuvre se confronte à une myriade de problématiques différentes, soit qu'elle les approfondie, soit qu'elle les suggère. On en citera quelques-unes, sans aspirer à l'exhaustivité :

L'argent

Bien que le roman ne parle que très succinctement du thème de la fausse monnaie, l'argent circule tout au long de l'histoire, comme un rappel nécessaire à la réalité (pauvreté de Bernard qui fuit le foyer familial, Laura abandonnée et nécessiteuse, Vincent gagnant au jeu et libéré, Rachel qui doit sauver la pension de ses parents, etc.).

Mais l'argent représente aussi symboliquement l'échange, notion centrale du roman à travers toutes les imbrications qui se construisent au fil de l'histoire. Il s'agit de relations de pouvoir qui se fondent sur l'échange de services rendus (Passavant aidant Vincent, qui doit ensuite l'introduire à son frère, par exemple). Dans le chapitre 3 de la partie II, Édouard évoque explicitement la question du titre, dans toute son ambivalence :

Mais maintenant, à votre tour, dites-nous: ces faux-monnayeurs... qui sont-ils?

—Eh bien! je n’en sais rien, dit Édouard. [...]

À vrai dire, c’est à certains de ses confrères qu’Édouard pensait d’abord, en pensant aux faux-monnayeurs; et singulièrement au vicomte de Passavant. Mais l’attribution s’était bientôt considérablement élargie; suivant que le vent de l’esprit soufflait de Rome ou d’ailleurs, ses héros tout à tour devenaient prêtres ou francs-maçons. Son cerveau, s’il l’abandonnait à sa pente, chavirait vite dans l’abstrait, où il se vautrait à son aise. Les idées de change, de dévalorisation, d’inflation, peu à peu envahissaient son livre, comme les théories du vêtement le Sartor Resartus de Carlyle — où elles usurpaient la place des personnages.

Page 188, Folio, 2017

Mensonge et sincérité

Le mensonge jalonne le roman, soit qu'il sert des intérêts assumés (Passavant et son hypocrisie connue de tous), soit qu'il est le résultat d'une impossibilité à assumer (Laura vis-à-vis de son adultère).

Comme liste non-exhaustive, nous pouvons rendre :

  • Mensonge familial des Profitendieu
  • Mensonge de la famille Vedel-Azaïs
  • Mensonge de Boris à Bronja
  • Mensonge de Georges à Boris (qui l'amène à se tuer)
  • Mensonges institutionnels : la justice ment en ne respectant pas l’égalité.
  • Mensonge existe aussi au sein des couples: relation entre Laura et Vincent, mariage de Laura et de Douviers

On peut enfin s'interroger sur le caractère faux de la monnaie : ici, ce serait l'occasion de sonder les faux-semblants des personnages engagés, où leurs velléités ne sont jamais bien claires, ce qui amène à des actes manqués, des non-dits, des frustrations - avec la relation Olivier/Édouard comme point d'orgue de cette idée.

En découle l'idée de sincérité, qui pourrait finalement être considérée comme l'idée centrale du roman : si l'on est sincère avec soi-même, on accepte ce que l'on ressent ou ce que l'on est. D'ailleurs, si Édouard avait eu le courage de parler avec Olivier dès leur rencontre à la gare, tous les malentendus en ayant découlé n'auraient fatalement pas eu lieu. Pourtant, la sincérité est-elle chose atteignable ? Édouard en dit, quelque part dans ses réflexions écrites :

« L'analyse psychologique a perdu pour moi tout intérêt du jour où je me suis avisé que l'homme éprouve ce qu'il s'imagine éprouver. De là à penser qu'il s'imagine éprouver ce qu'il éprouve... [...] Dans le domaine des sentiments, le réel ne se distingue pas de l'imaginaire. »

Page 76, Folio, 2017, Les Faux-Monnayeurs

Toute la difficulté réside évidemment dans le fait qu'Édouard lui-même, malgré ses doutes, vit et éprouve, en premier lieu à l'égard d'Olivier.

Le faux-monnayeur suprême : le Diable

Dans Le journal des Faux-Monnayeurs, Gide écrit :

Le traité de la non-existence du diable. Plus on le nie, plus on lui donne de réalité. Le diable s’affirme dans notre négation. Ecrit hier soir quelques pages de dialogue à ce sujet –qui pourrait bien devenir le sujet central de tout le livre, c’est-à-dire le point invisible autour de quoi tout graviterait...

Journal des Faux-Monnayeurs, L'Imaginaire, p. 34

Des idées précédentes découle de manière logique celle du démon, qui se révèle, dans le roman, jouer un rôle tantôt positif tantôt négatif. Le diable fonctionne comme un révélateur de soi et de son inconscient.

Les principaux démons du roman sont :

  • Robert de Passavant
  • Lady Griffith
  • Vincent Molinier

Mais si ceux-là sont archétypiques - plus assumés -, chaque personnage peut apparaître comme un démon, ponctuellement, pour les actes commis ou les pensées contenues.

Affiche du film Les Faux-Monnayeurs de Benoit Jacquot (2011)

Conclusion

Quand on parle des Faux-Monnayeurs, on ne peut faire l'impasse sur l'œuvre qui lui est essentiellement liée, à savoir Le Journal des Faux-Monnayeurs, qu'il publiera en 1927. André Gide s'est ainsi astreint à la rédaction d'un journal d'écriture qui lui permet d'explorer intimement ses idées, déambulant dans les dédales de sa réflexion comme un spéléologue dans une grotte. Cette double publication renforce un peu plus la mise en abyme du roman puisqu'André Gide, tel Édouard, tient un journal du roman qu'il appellera Les Faux-Monnayeurs.

C'est que l'écrivain a souhaité rendre toute une réalité dans son roman : une réalité vitale. Seulement, comme la vie elle-même, cela ne peut qu'aboutir à un fatras immense, qui peut faire sens, mais dont il faut chercher longtemps les causes, car celles-ci se trouvent enfouies sous l'insignifiance et les doutes. Rien n'est clair entre les hommes ; cela ne peut qu'obscurcir encore plus le résultat de la société de ces hommes...

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