La fable

S'il est un conte usé, commun, et rebattu,
C'est celui qu'en ces vers j'accommode à ma guise.
« et pourquoi donc le choisis-tu ?
Qui t'engage à cette entreprise ?
5 N'a-t-elle point déjà produit assez d’écrits ?
Quelle grâce aura ta Matrone
Au prix de celle de Pétrone ?
Comment la rendras-tu nouvelle à nos esprits ? »
-Sans répondre aux censeurs, car c'est chose infinie,
10 Voyons si dans mes vers je l'aurai rajeunie.

Dans Ephèse il fut autrefois
Une dame en sagesse et vertus sans égale
Et selon la commune voix
Ayant su raffiner sur l'amour conjugale.
15 Il n’était bruit que d'elle et de sa chasteté:
On l’allait voir par rareté ;> :
C’était l’honneur du sexe: heureuse sa patrie !
Chaque mère à sa bru l’alléguait pour patron;
Chaque époux la prônait à sa femme chérie
20 D’elle descendent ceux de la Prudoterie,
Antique et célèbre maison.
Son mari l'aimait d'amour folle.
Il mourut. De dire comment,
Ce serait un détail frivole
25           Il mourut, et son testament
N’était plein que de legs qui l'auraient consolée,
Si les biens réparaient la perte d'un mari
Amoureux autant que chéri.
Mainte veuve pourtant fait la déchevelée,
30 Qui n'abandonne pas le soin du demeurant ,
Et du bien qu'elle aura fait le compte en pleurant.
Celle-ci par ses cris mettait tout en alarme ;
Celle-ci faisait un vacarme,
Un bruit, et des regrets à percer tous les cœurs ;
35            Bien qu'on sache qu'en ces malheurs
De quelque désespoir qu'une âme soit atteinte,
La douleur est toujours moins forte que la plainte,
Toujours un peu de faste entre parmi les pleurs.
Chacun fit son devoir de dire à l'affligée
40 Que tout a sa mesure, et que de tels regrets
Pourraient pécher par leur excès:
Chacun rendit par là sa douleur rengrégée .
Enfin ne voulant plus jouir de la clarté
Que son époux avait perdue,
45 Elle entre dans sa tombe, en ferme volonté
D'accompagner cette ombre aux enfers descendue.
Et voyez ce que peut l'excessive amitié;
(Ce mouvement aussi va jusqu’à la folie)
Une esclave en ce lieu la suivit par pitié,
50            Prête à mourir de compagnie.
Prête, je m'entends bien; c’est-à-dire en un mot
N'ayant examiné qu'à demi ce complot,
Et jusques à l'effet courageuse et hardie.
L'esclave avec la dame avait été nourrie.
55 Toutes deux s’entr’aimaient, et cette passion
Était crue avec l’âge au cœur des deux femelles:
Le monde entier à peine eût fourni deux modèles
D'une telle inclination.

