Présentation de la nouvelle

Contexte de parution

La nouvelle « Un drame vrai » de Guy de Maupassant est publiée pour la première fois dans la revue Le Gaulois, du 6 août 1882.

Résumé

Maupassant présente ce qu'il s'apprête à conter comme une histoire vraie.

Elle met en scène deux frères qui aiment la même fille. Celle-ci choisit l'aîné, ce qui plonge le cadet dans un profond désespoir. Or, une semaine avant le mariage, le fiancé est abattu d'un coup de fusil, au fond du bois. Malgré des soupçons qui se portent vers un braconnier, on ne peut arrêter personne ; la seule preuve à disposition, un bout de papier brûlé sur lequel se trouvent quelques vers, est inexploitable.

Finalement, au bout de deux ans d'un douloureux deuil, son frère cadet épouse celle qui était promise à son frère.

Vingt ans après le drame, l'aînée des trois filles du couple se marie avec le fils de l'un des magistrats en charge de l'affaire de l'époque. Lors de la fête, on fait chanter les convives tour à tour ; et le père de la mariée, après avoir longtemps cherché dans sa mémoire, déclame des vers que l'ancien magistrat est sûr de connaître.

Deux ans s'écoulent sans que l'enquêteur ne trouve l'origine de son souvenir. Puis, un jour, feuilletant de vieux papiers, il retrouve ces mêmes vers, recopiés par lui à une lointaine époque : ce sont les vers trouvés sur la scène de crime. Incorruptible, il finit l'enquête et découvre que le meurtrier était bien le frère. Faisant fi du lien de parenté, il fait éclater la vérité, et envoie le coupable en prison.

Une telle histoire vraie, conclut Maupassant, est trop invraisemblable pour que l'art puisse la conter telle quelle.

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Texte intégral

UN DRAME VRAI

Le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable.
Je disais l’autre jour, à cette place, que l’école littéraire d’hier se servait, pour ses romans, des aventures ou vérités exceptionnelles rencontrées dans l’existence ; tandis que l’école actuelle, ne se préoccupant que de la vraisemblance, établit une sorte de moyenne des événements ordinaires.
Voici qu’on me communique toute une histoire, arrivée, paraît-il, et qui semble inventée par quelque romancier populaire ou quelque dramatique en délire.
Elle est, en tout cas, saisissante, bien machinée et fort intéressante en son étrangeté.

