Présentation

Vendredi ou les Limbes du Pacifique est un roman français de Michel Tournier publié en 1967. Il propose une réécriture du mythe de Robinson Crusoé, roman d'aventures anglais écrit par Daniel Defoe en 1719.

Michel Tournier, pour cette variante, se concentre sur la relation entre Robinson Crusoé, un naufragé, et Vendredi, un sauvage de l'île sur laquelle le premier s'est retrouvé.

En 1971, l'auteur adapte son histoire afin d'en faire un roman pour la jeunesse, sous le titre Vendredi ou la Vie sauvage.

Que raconte Vendredi ou les limbes du Pacifique ? Robinson Crusoe and his man Friday (lithographie de 1874)

Résumé de l'histoire

Au mois de septembre de l'année 1759, Robinson Crusoé embarque sur le navire La Virginie, en partance pour le Nouveau Monde. Il espère y faire fortune. Durant la traversée, le capitaine du vaisseau, en lui tirant les cartes, lui prédit des événements étranges qu'il est en passe de vivre. A ce moment là, le bateau heurte un obstacle et coule.

Robinson se réveille plus tard, étendu sur une plage. Il trouve avec lui le chien Tenn, seul autre rescapé apparent du naufrage. Toutes les tentatives qu'il entreprend pour quitter l'île échoue et il se rend peu à peu compte qu'il est condamné à y vivre. D'abord, la solitude le rend presque fou. Puis, pris d'un élan de lucidité, il décide d'accepter son sort et d'organiser sa vie sur l'île.

Il commence à écrire un journal pour y confier ses pensées ainsi que les étapes de son organisation. Cette pratique de l'écriture est une manière pour lui de rester humain, et dans la civilisation. Pour les mêmes raisons, il s'impose de jeûner le vendredi et de se reposer le dimanche. En outre, malgré sa solitude, il édicte des lois et s'impose des règles de vie.

A force d'explorations et de randonnées, il commence à s'approprier son territoire : il cultive la terre, il élève des animaux. Ce retour aux nécessités premières et à l'effort du quotidien exacerbent sa croyance en Dieu. Voilà qu'en quelque semaines, Robinson a recréé la marche de l'humanité, de l'état de nature à la civilisation.

Mais un jour, il aperçoit le rituel sacrificiel d'une tribu indienne dont il ignorait l'existence. Apeuré par cette présence d'autres hommes, il déclare l'île fortifiée et se déclare, dans le même temps, Gouverneur.

Cela dit, malgré son organisation qui lui offrait un semblant de civilisation, la solitude devient trop lourde à supporter pour Robinson : il perd peu à peu le bon usage de la langue et commence à douter de sa propre identité. Mais, parallèlement, le naufragé commence à développer un étrange sentiment d'amour vis-à-vis de l'île. Il lui donne un prénom : Speranza.

Un jour, pris d'une pulsion sexuelle, il se glisse dans une grotte pour s'y coucher en position foetale. Mais cette attitude lui rappelle bien vite l'inceste : horrifié de lui-même, il quitte l'antre maternelle. Quelques temps après, il parvient à assouvir son désir sexuel en trouvant un arbre qu'il peut pénétrer avec son pénis. Mais au cours de l'un de ces actes, son membre est piqué par un insecte, ce qui l'oblige à arrêter. Déterminé, il choisit finalement de s'unir à la terre, au milieu d'une prairie rose, en creusant des trous dans le sol à l'aide de son sexe en érection. Par là, il s'imagine faire naître les fleurs et les mandragores qui poussent sur la colline.

Que raconte l'histoire de L'ile des esclaves ? L'ile de San Bartolomeo, Camille Corot, 1828

Il tombe bientôt sur un nouveau rite sacrificiel perpétré par les Indiens. Mais cette fois, la victime, un jeune homme, parvient à s'enfuir et c'est Robinson qui le sauve finalement, en dispersant ses poursuivants par un coup de pistolet. Commence alors une nouvelle existence pour le naufragé : il décide d'éduquer le jeune sauvage et de l'intégrer à sa civilisation.

Il baptise son jeune élève Vendredi, en référence au jour où il l'a recueilli. Malgré l'éducation qu'il reçoit, il surprend Robinson par la persistance de certaines de ses moeurs, de ses contradictions. A force, il en vient même à détruire quelques unes des marques de civilisation que Robinson s'est efforcé de restituer. En point d'orgue vient le jour où celui-ci surprend Vendredi en train de fumer une pipe : l'Indien, pris par surprise, jette l'objet fumant en direction d'un baril de poudre et provoque ainsi une explosion qui emporte tout ce que son maître avait bâti. Le chien est tué, les chèvres s'enfuient : toute la civilisation de l'île est réduite à néant.

Alors les rôles sont inversés : Vendredi apprend à Robinson ce qu'il sait de la vie sauvage et commence pour les deux compagnons d'infortune une existence primaire, fondée sur la coopération et l'égalité. Tout idée de pouvoir est abolie.