Comme l'esclave avait plus de sens que la dame,
60 Elle laissa passer les premiers mouvements,
Puis tâcha, mais en vain, de remettre cette âme
Dans l'ordinaire train des communs sentiments.
Aux consolations la veuve inaccessible
S'appliquait seulement à tout moyen possible
65 De suivre le défunt aux noirs et tristes lieux :
Le fer aurait été le plus court et le mieux,
Mais la dame voulait paître encore ses yeux
Du trésor qu'enfermait la bière,
Froide dépouille et pourtant chère.
70            C’était là le seul aliment
Qu'elle prît en ce monument.
La faim donc fut celle des portes
Qu’entre d'autres de tant de sortes,
Notre veuve choisit pour sortir d’ici-bas.
75 Un jour se passe, et deux sans autre nourriture
Que ses profonds soupirs, que ses fréquents hélas
Qu'un inutile et long murmure
Contre les dieux, le sort, et toute la nature.
Enfin sa douleur n'omit rien,
80             Si la douleur doit s’exprimer si bien.
Encore un autre mort faisait sa résidence
Non loin de ce tombeau, mais bien différemment
Car il n'avait pour monument
Que le dessous d'une potence.
85 Pour exemple aux voleurs on l'avait là laissé.
Un soldat bien récompensé
Le gardait avec vigilance.
Il était dit par ordonnance
Que si d'autres voleurs, un parent, un ami
90 L'enlevaient, le soldat nonchalant, endormi
Remplirait aussitôt sa place,
C'était trop de sévérité ;
Mais la publique utilité
Défendait que l'on fit au garde aucune grâce.
95 Pendant la nuit il vit aux fentes du tombeau
Briller quelque clarté, spectacle assez nouveau.
Curieux il y court, entend de loin la dame
Remplissant l'air de ses clameurs.
Il entre, est étonné, demande à cette femme,
100            Pourquoi ces cris, pourquoi ces pleurs,
Pourquoi cette triste musique,
Pourquoi cette maison noire et mélancolique.
Occupée à ses pleurs à peine elle entendit
Toutes ces demandes frivoles,
105            Le mort pour elle y répondit ;
Cet objet sans autres paroles
Disait assez par quel malheur
La dame s'enterrait ainsi toute vivante.
« Nous avons fait serment, ajouta la suivante,
110 De nous laisser mourir de faim et de douleur. »
Encor que le soldat fût mauvais orateur,
II leur fit concevoir ce que c'est que la vie.
La dame cette fois eut de l'attention;
Et déjà l'autre passion
115            Se trouvait un peu ralentie.
Le temps avait agi. « Si la foi du serment,
Poursuivit le soldat, vous défend l'aliment ,
Voyez-moi manger seulement,
Vous n'en mourrez pas moins. » Un tel tempérament
120            Ne déplut pas aux deux femelles :
Conclusion qu'il obtint d'elles
Une permission d'apporter son soupé :
Ce qu'il fit; et l'esclave eut le cœur fort tenté
De renoncer dès lors à la cruelle envie
125            De tenir au mort compagnie.
«Madame, ce dit-elle, un penser m'est venu:
Qu'importe à votre époux que vous cessiez de vivre ?
Croyez-vous que lui-même il fût homme à vous suivre
Si par votre trépas vous l'aviez prévenu?
130 Non Madame, il voudrait achever sa carrière.
La nôtre sera longue encor si nous voulons.
Se faut-il à vingt ans enfermer dans la bière ?
Nous aurons tout loisir d'habiter ces maisons.
On ne meurt que trop tôt; qui nous presse ? attendons ;
135 Quant à moi je voudrais ne mourir que ridée.
Voulez-vous emporter vos appas chez les morts ?
Que vous servira-t-il d'en être regardée ?
Tantôt en voyant les trésors
Dont le Ciel prit plaisir d'orner votre visage,
140            Je disais : hélas ! c'est dommage !
Nous-mêmes nous allons enterrer tout cela. »
A ce discours flatteur la dame s'éveilla
Le dieu qui fait aimer prit son temps; il tira
Deux traits de son carquois; de l'un il entama
145 Le soldat jusqu'au vif ; l'autre effleura la dame
Jeune et belle elle avait sous ses pleurs de l'éclat,
Et des gens de goût délicat
Auraient bien pu l'aimer, et même étant leur femme.
Le garde en fut épris: les pleurs et la pitié,
150            Sorte d'amour ayant ses charmes,
Tout y fit: une belle, alors qu'elle est en larmes
En est plus belle de moitié.
Voilà donc notre veuve écoutant la louange,
Poison qui de l'amour est le premier degré ;
155            La voilà qui trouve à son gré
Celui qui le lui donne. Il fait tant qu'elle mange;
Il fait tant que de plaire, et se rend en effet
Plus digne d'être aimé que le mort le mieux fait.
II fait tant enfin qu'elle change ;
160 Et toujours par degré, comme l'on peut penser :
De l'un à l'autre il fait cette femme passer
Je ne le trouve pas étrange :
Elle écoute un amant, elle en fait un mari
Le tout au nez du mort qu'elle avait tant chéri.
165 Pendant cet hyménée un voleur se hasarde
D'enlever le dépôt commis aux soins du garde
Il en entend le bruit; il y court à grands pas
Mais en vain, la chose était faite.
Il revient au tombeau conter son embarras
170            Ne sachant où trouver retraite.
L'esclave alors lui dit le voyant éperdu :
« L'on vous a pris votre pendu ?
Les lois ne vous feront, dites-vous, nulle grâce ?
Si Madame y consent j'y remédierai bien.
175            Mettons notre mort en la place,
Les passants n'y connaîtront rien. »
La dame y consentit. O volages femelles !
La femme est toujours femme ; il en est qui sont belles,
Il en est qui ne le sont pas.
180            S'il en était d'assez fidèles,
Elles auraient assez d'appas.

Prudes vous vous devez défier de vos forces.
Ne vous vantez de rien. Si votre intention
Est de résister aux amorces,
185 La nôtre est bonne aussi ; mais l'exécution
Nous trompe également ; témoin cette Matrone.
Et n'en déplaise au bon Pétrone,
Ce n'était pas un fait tellement merveilleux
Qu'il en dût proposer l'exemple à nos neveux .
190 Cette veuve n'eut tort qu'au bruit qu'on lui vit faire,
Qu'au dessein de mourir, mal conçu, mal formé ;
Car de mettre au patibulaire
Le corps d'un mari tant aimé,
Ce n'était pas peut-être une si grande affaire.
195 Cela lui sauvait l'autre; et tout considéré,
Mieux vaut goujat debout qu'empereur enterré.