*

Dans une propriété de campagne, mi-ferme et mi-château, vivait une famille possédant une fille courtisée par deux jeunes gens, les deux frères.
Ils appartenaient à une ancienne et bonne maison, et vivaient ensemble en une propriété voisine.
L’aîné fut préféré. Et le cadet, dont un amour tumultueux bouleversait le cœur, devint sombre, rêveur, errant. Il sortait des jours entiers ou bien s’enfermait en sa chambre, et lisait ou méditait.
Plus l’heure du mariage avançait, plus il devenait ombrageux.
Une semaine environ avant la date fixée, le fiancé, qui revenait un soir de sa visite quotidienne à la jeune fille, reçut un coup de fusil à bout portant, au coin d’un bois. Des paysans, qui le trouvèrent au jour levant, rapportèrent le corps à son logis. Son frère s’abîma dans un désespoir fougueux qui dura deux ans. On crut même qu’il se ferait prêtre ou qu’il se tuerait.
Au bout de ces deux années de désespoir, il épousa la fiancée de son frère.
Cependant on n’avait pas trouvé le meurtrier. Aucune trace certaine n’existait ; et le seul objet révélateur était un morceau de papier presque brûlé, noir de poudre, ayant servi de bourre au fusil de l’assassin. Sur ce lambeau de papier, quelques vers étaient imprimés, la fin d’une chanson, sans doute, mais on ne put découvrir le livre dont cette feuille était arrachée.
On soupçonna du meurtre un braconnier mal noté. Il fut poursuivi, emprisonné, interrogé, harcelé ; mais il n’avoua pas, et on l’acquitta, faute de preuves.
Telle est l’exposition de ce drame. On croirait lire un horrible roman d’aventures. Tout y est : l’amour des deux frères, la jalousie de l’un, la mort du préféré, le crime au coin d’un bois, la justice dépistée, le prévenu acquitté, et le fil léger resté aux mains des juges, ce bout de papier noir de poudre.
Et, maintenant, vingt ans s’écoulent. Le cadet, marié, est heureux, riche et considéré ; il a trois filles. Une d’elles va se marier à son tour. Elle épouse le fils d’un ancien magistrat, un de ceux qui siégeaient autrefois lors de l’assassinat du frère aîné.
Et voilà que le mariage a lieu, un grand mariage de campagne, une noce. Les deux pères se serrent les mains, les jeunes gens sont heureux. On dîne dans la longue salle du château ; on boit, on plaisante, on rit, et, le dessert venu, quelqu’un propose de chanter des chansons, comme on faisait au temps ancien.
L’idée plaît, et chacun chante.
Son tour venu, le père de la mariée cherche en sa tête de vieux couplets qu’il fredonnait autrefois, et peu à peu il les retrouve.
Ils font rire, on applaudit ; il continue, entonne le dernier ; puis, lorsqu’il a fini, son voisin le magistrat lui demande : « Où diable avez-vous trouvé cette chanson-là ? J’en connais les derniers vers. Il me semble même qu’ils sont liés à quelque grave circonstance de ma vie, mais je ne sais plus au juste ; je perds un peu la mémoire. »
Et, le lendemain, les nouveaux mariés partent pour leur voyage nuptial.
Cependant, l’obsession des souvenirs indécis, cette démangeaison constante de retrouver une chose qui vous échappe sans cesse, harcelait le père du jeune homme. Il fredonnait sans repos le refrain qu’avait chanté son ami, et ne retrouvait toujours pas d’où lui venaient ces vers qu’il sentait pourtant gravés depuis longtemps en sa tête, comme s’il avait eu un intérêt sérieux à ne les point oublier.
Deux ans encore se passent. Et voilà qu’un jour, en feuilletant de vieux papiers, il retrouve, copiées par lui, ces rimes qu’il a tant cherchées.
C’étaient les vers restés lisibles sur la bourre du fusil dont on s’était autrefois servi pour le meurtre.
Alors il recommence tout seul l’enquête. Il interroge avec astuce, fouille dans les meubles de son ami, tant et si bien qu’il retrouve le livre dont la feuille avait été arrachée.
C’est en ce cœur de père que se passe maintenant le drame. Son fils est le gendre de celui qu’il soupçonne si violemment ; mais, si celui qu’il soupçonne est coupable, il a tué son frère pour lui voler sa fiancée ! Est-il un crime plus monstrueux ?
Le magistrat l’emporte sur le père. Le procès recommence. L’assassin véritable est, en effet, le frère. On le condamne.

*

Voilà les faits qu’on m’indique. On les affirme vrais. Les pourrions-nous employer dans un livre sans avoir l’air d’imiter servilement MM. de Montépin et du Boisgobey ?
Donc, en littérature comme dans la vie, l’axiome : « Toute vérité n’est pas bonne à dire » me paraît parfaitement applicable.
J’appuie sur cet exemple, qui me paraît frappant. Un roman fait avec une donnée pareille laisserait tous les lecteurs incrédules, et révolterait tous les vrais artistes.
6 août 1882

Le meurtre, Paul Cézanne, 1870

Eléments d'analyse

Un auteur garant de la vérité

L'enjeu de cette courte nouvelle est l'opposition entre vrai et vraisemblable, ce qui peut également se présenter sous la forme d'une question relative à l'art littéraire : pour faire vrai, la littérature doit-elle être vraisemblable ?

