Roman écrit par Eugène Sue et publié dans Le Journal des Débats entre le 19 juin 1842 et le 15 octobre 1843.

On a beaucoup parlé de l'invention du roman-feuilleton au XIXe siècle avec Stendhal, Balzac, Dumas, Gautier, Sand ou Hugo. On oublie souvent Eugène Sue. Pourtant, Les Mystères de Paris
a eu une place unique dans la naissance de ce genre de
littérature : ce n'est pas seulement un roman fleuve qui a tenu en
haleine des centaines de milliers de lecteurs pendant plus d'un an
(jusqu'aux illettrés qui s'en faisaient lire les épisodes), c'est aussi
une œuvre majeure dans la constitution d'une certaine forme de
conscience sociale. On dit même que la révolution de 1848 est en partie
née dans les pages des Mystères de Paris ou, plutôt, que Les Mystères de Paris a créé le climat qui a permis la révolution de 1848.
Résumé

Un écrivain bourgeois

Issu d'une des familles de médecins les plus célèbres de l'époque,
Eugène Sue a fait partie de la jeunesse dorée parisienne. Dans
l'énergie qu'il consacre à frayer avec la noblesse de l'époque de la
restauration, on sent une pointe d'envie chez ce bourgeois qui veut à
tout prix être dandy : anglophile, membre du Jockey Club qui lui
coûte une fortune, faisant du luxe pour faire grand seigneur dira Balzac à l'époque.
Ses romans maritimes ne sont pas inoubliables, ses romans mondains, puis Mathilde, mémoires d'une jeune fille
(que Dumas tient pour être le chef d'œuvre de Sue) l'éloigneront des
beaux salons. C'est peut-être un besoin de revanche qui donnera
naissance aux Mystères de Paris. Dans un premier temps, Sue n'est pas
convaincu par le projet que lui soumet son ami Goubaux : raconter
non plus la bonne société mais le peuple, tel qu'il est, connaître le
monde et non plus se limiter à n'en voir que la surface. La réponse de
Sue fut : « Mon cher ami, je n'aime pas ce qui est sale et qui sent mauvais ».

Socialiste malgré lui

Et puis Sue se décide. Il se procure une blouse rapiécée, se coiffe d'un casquette et descend dans une taverne mal famée, incognito.
Là il assiste à une rixe entre deux personnes qui seront la Fleur-de-Marie et le Chourineur du premier chapitre des Mystères de Paris, qu'il rédige sitôt rentré de son expédition. Puis il rédigea un second chapitre, un troisième, et fit lire le tout à son ami Goubaux, lecteur et conseiller qui l'avait déjà sauvé d'une panne d'écrivain lorsqu'il écrivait Arthur.
Goubaux aime les deux premiers chapitres, pas le troisième que Sue sacrifie aussitôt. Le roman prend forme et Sue soumet ses premiers chapitres à son libraire (à l'époque, le libraire est avant tout ce que nous nommons à présent un éditeur). Il est convenu que le livre devra faire deux volumes et ne devra pas être publié dans un journal. Rien de tout cela ne sera tenu, Les Mystères de Paris feront dix volumes et seront diffusés par Le Journal des débats.
Le succès est immédiat et bientôt universel, touchant toutes les couches de la société et tous les pays. Ce n'est qu'avec ce succès que Sue comprend que son propre roman a un sujet grave, fondamental, universel.

Alexandre Dumas raconte que, jusqu'à sa mort, Sue recevra des lettres anonymes accompagnées d'argent qu'on lui demandait de confier à quelque bonne œuvre. Il reçoit aussi de temps en temps des requêtes qu'on le charge de transmettre à Rodolphe, le héros du roman, car beaucoup sont convaincus que ce prénom cache en fait une personnalité existante, quelque grand prince... Par le biais de son livre, Sue n'hésite pas de temps en temps à exposer son avis sur des sujets de société divers : la chèreté de la justice, les conditions de détention dans les prisons, les conditions de soins dans les hôpitaux, etc.

Théophile Gautier en dira : Tout le monde a dévoré Les 'Mystères de Paris' même les gens qui ne savent pas lire : ceux-là se les font réciter par quelque portier érudit et de bonne volonté.