Vient un jour où des marins anglais débarquent finalement sur l'île. Robinson conte alors aux nouveaux arrivants les circonstances de son naufrage, intervenu vingt-huit ans auparavant, ainsi que sa vie sur l'île tout au long de ces années. Alors, lorsqu'on lui propose de rembarquer en compagnie de l'équipage, il refuse : il est devenu complètement hermétique aux idées occidentales qu'on lui propose de retrouver. Il préfère bien plutôt rester sur son île.

Le lendemain du départ de l'équipage, Robinson s'aperçoit pourtant que Vendredi a disparu. Tout à coup remué par la solitude, il songe à se suicider avant de voir apparaître un jeune enfant. Il s'agit d'une jeune mousse Whitebird, qui a déserté le navire en raison de la maltraitance qu'il y subissait. Le vieillard baptise son nouveau compagnon Jeudi - jour de repos pour les enfants - et l'initie à son tour à la vie sauvage et naturel.

Etude des personnages

Robinson Crusoé

C'est un jeune Anglais de 22 ans, né en 1737. Parti en Amérique pour faire fortune, abandonnant du même coup son épouse et ses deux enfants, il est loyal et austère, ce qui lui vient de son goût pour le travail et sa foi en Dieu.

Comment Robinson se retrouve-t-il naufragé ? Joseph Vernet, Tempête de mer avec épaves de navires, 1770

Le fait d'être roux le place dans une situation délicate vis-à-vis de son corps. Ainsi, le capitaine du navire La Virginie s'adresse à lui en ces termes :

« Vos cheveux ras, votre barbe rousse et carrée, votre regard clair, très droit, mais avec je ne sais quoi de fixe et de limité, votre mise dont l’austérité avoisine l’affection, tout cela vous classe dans l’heureuse catégorie de ceux qui n’ont jamais douté de rien. Vous êtes pieux, avare et pur. »

Lorsqu'il échoue sur l'île, il désespère d'abord profondément. Puis vient de temps de l'effort et du travail, dans l'espoir de retrouver un peu de sa civilisation perdue. Tout change au moment où il recueille   Vendredi, puisqu'à ses côtés il apprendra à s'adapter à la vie sauvage.

Le temps passé sur l'île ainsi que la compagnie de Vendredi le transformeront et le libéreront des influences normatives de la société, tant et si bien qu'il refusera d'embarquer dans le bateau qui, vingt-huit ans après son naufrage, aurait pu lui faire retrouver la civilisation.

Vendredi

Il s'agit du jeune Indien qui réchappe du sacrifice qu'organisait sa tribu. Il a été sauvé par Robinson et, depuis lors, lui est totalement dévoué. Malgré tout, il lui reste son esprit sauvage, ce qui l'amène à faire des bêtises, lesquelles énervent son maître. En outre, du fait de sa jeunesse d'après Robinson, il est rieur et insouciant.

Techniquement, il est attiré par les airs. Il fabrique notamment un cerf-volant à partir du cadavre d'un bouc. Il repartira en cachette avec le bateau qui débarque sur l'île, après s'être émerveillé des voiles qui le meuvent.

Qu'est-ce qu'un huron ? Frederick Arthur Verner, Camp Ojibway sur la rive nord du lac Huron, 1873

Personnages secondaires

Si l'histoire tourne principalement autour de Robinson et de Vendredi, on peut brièvement relever l'intérêt de trois autres personnages :

  • le capitaine Van Deyssel : il est le capitaine du vaisseau La Virginie, qui était censé emmener Robinson jusqu'au Nouveau Monde. Personnage épicurien et cynique, il tire les cartes de tarot à Robinson, lui annonçant les étranges événements à suivre
  • le commandant Hunter : il est le capitaine du vaisson Whitebird, qui accoste sur l'île de Robinson vingt-huit ans après son naufrage. C'est un ancien militaire qui s'est reconverti dans le commerce. Personnage calme et froid, il n'est pas surpris par le refus de Robinson de repartir avec eux.
  • le mousse Jean : il a environ douze ans et se trouve battu par l'équipage du Whitebird, sur lequel il est mousse. Il quittera en secret le navire pour rester avec Robinson, qui le renommera Jeudi.

Pistes d'analyse

Une diversité narrative

En premier lieu, il faut dire que le roman contient deux types de narration :

  • la narration principale, à la troisième personne (focalisation omnisciente ou zéro)
  • la narration du journal intime, à la première personne (focalisation interne)

Cela permet à Michel Tournier plusieurs choses :

  • une meilleure implication du lecteur au moment des passages à la première personne
  • démontrer l'importance de l'écriture pour l'Homme, en le distinguant par là de l'anomal
  • établir une mise en abyme (représentation d'une oeuvre au sein d'une autre oeuvre) de la création romanesque : Michel Tournier raconte l'histoire de Robinson qui lui-même raconte son histoire

Un Robinson changé

Michel Tournier garde la même question centrale que celle de Daniel Defoe lorsqu'il écrit le premier Robinson Crusoé : comment un homme peut-il survivre seul sur une île ? Mais il apporte des réponses différentes que son prédécesseur en faisant vivre à son personnage de multiples étapes :

