La nature du rire

Les expressions du rire

Pour comprendre ce qu’est le rire, rien de tel que de jeter un œil du côté des expressions. La langue nous apprend en effet que le rire est une chose complexe ; plus encore, il renvoie à des émotions, des états d’esprit variés.

Comparez les expressions suivantes : Rire à gorge déployée, rire à chaudes larmes ou encore rire jaune, mourir de rire, rire de quelqu’un etrire dans sa barbe. Il est autant de façon de rire que de types d’humour mais aussi que d’individus et de sujets comiques. Le rire témoigne d’intentions multiples (bienveillance, autosuffisance, hostilité ou encore dérision).Même, il dit bien des choses sur notre condition sociale, comme nous l’avons vu plus haut ou encore sur l’époque dans laquelle nous vivons.

Le champ lexical du rire est d’ailleurs assez large : les seuls adjectifs sont pléthore : drôle, hilarant, amusant, risible, comique, drolatique, distrayant…

Attention : les termes marrant, rigolo, rigoler et fun appartiennent au vocabulaire familier et ne doivent sous aucun prétexte figurer dans vos copies.

Ce qu’en dit le dictionnaire : rire : « Expression de la gaieté par l’élargissement de l’ouverture de la bouche accompagné d’expirations saccadées plus ou moins bruyantes. » (Robert)

Le rire apparaît ainsi comme une « expression faciale traduisant un sentiment de gaieté et comportant deux aspects : visuel (ouverture de la bouche) et sonore (expirations bruyantes) » (Smadja[1])

Pourtant nous aurons l’occasion de voir que le rire est fondamentalement ambivalent. Les penseurs du rire (qui n’étaient pas les plus drôles des hommes…) n’ont pas toujours valorisé le rire, loin de là. Les étymologies témoignent de cette ambivalence. Si en latin, un seul mot désigne le rire (risus), il existe deux termes hébreux dans la Bible sâhaq : rire joyeux et positif et lâhaq : rire de moquerie. De même, chez les Grecs, gêlan (que l’on retrouve dans gélothérapie) : rire et katagelân : se moquer. (Smadja)

Mais au fait que se passe-t-il pour que l’on rie ?

Physiologie du rire

Les principales causes biologiques du rire sont aujourd’hui connues.

Cela n’a pas toujours été le cas et le rire a longtemps été diabolisé. Baudelaire au XIXème voit (encore ?) dans le rire un instrument satanique, symptôme d’une débilité[2]

Document : Baudelaire, Salon de 1956, « De l’essence du rire »

Les progrès de la science aidant, on sait aujourd’hui que le rire dépend de déterminismes internes (éléments neurologiques, cognitifs et psychoaffectifs) et externes, nommés les stimuli[3]. Il existe une structure type du rire chez tous les êtres humains (un pattern) qui est universelle (fruit de notre héritage à l’échelle de l’espèce) mais ce modèle subit des variations individuelles (stables dans le style du rieur mais aussi fluctuantes en fonction de l’état d’esprit du rieur au moment de la stimulation) et également culturelles.

Ce modèle du rieur universel comprend les paramètres suivants : une mimique faciale[4], la vocalisation et des postures d’accompagnement qui dépendent des individus et du contexte socioculturel.

Notons d’ailleurs que les vocalisations sont à l’appréciation de chaque individu. Certains rient en A, d’autres en O, d’autres encore en I et les derniers utilisent chacune de ces voyelles en fonction de la nature du rire. Et vous en quelle voyelle riez-vous[5] ?

Nous sommes donc programmés génétiquement pour rire.

Les manifestations du rire peuvent être physiquement violentes : dans la typologie des rires, on distingue un rire explosif (wide mouth laugh), souvent observé dans les jeux d’enfants où un rejet de la tête en arrière accompagne une large ouverture de la bouche et une vocalisation bruyante. Plus violent encore le fou rire est durable, incoercible et incontrôlé par le sujet. (Smadja). Le rieur rougit, bave, pleure, son corps est secoué de spasmes à la longue douloureux (mais favorisant la musculature des abdominaux…), sa respiration devient difficile...et il meurt (dans le pire des cas[6] !).

C.W.Hess site même dans sa très sérieuse étude intitulée Neurologie du rire[7] un cas d’épidémie de rire qui a touché la Tanzanie en 1962 (et qui s’est étendue jusqu’en Ouganda) et affecté un millier de personnes. Partie d’une institution de jeunes filles, l’épidémie obligea les écoles à fermer sur plusieurs mois et toucha essentiellement la gent féminine. Ces orgies de rire provoquèrent des épuisements, des incontinences et des hospitalisations. On suspecta alors un cas de psychose de masse.

Document: Raymond Devos et le rire physiologique.

Mais le fou rire n’est pas encore le rire du fou[8].