Rodolphe

Le héros des Mystères est le mystérieux Rodolphe, un homme d'une distinction parfaite dont on ne tardera pas à deviner les origines princières mais qui peut, lorsqu'il le souhaite, devenir un modeste ouvrier.
Capable de comprendre les codes de la pègre de la Cité, capable de parler l'argot, doué d'une force extrême et d'un grand talent pour se battre, Rodolphe est quelqu'un d'à peu près parfait. Sa compassion pour le petit peuple est totale, son jugement infaillible, ses idées brillantes. Rodolphe n'a aucun défaut, tout au plus quelques erreurs passées à réparer.
Nous ignorons si Bob Kane, créateur de Batman, a lu Les Mystères... mais l'idée est un peu la même : pour combattre l'ennui que lui inspire son statut social et pour réparer ou expier des drames du passé, le héros devient un redresseur de torts.
Rodolphe est accompagné de complices précieux : Sir Walter Murph, un britannique, et David, un médecin noir surdoué, ancien esclave.
Avant d'être un héros, Rodolphe personnifie le projet du livre lui-même : il navigue sans encombre dans toutes les couches de la société, parvient à les comprendre et à comprendre leurs problèmes respectifs et comment ils sont liés.

Gens du peuple

Les deux premières figures que rencontre Rodolphe sont le Chourineur et la Goualeuse. Rodolphe sauve la Goualeuse de la brutalité du Chourineur, et il sauve le Chourineur de lui-même en le dominant physiquement, en se montrant un adversaire respectueux et en percevant que le Chourineur a quelque chose de bon en lui. La Goualeuse est une prostituée de la Cité, le Chourineur (Surineur, dit avec l'accent auvergnat) est un ancien apprenti boucher qui, à force de tuer des bêtes avait fini par tuer un homme et passer 15 ans au bagne.
À partir de cette rencontre, le Chourineur et Goualeuse voueront une reconnaissance indéfectible à leur bienfaiteur Rodolphe, comme la plupart des autres protagonistes du roman d'ailleurs.
Le roman présente une galerie de personnages inoubliables :

La Chouette punit Fleur de Marie en lui arrachant une dent

Rigolette, une grisette toujours gaie, sérieuse et digne

Le maître d'école, un ancien bagnard brutal et dangereux qui cache un secret terrible

Ferrand, le notaire véreux qui, par cupidité, plongera des familles entières dans la misère

La Louve, une camarade de Fleur-de-Marie à la prison pour femmes de Saint-Lazare

La Chouette, une vieille femme aux projets diaboliques

Morel, un ouvrier lapidaire vertueux, et sa famille

Polidori, un abbé au sombre passé

Cecily, l'ex-femme du docteur David, une mulâtresse aussi belle que fondamentalement mauvaise

La Comtesse McGregor, une ambitieuse

Monsieur et Madame Pipelet, des concierges (l'adjectif « piplette » est tiré de leur nom)

Bras-Rouge, un caïd parisien

Tortillard, son fils, rusé et mauvais

Martial et sa famille, sur une île terrifiante de la Seine ...

Curieusement, c'est le monde d'où vient et auquel aspire Sue dont le portrait est un peu bâclé.
Hormis Rodolphe qui est bien au-dessus des questions de classes sociales, la noblesse parisienne est dépeinte comme sourde aux malheurs du peuple ou même des siens, concentrée sur des activités et des intrigues plutôt vaines.

Pour cette raison, la fin du roman est, Dumas le note justement, ratée. L'histoire s'achève dans une petite principauté allemande, chacun a fini par prendre la place que lui faisaient mériter sa naissance ou son cœur. La goualeuse, ancienne pécheresse meurt nonne, le chourineur est chouriné, Rodolphe occupe les fonctions auxquelles il était destiné,...

Postérité

Des dizaines de romans inspirés par Les Mystères de Paris seront publiés de par le monde : les Mystères de Marseille par Émile Zola, The Mysteries of London de G. W. M. Reynolds, les Mystères de Londres de Paul Féval, les Mystères de Naples de Francesco Mastriani, les Mystères de Munich, les Nouveaux mystères de Paris de Léo Malet...
Le roman sera par ailleurs traduit et publié dans de nombreux pays.
Nous l'avons dit, Les Mystères de Paris seront perçus en France et ailleurs comme un roman socialiste, et Sue lui-même s'est converti à cette doctrine pourtant si éloignée de son monde; il est élu député de la Seine en 1850 mais ses positions finiront par le faire exiler.
L'intérêt des Mystères de Paris ne se limite pas à leur destinée politique. Le livre inaugure aussi un genre qui deviendra plus tard le feuilleton radiophonique ou télévisuel, une œuvre de fiction à destination des masses, stimulant l'imaginaire collectif par des thèmes que l'auteur lui-même ne maîtrise plus, par l'exposition des passions humaines les plus fortes et les plus refoulées.
Pour toutes ces raisons, ce roman est sans doute le premier en France à pouvoir être classé dans la littérature de masse.

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Mathieu

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