Jean de La Fontaine, Fables de La Fontaine, La Matrone d’Ephèse

Que raconte La Matrone d'Ephese de La Fontaine ? La matrone d’Éphèse, par Martin Marvie

Présentation de la Fable

« La Matrone d'Ephèse » est une fable de La Fontaine, la 26ème du livre 12 du 3ème et dernier recueil de ses Fables (1694). Elle s'inspire d'une histoire contée pour la première fois par Pétrone dans son Satyricon de 1482 dont elle suit les mêmes péripéties.

Une jeune veuve d'Ephèse se trouve si peinée par la mort de son mari qu'elle souhaite l'accompagner jusque dans son tombeau, mettant en application la phrase prononcée par les époux du monde romain : « ubi tu es Gaius, ibi ego Gaia » (Là où tu es Gaius, moi, Gaia, suis là). Elle s'installe alors aux côtés de la dépouille du défunt, espérant mourir à ses côtés. Néanmoins, un soldat qui surveille les cadavres de condamnés à mort s'étonne de la lumière qu'il perçoit dans le tombeau et y rentre. Subjugué par la beauté de la matrone, il entreprend de la séduire en louant la vie ; la veuve succombe finalement, et offre même le corps de son époux en remplacement des dépouilles volées des brigands pour sauver son amant.

Commentaire linéaire de la fable

Introduction

La fable est composée de quatre parties, formellement délimitées par un espace avec : l'introduction, le récit en deux actes, la morale.

La fable commence ainsi sur une introduction de dix vers dans laquelle La Fontaine se justifie de sa reprise. Il prête voix, à travers un discours direct, à ses potentiels détracteurs, en anticipant leurs questions ou leurs réticences. C'est une manière pour lui de s'en départir avant de commencer.

On peut analyser cette remarque de deux manières.

La première se rattache à la querelle des Anciens et des Modernes, qui agita le monde artistique de la fin du XVIIème siècle. En résumé, cette bataille intellectuelle opposa deux courants distincts :

  • les Classiques ou les Anciens qui pensent que la création littéraire doit reposer sur l'imitation des auteurs de l'Antiquité
  • les Modernes qui défendent les mérites des auteurs contemporains de leur siècle

La Fontaine est des premiers.

Qui est l'auteur de la fable des Deux Coqs ? Jean de la Fontaine

Deuxièmement, d'un point de vue moral et narratif, le fabuliste entreprend de « rajeunir » la fable, c'est-à-dire de la rendre actuelle dans les esprits de ses contemporains.

On notera la présence d'une idée fréquente chez La Fontaine, au vers 9 : la critique est « infinie », les gens trouveront toujours à parler, comme il l'écrit dans la fable Le Meunier, son fils et l'âne :

« Quant à vous, suivez Mars, ou l'Amour, ou le Prince ;
Allez, venez, courez ; demeurez en province ;
Prenez femme, abbaye, emploi, gouvernement :
Les gens en parleront, n'en doutez nullement. »

Voilà donc notre auteur qui, ses précautions prises, se charge de raconter l'histoire.

Une veuve affligée

La Fontaine commence en dépeignant une femme parfaite, un exemple pour tout son sexe. L'entreprise de mythification le fait passer par tous les stades : la femme est tour à tour une prescriptrice (vers 16), un modèle (vers 17), une sainte (vers 18), une perfection (vers 19), et une fondatrice (vers 20 et 21). On notera que cette emphase se fait sous la forme d'alexandrins, métrique propre à faire l'éloge.

Cette perfection est néanmoins brisée par un événement tragique de la vie, marqué par un hémistiche au vers 23 ainsi que l'utilisation du passé simple : le mari meurt. C'est alors que, loin des termes dithyrambiques et bienheureux des vingt-trois premiers vers, commence un long passage empli de douleur.

Mais même dans l'affliction persiste l'idée d'une perfection morale car la femme n'a cure des biens associés à la perte de l'être aimé. Ainsi s'oppose, à la possession matérielle, la souffrance morale :

  • Champ lexical de la possession matérielle : "testament" au vers 25, "legs" au vers 26, "biens" au vers 27
  • Champ lexical de la souffrance morale : "amoureux" et "chéri" au vers 28, "pleurant" au vers 31, "regrets" au vers 34, "malheurs" au vers 35, "désespoir" et "âme" au vers 36, "douleur" au vers 37, "pleurs" au vers 38, "affligée" au vers 39, "regrets" au vers 40, "rengrégée" au vers 42 (rengréger : augmenter, en parlant du mal, des maladies)

Les vers 29, 30 et 31 veulent signifier également cela : les autres veuves ont su se consoler avec les biens que la « déchevelée » (c'est-à-dire la Mort, car décheveler : mettre en désordre la chevelure de (quelqu’un)) leur a laissé en faisant son ouvrage.