PhaseMoment du récitEtat mentalSymboles
Phase 1Premiers temps sur l'îleDésespoir, solitudeRampe dans la boue comme un animal
Phase 2Prises d'habitudeConfiance et plongé dans les souvenirsConstruction d'un musée de l'humain, d'un Conservatoire des poids et des mesures
Phase 3Période telluriqueSe pense foetus de l'îleEjaculation dans l'alvéole : maturation de son humanité
Phase 4Période végétalMu par des pulsions sexuellesAccouplement avec un arbre puis avec la prairie rose
Phase 5Période de civilisationRedécouverte de sa civilitéAdministre l'île avec la présence de Vendredi
Phase 6Règne solaire (re-naturalisation)Acceptation de sa condition insulaireVendredi fait exploser la grotte
Robinson
S'allonge nu, recouvert des rayons du soleil

Une île personnifiée

L'île est en fait le troisième personnage de l'histoire, au milieu de Robinson et Vendredi. Michel Tournier la personnifie pour en faire un acteur propre de la transformation de Robinson. Ainsi :

  1. elle est d'abord l'île de la désolation, pour faire écho au désespoir de Robinson naufragé
  2. elle devient ensuite une femme lorsque Robinson l'appelle Speranza, en référence à un texte biblique sur l'espérance et au souvenir d'une de ses anciennes conquêtes
  3. elle est après cela une véritable personne, quand Robinson découvre une attirance sexuelle pour elle : « Speranza n’était plus un domaine à gérer, mais une personne, de nature indiscutablement féminine, vers laquelle l’inclinaient aussi bien ses spéculations philosophiques que les besoins nouveaux de son cœur et de sa chair »
  4. elle prend ensuite le rôle de mère, lorsque Robinson se glisse dans l'alvéole
  5. Speranza devient une épouse, alors que Robinson s'accouple avec la prairie rose
  6. puis, finalement, Robinson abandonne tout élan sexuel pour vivre en symbiose avec elle, à l'initiative de Vendredi

L'altérité grâce à Vendredi

La différence entre l'oeuvre de Michel Tournier et celle de Daniel Defoe, c'est que le premier se concentre d'abord sur les relations humaines, à travers la rencontre Robinson-Vendredi. Le sauvage apporte au civilisé l'humanité dont il a besoin, et c'est l'occasion d'expérimenter différents types de relations humaines.

Rapport à la civilisation

Pendant toute la première partie du livre, Robinson est seul sur l'île : il n'est en relation qu'avec lui-même. Cette solitude première le rend presque fou ; pour en réchapper, il entreprend de « civiliser » son environnement.

Ainsi, il s'auto-proclame gouverneur, il domestique des chèvres, il crée une rizière à partir d'un marécage, il laboure la terre, etc. Plutôt que de s'adapter lui-même à l'île, il cherche à adapter l'île à sa vision occidentale du monde.

Mais malgré tous ces efforts, Robinson n'est pas satisfait, ni épanoui : l'auteur nous montre que la solitude, en premier lieu, n'est pas souhaitable et n'est pas permise par notre condition d'Homme.

Le rapport de domination

Au moment de sa rencontre avec Vendredi, Robinson établit d'emblée une relation de domination/soumission. Michel Tournier rejoue là l'Histoire, en récréant la colonisation à l'échelle de ses deux personnages.

La docilité manifestée par Vendredi accentue encore le rapport de domination. Robinson le dirige jusqu'à l'absurde, comme lorsqu'il lui fait creuser des trous pour les reboucher ensuite.

La question ici posée est celle du présupposé de supériorité et de racisme. Robinson, civilisé, s'estime supérieur au sauvage et cherche ainsi à le dominer : puisque Vendredi est un nègre, il ne comprend rien et doit être éduqué.

Le rapport d'égalité

La dernière étape trouve son origine dans l'explosion de la grotte, qui détruit toutes les marques de civilisation développées par Robinson. Les rapports s'inversent alors, puisque le supposé civilisé devient incapable d'évoluer dans cet environnement radicalement naturel. C'est Vendredi qui détient la clef de sa survie, ce qui contribue à lui faire changer de regard à son propos.

Vendredi lui apporte surtout un mode de vie enfin épanouissant : celui de la vie sauvage. Robinson réalise finalement que son sauvage s'est efforcé de détruire les carcans dans lesquels il se trouvait enfermé depuis l'enfance :

 « Vendredi avait imperturbablement – et inconsciemment – préparé puis provoqué le cataclysme qui préluderait à l’avènement d’une ère nouvelle. »

 

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Nathan

Ancien étudiant de classe préparatoire b/l (que je recommande à tous les élèves avides de savoir, qui nous lisent ici) et passionné par la littérature, me voilà maintenant auto-entrepreneur pour mêler des activités professionnelles concrètes au sein du monde de l'entreprise, et étudiant en Master de Littératures Comparées pour garder les pieds dans le rêve des mots.