Les grandes conceptions du rire (Smadja[9])

On distingue dans l’histoire du rire quatre grands mouvements :

-         La théorie du sentiment de supériorité et de dégradation (pessimiste) (Platon, Cicéron, Descartes)

-         Les théories intellectualistes ou théories du contraste et de l’incongruité (Kant et Bain)

-         La théorie psychophysiologique ou théorie de la décharge (Spencer)

-         La théorie sociale (Bergson)

Cette histoire balise le rire depuis Platon jusqu’à Bergson.

Il est notable de voir que les auteurs antiques ont globalement une conception assez pessimiste du rire. Si le rire peut être un plaisir, il est aussi pour Platon l’une des « grimaces de la laideur » : inconvenant, obscène, perturbateur et dangereux, il suppose la perte de contrôle de l’individu et de fait est indigne des hommes de valeur en charge de la Cité (La République, III). Parce qu’il peut être un rire de moquerie il est légitime pour nos ennemis mais injuste pour nos amis. Il sera donc l’apanage des fous, des bouffons, des méchants et des esclaves.

Pour les rhéteurs, les orateurs, comme Cicéron, le rire peut être une arme sociale offensive efficace. Tout dépendra du sujet. La misère et la perversité seront des sujets tabous mais les vices, difformités et autres défauts corporels des hommes seront prescrits. Le rire doit distraire pour permettre de faire passer un message plus facilement. (De oratore, II, t.2)

Au Moyen-âge, deux courants de pensée vont se heurter : les pro (héritiers d’Aristote, le premier à formuler « le rire est le propre de l’homme ») et les anti rire, pères de l’Eglise. Au sein même du Moyen-âge, les conceptions vont évoluer : le rire est historique. Si le rire est d’abord diabolisé comme étant la pire chose qui puisse sortir de la bouche d’un homme, il conviendra dans les siècles suivants de distinguer les types de rire. Notons que les moines condamnant le rire s’amusaient à de savants jeux de mots rassemblés dans des recueils : les Joca Monachorum[10]. A l’approche de la Renaissance, le rire joyeux peut enfin se libérer. Il devient alors, sous l’égide de Rabelais, un « instrument thérapeutique et d’hygiène mentale visant le maintient et l’entretien de la santé individuelle et sociale par l’intermédiaire de l’obtention d’un plaisir complexe, psychique, sensoriel et corporel » (Smadja)

Au XVIIème, Descartes verra dans le rire l’une des passions de l’âme mais aussi une association entre plaisir et agressivité.

Document : Descartes, Les Passions de l’âme (art. 124 et 278)

Voltaire dans son Dictionnaire philosophique retrouvera une conception positive du rire, proche de celle de la Renaissance et il faudra attendre Kant[11] pour obtenir une théorie intellectualiste du rire : il définit la plaisanterie par un décalage entre des attentes fortes de l’esprit confrontées à un résultat tout autre, provoquant ainsi une réaction du corps. « Le rire est une affection résultant de l’anéantissement soudain d’une attente extrême » (Critique de la faculté de juger)

Document : Voltaire, Dictionnaire philosophique, article « rire »

D’autres penseurs définiront le rire comme une décharge d’énergie provoquée par un contraste entre deux états opposés (concept de « discordance descendante » chez Spencer) ou la dégradation brutale d’une personne habituellement investie d’autorité et de dignité[12] (Brain).

On retrouvera plus loin cette conception d’un décalage dans les attentes chez Bergson.

Récemment des études ethnologiques ont montré le caractère spécifique du rire chez certaines ethnies. Parfois l’apanage des chefs, ailleurs celui des bouffons, le rire parle de la société. Les blagues et donc l’humour qu’elles véhiculent ne sont pas internationales. Il est des contrées où l’on se rit de l’étranger et d’autres où c’est malvenu. Si la sexualité, le langage ou encore le pouvoir semblent être des thèmes de prédilection, ce type de risible n’est pas abordé de la même manière partout[13].

Document : Simone Clapier-valladon, Histoire des mœurs, tome 2 : « L’homme et le rire » (1956)

Le rire est protéiforme, physique et physiologique, historique mais il peut aussi être pathologique.

Les cas extrêmes : les rires pathologiques

Un rire pathologique témoigne d’une atteinte psychique. Il est reconnaissable à partir d’un des éléments suivants : son intensité et sa durée sont immodérés et disproportionnées par rapport au stimili-déclencheurs si bien que le rire semble inauthentique. Il est également incontrôlé, incoercible et évoque par cet aspect le fou rire. Il apparaît inapproprié surgissant lors d’une situation non-risible. Il est enfin souvent dissocié de tout stimulus. Les cas les plus fréquents de ces rires touchent des schizophrènes, des maniaques ou des hystériques. Chez ces patients les rires peuvent être provoqués par des stimuli qu’eux seuls peuvent percevoir (c’est le cas lors hallucinations ou de délires)

Cf : 99 francs de J.Kounen, (1997) le film adapté du livre éponyme de Beigbeder où le personnage de « pydjama » compagnon d’infortune d’Octave en hôpital psychiatrique se met à rire seul en regardant une feuille bouger sur une branche.

