Roman, sous-titré « romans », de Georges Perec publié en 1978.

L'œuvre retrace la vie d'un immeuble situé au numéro 11 de la rue (imaginaire) Simon-Crubellier, dans le 17e arrondissement de Paris, entre 1875 et 1975. Elle évoque ses habitants, les objets qui y reposent et les histoires qui directement ou indirectement l'ont animé. Comme dans le tableau idéal de Valène, le professeur de peinture de l'immeuble, le lecteur découvre « une longue cohorte de personnages, avec leur histoire, leur passé, leurs légendes », comédie humaine où les destins entrecroisés se répondent, à l'image de la curieuse création de l'ébéniste Grifalconi, « fantastique arborescence », « réseau impalpable de galeries pulvérulentes ». Gravures populaires, tableaux de maître, affiches publicitaires offrent l'occasion d'autant de digressions et de récits : faits divers, rigoureuse description scientifique, recette de cuisine, listes en tout genre. De cette tentative d'inventaire et d'épuisement d'une portion de réel, surgissent des figures propres à l'imaginaire perecien : escrocs et faussaires, aventuriers, savants faustiens, génies méconnus ou incompris, invalides et miraculés, milliardaires ruinés, inventeurs, négociants, humbles domestiques anonymes.

Contraintes et liberté

Ce livre se distingue par la manière même dont son auteur l'a construit : chaque chapitre traite d'une pièce ou d'un endroit précis de l'immeuble et le décrit de façon méthodique, presque clinique, avec une jubilation de cruciverbiste, « quelque chose comme un souvenir pétrifié, comme un de ces tableaux de Magritte où l'on ne sait pas très bien si c'est la pierre qui est devenue vivante ou si c'est la vie qui s'est momifiée, quelque chose comme une image fixée une fois pour toutes, indélébile ». Comme l'indique la citation de Paul Klee placé en tête du préambule, ici, « l'œil suit les chemins qui lui ont été ménagés dans l'œuvre ». Chaque objet, chaque souvenir attaché à une pièce, chaque personnage considéré à cette même seconde, comme en un instantané (le livre est d'ailleurs en grande partie écrit au présent de l'indicatif), créent autant d'histoires parallèles qui finissent par s'assembler en un puzzle géant.

Car c'est bien de cela qu'il s'agit : d'un puzzle, comme en témoignent le préambule, repris à l'identique à la hauteur du chapitre XLIV, ainsi que l'activité de deux de ses principaux personnages.

L'écriture oulipienne de la Vie mode d'emploi

Pour concevoir le roman, Perec a considéré une coupe de l'immeuble, comme si on le regardait sans façade, en voyant directement l'intérieur des pièces. Ce dessin, il l'a quadrillé de 100 carrés (10 par 10). Dans ce damier, un modèle de circulation forme une nouvelle contrainte. Le passage d'une pièce/chapitre obéit en effet à une règle précise, la polygraphie du cavalier ou algorithme du cavalier . Cette technique oulipiennhe repose sur un cahier des charges (ISBN 2-012355-579) contenant les fiches de travail de Perec.

Il établit une grille par thème (style de mobilier, objets, animaux, formes, couleurs, ressort…), chaque case de la grille de 10 par 10 contenant un nombre qui reporte à une liste. Il tire les coordonnées à partir des coordonnées où se situe son cavalier virtuel dans la réalisation du chapitre (le chapitre 1 commence arbitrairement dans la cage d'escalier en (6,4)). Les cases X,Y de deux grilles sont sans doublons. Ces contraintes lui font créer une fiche par chapitre, contenant une liste de mots/thèmes à utiliser dans le chapitre.

À cette contrainte, il ajoute : parler d'un évènement du jour d'écriture (actualité, anecdote…) ; une grille disant si la liste doit être incluse ou exclue de l'écriture du chapitre. C'est l'utilisation dans un projet littéraire du bi-carré latin orthogonal d'ordre 10, dont chaque case de la grille de 10 par 10 contient un couple unique de chiffres compris entre 0 et 9. Enfin, Georges Perec applique sur ce schéma la permutation de la sextine des troubadours.

Voilà résumé ce que l'on trouve détaillé dans le Cahier des charges de la Vie Mode d'emploi.

L'anodin et le romanesque

Ces contraintes, qui peuvent paraître écrasantes, donnent lieu à ce roman riche, fourmillant de détails, d'histoires. C'est une vraie machine à écrire, machine à inventer, à "raconter des histoires", un algorithme littéraire qui justifie pleinement le pluriel du sous-titre. Un puzzle composé d'une infinité de détails, accumulés par l'auteur comme pour un gigantesque catalogue ; une accumulation de petites et de grandes histoires, d'êtres modestes ou riches, vivants ou morts, de comportements nobles, ridicules, banals ou touchants. De la vie, tout simplement.

