Présentation du roman

La Vie mode d'emploi est un roman (sous-titré « romans ») de Georges Perec, publié en 1978 et qui obtient le Prix Médicis cette même année. Oeuvre considérable, écrit en 10 ans, il comprend 600 pages, 6 parties sanctionnées d'un épilogue, 99 chapitres et 2 000 personnages.

Il faut dire que cette création s'inscrit dans le courant de l'OuLiPo (Ouvroir de Littérature Potentielle), collectif littéraire dont Perec a été membre-fondateur. Cette organisation, qui se plaît à écrire sous la contrainte de règles arbitraires, parfois mathématiques, donne sa particularité à La Vie mode d'emploi : des logiques mathématiques balisent la compréhension du livre, qu'il appartient au lecteur de découvrir.

L'oeuvre repose sur une entreprise similaire à celle de l'un de ses personnages centraux, Percival Bartlebooth :

« […] saisir […] décrire […] épuiser, non la totalité du monde - projet que son seul énoncé suffit à ruiner - mais un fragment constitué de celui-ci : face à l'inextricable incohérence du monde, il s'agira d'accomplir jusqu'au bout du programme, restreint sans doute, mais entier, intact, irréductible. »

Il faut donc, dans La Vie mode d'emploi, exposer, dans un fragment, la vie toute entière, comme le peintre Valène - autre figure centrale, autre double de Perec - qui souhaite faire « tenir toute la maison dans sa toile ».

La première trace que l'on peut trouver du projet se situe en 1967, mais peut-être que son désir est plutôt profondément associé à celui d'être écrivain. Du reste, la rédaction est datée au début de l'ouvrage par : « Paris, 1969-1978 ». Elle est dirigée par trois principes :

  • « d'ordre moral : il ne s'agirait pas d'un exploit ou d'un record […] ce serait simplement, discrètement, un projet, difficile certes, mais non irréalisable, maîtrisé d'un bout à l'autre et qui, en retour, gouvernerait, dans tous ses détails, la vie de celui qui s'y consacrerait. »
  • « d'ordre logique : excluant tout recours au hasard, l'entreprise ferait fonctionner le temps et l'espace comme des coordonnées abstraites où viendraient s'inscrire avec une récurrence inéluctable des événements identiques se produisant inexorablement dans leur lieu, à leur date. »
  • « inutile, sa gratuité étant l'unique garantie de sa rigueur, le projet se détruirait lui-même au fur et à mesure qu'il s'accomplirait ; sa perfection serait circulaire : une succession d'événements qui, en s'enchaînant, s'annuleraient ».

Dès le prologue, Georges Perec conte l'histoire d'un amateur de puzzle, jeu qui va fonder la logique de sa propre création littéraire. La vie, comme le puzzle, est constituée d'une multitude d'éléments minuscules qu'il faut assembler pour obtenir le tout. Quelle que soit la taille d'une pièce, celle-ci fait toujours partie de l'ensemble et, si elle vient à manquer, elle crée un vide dans le tout. De la même manière, cette petite pièce ne prend son sens que dans le tout. C'est pourquoi « l'ensemble détermine l'élément » : la somme donne à ses parties constitutives leur signification.

Ainsi, au fil des 99 chapitres du livre, le lecteur doit saisir chaque pièce séparément, avant d'établir un lien entre chaque, dans le but de de reconstituer l'histoire entière.

Qui est l'auteur de La Vie, Mode d'emploi ? Un portrait de Georges Perec

Résumé de l'histoire

Le roman s'attache à relater la vie du 11, rue Simon-Crybellier, supposé se trouver dans le 17ème arrondissement de Paris, entre 1875 et 1975. Il s'agit là d'un immeuble à propos duquel le narrateur évoque les habitants ainsi que les objets qui s'y trouvent, ce qui l'amène à conter les histoires qui l'ont directement ou indirectement touché.

Le point de départ de ces histoires imbriquées, c'est le tableau du peintre Serge Valène, personnage central du récit. Celui-ci a entrepris de peindre sa vie et son histoire, en réalisant une découpe de l'immeuble dans lequel il vit depuis cinquante ans. On y découvre donc les pièces composant la résidence, toutes liées entre elles par des portes de communication, avec les ascenseurs et autres escaliers. A la manière du tableau en train d'être peint, le lecteur découvre ainsi, à travers la perception du peintre :

« une longue cohorte de personnages, avec leur histoire, leur passé, leurs légendes »

Ainsi, des tableaux de maître, des affiches publicitaires ou encore des gravures populaires sont l'occasion d'autant de récits ; Perec relate des faits divers aussi bien que des explications scientifiques rigoureuses ou des recettes de cuisine. L'inventaire qu'il fait l'amène évidemment à parler de personnages atypiques, comme des aventuriers, des savants mégalos, des miraculés, des domestiques anonymes ou encore des milliardaires ruinés. L'éclectisme est ainsi sa logique.