Maupassant répond par la pratique : il prévient d'emblée son lecteur de la véracité de son récit, bien qu'il ait une apparence trop alambiquée pour appartenir au réel. Pour ajouter encore de la crédibilité à son récit, il fait référence à une conversation apparemment menée avec des amis :

phpMyVisitesVoici qu’on me communique toute une histoire, arrivée, paraît-il, et qui semble inventée par quelque romancier populaire ou quelque dramatique en délire.

Mais le flou reste entretenu, puisque la personne qu'il désigne est aussi impersonnelle que le pronom « on ».

Lorsqu'il conclut son récit, Maupassant utilise le même « on », par ailleurs tout au long présent dans la nouvelle :

« Voilà les faits qu’on m’indique. On les affirme vrais. Les pourrions-nous employer dans un livre sans avoir l’air d’imiter servilement MM. de Montépin et du Boisgobey ? »

Les deux personnes auxquelles Maupassant fait référence sont deux auteurs à succès de son temps, adeptes du roman-feuilleton, et axés sur le drame judiciaire ou historique. Ainsi, le nouvelliste affirme que la vérité ressemble, dans le cas de sa nouvelle, trop à la fiction, et qu'une histoire si caricaturale ferait assurément perdre au récit toute sa puissance, bien qu'elle soit véritable.

Si « [t]oute vérité n'est pas bonne à dire » pour Maupassant, c'est au nom de la crédibilité de la littérature.

Une histoire vraie digne d'un roman

Le printemps à Fouras (Un peintre et son modèle), Gustave Courbet 1863

De fait, l'histoire qui suit comporte tous les éléments qui font un bon récit, comme le dit l'auteur lui-même (« Tout y est ») :

  • deux frères amoureux d'une même femme
  • un meurtre mystérieux la veille du mariage
  • une ellipse de plusieurs années
  • un magistrat à la retraite et zélé
  • l'élucidation du mystère grâce au hasard d'un souvenir

En outre, l'utilisation du présent, qui se mêle aux modes du passé (imparfait, passé composé), sollicite le lecteur ; Maupassant l'engage directement dans les scènes qu'il relate, comme si le lecteur en état complice, car lui-même les connaît, voit ce dont il s'agit, tant elles sont vraies. Ainsi, dans le passage suivant :

Et voilà que le mariage a lieu, un grand mariage de campagne, une noce. Les deux pères se serrent les mains, les jeunes gens sont heureux. On dîne dans la longue salle du château ; on boit, on plaisante, on rit, et, le dessert venu, quelqu’un propose de chanter des chansons, comme on faisait au temps ancien.

C'est comme si l'auteur disait au lecteur : « Vous savez bien comment se passent les mariages ; comme on s'amuse, comme on danse, comme on est heureux ; eh bien, puisque c'est une histoire vraie, cela se passe comme vous le savez vous-même. ». Il se crée une complicité entre l'écrivain et celui qui le lit, assurée par la première mise en garde du premier à l'adresse du second : ce que vous allez lire est véritable.

Du reste, affirmer que son histoire est vraie s'intègre parfaitement dans le courant littéraire dont Maupassant est le chef de file : le réalismeCe courant s'appuie sur différentes caractéristiques, que l'on retrouve dans le texte qui nous occupe :

  • l'écrivain réaliste, en tant que témoin de son époque, veut faire vrai : or, quoi de plus fidèle à l'époque qu'un fait-divers ?
  • la description a une valeur informative : les lieux sont réels, la réalité est vraisemblable
  • les personnages sont les représentants de leur milieu social : ils utilisent un vocabulaire en conséquence. Ici, les protagonistes sont des petits-bourgeois de province : c'est la forêt qui permet le meurtre, et la grande fête du mariage, signe des richesses des deux parties, permet la résolution de l'affaire
  • L'écriture vise à l'objectivitésans condamnation
  • Le mélange des registres
  • Une vision pessimiste de la nature humaine

Dont on peut malgré tout douter

Il faut dire que depuis l'auteur antique Lucien de Samosate et son Histoire véritable (IIème siècle ap. J-C), la problématique du vrai est au centre des débats en littérature. Nous pourrions citer de nombreuses oeuvres qui assurent au lecteur que l'ouvrage qu'il tient entre les mains est une histoire sortie directement de la réalité, l'auteur se contentant d'en être le simple transcripteur (pensons à Manon Lescaut de l'abbé Prevost, par exemple).