La place de l'auteur

À plus d'un titre, La Vie mode d'emploi est une entreprise autobiographique, lourde des drames qui ont marqué la vie de Perec, pleine de souvenirs, parfois anodins, et où « l'amitié, l'histoire et la littérature » comme l'indique l'incipit, affleurent à chaque page. Sur ce point, on peut de nouveau suivre son auteur, qui offre dans « Le chapitre LI », de façon toute métaphorique, l'expression la plus achevée de sa place au sein de l'architecture de l'œuvre :

« Il serait lui-même dans le tableau, à la manière des peintres de la Renaissance qui se réservaient toujours une place minuscule […] mais une place apparemment inoffensive, comme si cela avait été fait comme ça, en passant, un peu par hasard […], comme si cela ne devait être qu'une signature pour initiés […]. À peine le peintre mort, cela deviendrait une anecdote qui se transmettrait de génération en génération […] jusqu'à ce que, un jour, on en redécouvre la preuve, grâce à des recoupements de fortune, ou en comparant le tableau avec des esquisses préparatoires retrouvées dans les greniers d'un musée […] et peut-être alors se rendrait-on compte de ce qu'il y avait toujours eu de particulier dans ce petit personnage […] quelque chose qui ressemblerait à de la compréhension, à une certaine douceur, à une joie peut-être teintée de nostalgie.»

Ainsi, le Cahier des charges contient une rubrique « allusion à un événement quotidien survenue pendant la réaction du chapitre ». Les lectures et les amis de l'auteur, sous la forme de références indirectes ou de « citations, parfois légèrement modifiées », les faits marquants de son existence et les infimes détails de son quotidien, les éléments d'une mythologie personnelle et les emprunts à ses propres œuvres antérieures - le W du souvenir et de la vengeance, la cicatrice, la saga familiale… Autant d'éléments qui permettent d'avancer que La Vie mode d'emploi est bien le livre d'une vie. Et ces marques discrètes, que Bernard Magné a désignées sous l'heureuse appellation d'« æncrages » - encrage/ancrage - font de la Vie mode d'emploi un livre intime, et parfois même intimiste.

La genèse de l'œuvre

La Vie mode d'emploi repose sur un projet fort semblable à celui qui anime son personnage central, Percival Bartlebooth : « […] saisir […] décrire […] épuiser, non la totalité du monde - projet que son seul énoncé suffit à ruiner - mais un fragment constitué de celui-ci : face à l'inextricable incohérence du monde, il s'agira d'accomplir jusqu'au bout du programme, restreint sans doute, mais entier, intact, irréductible. » L'œuvre est toute entière soutenue par ce désir d'exhaustivité. Autre avatar de l'écrivain confronté à son projet, le peintre Valène, qui rêve de faire « tenir toute la maison dans sa toile ». Toujours à l'instar de Bartlebooth, l'auteur fut longtemps hanté par ce projet, et l'on peut avancer que tout comme ce dernier, cette « idée lui vint alors qu'il avait vingt ans ». Du moins, la première trace que l'on peut en déceler remonte à l'année 1967 mais tout laisse à penser que ce désir a toujours été intimement lié à la volonté propre de Georges Perec de devenir écrivain. Si les "lois" qui façonnent l'ouvrage sont évoquées dès 1969 et si une première ébauche voit le jour en 1972, la rédaction définitive occupa vingt mois de la vie de l'auteur, d'octobre 1976 au mois d'avril 1978. Semblable enfin à l'ambition de Bartlebooth, le projet semble s'organiser selon « trois principes directeurs » : « Le premier fut d'ordre moral : il ne s'agirait pas d'un exploit ou d'un record […]ce serait simplement, discrètement, un projet, difficile certes, mais non irréalisable, maîtrisé d'un bout à l'autre et qui, en retour, gouvernerait, dans tous ses détails, la vie de celui qui s'y consacrerait. Le second fut d'ordre logique : excluant tout recours au hasard, l'entreprise ferait fonctionner le temps et l'espace comme des coordonnées abstraites où viendraient s'inscrire avec une récurrence inéluctable des événements identiques se produisant inexorablement dans leur lieu, à leur date. » Ce second principe, comme nous le verrons ci-dessous, fait implicitement référence au jeu de la contrainte et à son cahier des charges. Enfin, un troisième et dernier principe relève de l'esthétique : « inutile, sa gratuité étant l'unique garantie de sa rigueur, le projet se détruirait lui-même au fur et à mesure qu'il s'accomplirait ; sa perfection serait circulaire : une succession d'événements qui, en s'enchaînant, s'annuleraient ».

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Mathieu

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