Le sigle W détermine finalement la tragédie de l'intrigue, laquelle débouchera sur la mort des protagonistes principaux. Cette lettre est d'abord une référence à « l'île W », qui existe dans un autre roman de l'auteur : W ou le souvenir d'enfance. Mais c'est aussi un écho au troisième personnage symbolique du roman, en la personne de Gaspard Winckler. Cet homme est celui qui a accompagné l'amateur de puzzles Percival Bartlebooth dans la destruction programmée de ses oeuvres, lesquelles se révèlent finalement être une illusion, comme nous l'apprend le dernier chapitre :

« C'est le vingt-trois juin mille neuf-cent-soixante-quinze et il va être huit heures du soir. Assis devant son puzzle, Bartlebooth vient de mourir. Sur le drap de la table, quelque part dans le ciel crépusculaire du quatre cent trente-neuvième puzzle, le trou noir de la seule pièce non encore posée dessine la silhouette presque parfaite d'un X. Mais la pièce que le mort tient entre ses doigts a la forme, depuis longtemps prévisible dans son ironie même, d'un W. »

Ainsi, le dernier puzzle qu'il a tenté de rassembler laisse place à un trou en forme de X, tandis que la pièce qu'il tenait dans ses mains au moments de mourir est un W. L'épilogue nous apprend également la mort du peintre Serge Valeine, qui est retrouvé, comme Bartlebooth, à côté de sa dernière oeuvre : un tableau qui reflétait la coupe de la résidence, remplie de ses habitants.

A quoi correspondait le théâtre durant la Rome antique ? Giovanni Paolo Panini : Galerie de vues de la Rome antique, 1758

Analyse de l'oeuvre

Contraintes et liberté

Ce livre est atypique par la manière dont il est construit. Chaque chapitre évoque une pièce ou un endroit de l'immeuble, dans une description précise, pratiquement clinique. L'auteur en dit :

« quelque chose comme un souvenir pétrifié, comme un de ces tableaux de Magritte où l'on ne sait pas très bien si c'est la pierre qui est devenue vivante ou si c'est la vie qui s'est momifiée, quelque chose comme une image fixée une fois pour toutes, indélébile »

L'exergue du roman, une citation de Paul Klee, guide d'ailleurs le lecteur sur la manière dont les choses existent dans ce roman :

« l'œil suit les chemins qui lui ont été ménagés dans l'œuvre »

Quel est le principe directeur de la lecture de La Vie, mode d'emploi ? Paul Klee, Oriental Pleasure Garden, 1925

Ainsi, chaque objet est attaché à une pièce, et renvoie à un souvenir, à un personnage, le tout dans une même temporalité - le roman est ainsi en grande majorité rédigé au présent de l'indicatif. Ces imbrications multiples contribuent à créer autant d'histoires parallèles qui finiront par créer un puzzle géant.

L'écriture oulipienne de la Vie mode d'emploi

Il faut d'abord vous dire ce qu'est l'OuLiPo :

L'Ouvroir de Littérature Potentielle est un collectif international de littérateurs et de mathématiciens qui se définissent comme des « rats qui construisent eux-même le labyrinthe dont ils se proposent de sortir. »

Raymond Queneau a donné sa propre définition, ou plutôt la définition de ce que n'est pas l'OuLiPo, dans La Littérature potentielle :

  • Ce n'est pas un mouvement littéraire.
  • Ce n'est pas un séminaire scientifique.
  • Ce n'est pas de la littérature aléatoire.

Fidèle à ces principes, Perec a envisagé, pour la rédaction de son roman, certaines contraintes explicités dans le Cahier des charges de la Vie mode d'emploi.

Il débute par la coupe d'un immeuble comme si celui-ci était privé de façade et que le passant pouvait voir l'intérieur de toutes les pièces. Le résultat est un dessin de 100 carrés : 10 pièces par lignes, 10 pièces par colonnes. Ce damier renferme une nouvelle contrainte dans le mode de circulation : pour passer d'une pièce (d'un chapitre) à une autre, il faut suivre l'« algorithme du cavalier ».