D’autres cas sont à répertoriés dans cette catégorie : les rires dits toxiques. Ils sont causés par des substances absorbées ou inhalées par le sujet : l’ivresse peut  déclencher le rire tout comme la cocaïne, le haschich ou encore le gaz hilarant (protoxyde d’azote).

Plus encore, il semblerait que le rire agisse comme une drogue ainsi que le montre une étude récente :

« Le rire active la même région du cerveau que la cocaïne »

La maxime selon laquelle le rire est une drogue aurait quelque fondement scientifique.
Des chercheurs de l’Université Stanford (Californie, Etats-Unis) ont montré que la région du cerveau stimulée par la lecture de dessins comiques de journaux était la même que celle stimulée par une injection de cocaïne, un joli visage ou encore de l’argent. Ils ont utilisé, afin de mettre en évidence la zone cérébrale concernée, l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf), qui permet de visualiser le fonctionnement d’un organe en temps réel. La région du cerveau principalement concernée s’appelle le noyau accumbens, dont le fonctionnement est basé notamment sur la dopamine, agent chimique du plaisir.
Alan Reiss, qui a dirigé les recherches, pense que la découverte pourrait aider à diagnostiquer les signes précurseurs de la dépression, durant laquelle l’appréciation de l’humeur est altérée, voire à apprécier l’effet des antidépresseurs. (Centre international de recherche scientifique (CIRS), Février 2004)

Le plus spectaculaire des rires fous est sans nul doute le fou rire prodromique. Il se manifeste par des épisodes convulsifs annonçant en réalité une catastrophe cérébrovasculaire menaçante. Il est toutefois difficile à détecter comme symptôme car les médecins ne font pas souvent le rapprochement…alors le prochain qui rit, aux urgences !

Le rire fait également appel à l’inconscient, touchant ainsi à l’intime. Pour comprendre le mot d’esprit de l’autre, il faudrait, d’après Freud, partager les inhibitions du locuteur. Plus encore, « les procédés techniques employés dans le travail du mot d’esprit sont analogues à ceux utilisés dans le travail du rêve. »Tous deux relèvent du régime de fonctionnement de l’inconscient. « En effet, dans l’esprit, une pensée préconsciente s’abandonnerait à l’élaboration inconsciente pour réapparaître à la perception consciente d’une manière singulière. [14]» L’expression même du rire relèverait d’un procédé de décharge d’énergie psychique maintenue jusqu’alors par des inhibitions, et du refoulement.

Document : Freud, Le mot d’esprit et sa relation à l’inconscient (1905)

Les natures multiples du rire trahissent déjà beaucoup ses différentes fonctions. Pour résumer, le rire servirait donc d’exutoire, il témoigne d’un plaisir, mais sert aussi d’instrument plaisant favorisant l’écoute, l’attention. Il est le symptôme d’une altération mentale voire physique et annonce parfois des troubles graves. Le rire se moque, critique et devient l’expression d’une supériorité. Il rend compte d’une époque, d’une histoire, d’une approche de l’existence. Il confirme aussi notre appartenance à l’espèce humaine mais révèle une part de notre personnalité.

Références

[1] Eric Smadja, Le rire, coll. Que sais-je ?

[2] débilité est à prendre ici au sens étymologique de fragilité

[3] Un stimulus est une excitation exogène provoquant une réaction. Des stimuli.

[4] D’après la description de Darwin, toujours valable, la mimique faciale se compose de la bouche ouverte, des commissures labiales rétractées, des joues gonflées, des rides autour des yeux, des yeux brillants et autres sourcils surélevés. (Smadja, p.34-35)

[5] Difficile de ne pas penser à cette scène du Bourgeois gentilhomme de Molière où Monsieur Jourdain s’extasie devant son maître de philosophie qui lui apprend l’essentiel de ses connaissances : les voyelles. II, 5

[6] Il existe effectivement des cas de syncope du rire chez l’asthmatique qui aboutissent à des décès.

[7] C.W.Hess, Neurologie du rire, ibid.

[8] Voir plus loin les rire pathologiques.

[9] Voir E. Smadja, Le rire, ibid. pp. 10-28 : l’auteur brosse 25 siècles d’histoire du rire. A lire !

[10] Voir pour cela U.Eco¸ Le nom de la rose , roman dans lequel un moine empoisonne ses congénères curieux de lire un ouvrage perdu d’Aristote, La poétique II, consacré au comique.

[11] Grand rieur devant l’éternel !!

[12] Imaginez un Président de la République s’abandonnant à un flot d’injures à l’encontre d’un compatriote dans un certain salon de l’Agriculture…ou encore  ivre dans un certain G8

[13] Voir à ce sujet l’excellente analyse de Smadja sur les aspects anthropologiques du rire fondés sur des faits ethnographiques, in E.Smadja, ibid., pp. 83-122.

[14] E.Smadja, Ibid. pp. 52-58

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Clément M

Freelancer et pilote, j'espère atteindre la sagesse en partageant le savoir que j'ai acquis lors de mes voyages au volant de ma berline. Curieux scientifique, ma soif de découverte n'a d'égale que la durée de demie-vie du bismuth 209.

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