Ainsi, dès le départ, ce qui différencie « Un drame vrai » de la réalité, c'est l'intervention du narrateur, en tant que médiateur entre les faits et le lecteur qui la découvre. Maupassant est celui qui dicte le rythme du récit, ménage le suspense. On en voudra pour preuve les phrases courtes qui créent l'ambiance angoissante du récit.

On pourrait également noter le champ lexical pathétique (de pathos, « souffrance », en grec) qui domine toute la première partie du récit : « « tumultueux », « sombre », « ombrageux », etc. C'est Maupassant qui choisit la focalisation particulière du récit, pour entraîner son lecteur dans l'ambiance qu'il aura décidée.

De la même façon, le lecteur peut déjà sentir qui sera le coupable, car l'écrivain l'annonce par ses mots, par son style. Ainsi, la phrase suivante n'est pas anodine :

« Plus l’heure du mariage avançait, plus il devenait ombrageux. »

Au milieu de son récit, l'écrivain intervient une nouvelle fois pour assurer à celui qui le lit du caractère invraisemblable de cette vraisemblance, tant la réalité semble caricaturale :

« Telle est l’exposition de ce drame. On croirait lire un horrible roman d’aventures. Tout y est : l’amour des deux frères, la jalousie de l’un, la mort du préféré, le crime au coin d’un bois, la justice dépistée, le prévenu acquitté, et le fil léger resté aux mains des juges, ce bout de papier noir de poudre. »

Qui est l'auteur de Manon Lescaut ? Georg Friedrich Schmidt, Portrait d'Antoine-François Prévost, 1745

Pourquoi faire cela ?

On peut se questionner sur la portée d'une telle entreprise.

En quoi cela sert-il Maupassant d'assurer la véracité de son récit, pour enfin conclure que « Toute vérité n'est pas bonne à dire » ?

Deux possibilités - au moins - sont à étudier.

Hypothèse 1 : le récit est un récit vrai

Si le récit est véritable, alors Maupassant est de bonne foi. Ainsi, il se prémunit de toute attaque d'invraisemblance contre ses récits futurs. En effet, si la réalité elle-même est invraisemblable, alors la littérature peut tout se permettre : la vraisemblance est partout.

Hypothèse 2 : le récit est un récit faux

La conclusion associée à l'hypothèse 1 reste valable, puisque le lecteur n'est pas censé être au courant du mensonge.

Cela dit, par son subterfuge, Maupassant éprouve la toute-puissance de l'écrivain sur son lectorat : seul le premier détient la vérité - c'est lui qui mène son récit comme il l'entend -, et le second est dans l'impossibilité de faire autre chose que d'y souscrire ou, dans le meilleur des cas, d'en douter.

 

Vous, lecteur, que retenir de tout cela ?

La littérature est une machine à faire croire. Entre l'écrivain et le lecteur s'instaure une sorte de contrat ; mais ni l'un, ni l'autre n'a le pouvoir d'imposer quoi que ce soit.

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Nathan

Ancien étudiant de classe préparatoire b/l (que je recommande à tous les élèves avides de savoir, qui nous lisent ici) et passionné par la littérature, me voilà maintenant auto-entrepreneur pour mêler des activités professionnelles concrètes au sein du monde de l'entreprise, et étudiant en Master de Littératures Comparées pour garder les pieds dans le rêve des mots.