Ensuite, l'auteur a établi des grilles de 10 par 10 correspondant chacune à un thème tel que styles de mobilier, objets, couleurs, etc. Chaque case de la grille contient un nombre qui se rapporte à une liste. Des coordonnées sont ainsi créées à partir des déplacements de son cavalier virtuel, le chapitre 1 commençant arbitrairement dans la cage d'escalier en (6,4). Avec ces contraintes, il obtient une fiche par chapitre, dans lequel il doit utiliser une liste de mots ou de thèmes.

Enfin, il ajoute l'obligation de parler d'un évènement survenu le jour d'écriture ainsi qu'une grille disant si la liste doit être incluse ou exclue du chapitre. Sur l'ensemble de ce schéma, Perec applique enfin la permutation de la sextine des troubadours

À cette contrainte, il ajoute : parler d'un évènement du jour d'écriture (actualité, anecdote…) ; une grille disant si la liste doit être incluse ou exclue de l'écriture du chapitre. C'est l'utilisation dans un projet littéraire du bi-carré latin orthogonal d'ordre 10, dont chaque case de la grille de 10 par 10 contient un couple unique de chiffres compris entre 0 et 9. Enfin, Georges Perec applique sur ce schéma la permutation de la sextine des troubadours. La sextine est une forme poétique qui comprend six groupes de six vers (sizains) construit sur deux rimes, avec les six mêmes mots pour finir chaque vers, mais à chaque fois dans un ordre différent ; elle se conclut sur une strophe de trois vers où réapparaissent ces six mots.

Tout cela semble bien compliqué, n'est-ce pas ?

L'anodin et le romanesque

Ces contraintes, qui peuvent paraître écrasantes, donnent pourtant lieu à un roman riche, fourmillant de détails, d'histoires. Voilà une vraie machine à écrire et à inventer, pour « raconter des histoires ». C'est un puzzle comportant une infinité de détails que l'auteur a accumulé, entre petites et grandes histoires, personnages riches ou pauvres, morts ou vivants ; un foisonnement syncrétique digne de la vie.

Quelle est la symbolique derrière le foisonnement de La Vie, mode d'emploi ? La Vie, de March Chagall, 1964

La place de l'auteur

On peut voir dans La Vie mode d'emploi une entreprise autobiographique, parsemés d'événements dramatique ayant directement touchés la vie de Perec. Dans « Le chapitre LI », l'auteur expose, bien que métaphoriquement, toute la place qu'il prend lui-même au sein de l'architecture de son roman :

« Il serait lui-même dans le tableau, à la manière des peintres de la Renaissance qui se réservaient toujours une place minuscule […] mais une place apparemment inoffensive, comme si cela avait été fait comme ça, en passant, un peu par hasard […], comme si cela ne devait être qu'une signature pour initiés […]. À peine le peintre mort, cela deviendrait une anecdote qui se transmettrait de génération en génération […] jusqu'à ce que, un jour, on en redécouvre la preuve, grâce à des recoupements de fortune, ou en comparant le tableau avec des esquisses préparatoires retrouvées dans les greniers d'un musée […] et peut-être alors se rendrait-on compte de ce qu'il y avait toujours eu de particulier dans ce petit personnage […] quelque chose qui ressemblerait à de la compréhension, à une certaine douceur, à une joie peut-être teintée de nostalgie.»

Le Cahier des charges contient lui-même une rubrique qui s'intitule : « allusion à un événement quotidien survenue pendant la réaction du chapitre ».

De même, Perec n'hésite pas à citer directement ou indirectement ses lectures (par exemple, Michel Strogoff de Jules Verne, d'où sont tirés les premiers mots : « Regarde de tous tes yeux, regarde. ») ; il incorpore certains faits marquants ou des détails insignifiants de son existence, des références à ses oeuvres passées, etc.

Pour les lecteurs courageux

Il ne faut pas se décourager, si l'envie vous prend de lire La Vie mode d'emploi. Sa lecture est d'autant plus aisée qu'elle peut se mener différemment de celle d'un roman ordinaire. Les histoires sont en apparence si cloisonnées qu'il est possible de lire cette oeuvre de manière discontinue ; ou bien, de suivre les seuls parcours des personnages principaux.

L'originalité de cette écriture, à elle toute seule, devrait pouvoir satisfaire plus d'un d'entre vous !

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Nathan

Ancien étudiant de classe préparatoire b/l (que je recommande à tous les élèves avides de savoir, qui nous lisent ici) et passionné par la littérature, me voilà maintenant auto-entrepreneur pour mêler des activités professionnelles concrètes au sein du monde de l'entreprise, et étudiant en Master de Littératures Comparées pour garder les pieds dans le rêve des mots.