La fable, en outre, ne semble s'intéresser qu'à la personne de la veuve, en accord avec le titre. On trouve une opposition entre elle et le monde extérieur, qui ne la comprend pas et lui reproche même son "vacarme" (vers 33). La profusion des commentaires extérieurs est formellement marquée par les quatre alexandrins (vers 36 à 39).

On la condamne ainsi pour la manifestation d'une affliction qui n'en vaut pas tant. Ces remarques annoncent en fait la renaissance à venir : la veuve souffre mais s'illusionne sur la fatalité de son mal, dupée par la proximité temporelle de la mort de son mari et par sa douleur contingente.

Le vers 43 annonce une légère rupture avec le récit de sa souffrance par l'utilisation du mot "Enfin", en début de phrase. Le "Enfin" marque toute à la fois la fin des pleurs qui pesaient sur le monde extérieur (de la "clarté", vers 43), la fin de la réflexion de la femme qui l'amène à la décision d'aller dans le tombeau et la fin annoncée de la douleur.

C'est, a priori, le sacrifice ultime de la femme qui rejoint son mari dans la mort, état signifiée par le champ lexical de l'obscurité : « tombe » au vers 45, « ombre » et « enfers » au vers 46.

Intervient alors une deuxième personne, l'esclave – et c'est là un ajout de La Fontaine par rapport au récit original de Pétrone. Elle est présentée comme une presque sœur de la veuve, avec l'intervention du fabuliste au vers 48 qui par là, en utilisation le mot « folie », se permet de critiquer négativement l'attitude des deux femmes. C'est dire, en somme, que leur décision n'est pas raisonnable, qu'elle n'est pas de l'ordre de la raison.

La Fontaine pousse son intervention jusqu'aux vers 51 et 52 (explicitement visible avec l'utilisation du pronom de la première personne "je") : l'esclave la suit parce qu'elle n'a pas vraiment réfléchi (ou alors, "à demi', vers 52) aux conséquences de cet acte.

De fait, les vers 54, 55 et 56 dépeignent l'esclave comme une femme sans qui suit la femme parce qu'elle l'a toujours fait. Cela dit, la mort, dans les deux cas (le mari pour la Matrone, la Matrone pour l'esclave avec le vers 55), semble être le moteur principal qui guide vers la mort.

Là finit la première partie, avec l'enfermement dans le tombeau.

Où se trouve Ephèse ? Ephèse en Turquie

La vie plus forte que la mort

Mais l'esclave recouvre la raison comme le laisse entendre le vers 59. Il est intéressant alors d'analyser les attitudes en fonction de la position sociale des protagonistes : l'esclave, défenseure de la vie, est celle qui semble accrochée aux choses matérielles, plus prosaïques qu'une "dame" (vers 59). Ce terme de "dame" fait ainsi référence à la noblesse ainsi qu'à la préciosité d'un genre féminin étourdi par les romans d'amour et les ivresses sentimentales.

Le vers 62 est l'occasion d'une nouvelle intervention de l'auteur, lequel en appelle à son tour à la raison, en utilisant les termes "ordinaires" et "communs". Il critique ainsi la réaction démesurée de la veuve, dont il montre l'entêtement avec le vers 64 et la formule emphatique "tout moyen possible".

Dans la mort aussi, cette femme est montrée déraisonnable puisqu'elle ne choisit même pas la méthode la plus simple ("le fer", vers 56) pour se donner la mort. De même au vers 77 avec le terme "inutile" qui décrédibilise l'action de la veuve, comme la formule ironique contenue dans les vers 79 et 80.

Entre les vers 67 et 73 apparaît explicitement l'antithèse qui fonde l'argument de La Fontaine, la vie contre la mort :

  • La vie contenue dans la nourriture ("paître" au vers 67, "aliment" au vers 70, "faim" au vers 72)
  • La mort matérialisée par le lieu ("bière" au vers 68, "dépouille" au vers 69, avec le "pourtant" qui marque l'antithèse sous-jacente du passage, "monument" vers 71, "portes" au vers 72).

A partir du vers 81, le lecteur assiste à un changement de perspective et sort du tombeau. C'est l'occasion d'introduire un nouveau personnage dans le récit en la personne du soldat, qui incarne la figure de l'ordre et de l'obéissance, comme le confirme le vers 87 :

            Le gardait avec vigilance.

La Fontaine, usant de sa science de la narration, montre le danger qu'il y a pour le soldat à s'absenter, en insistant dessus durant sept vers (vers 88 à 94). Il donne même son avis à ce sujet, en l'acceptant malgré tout, pour le bien public – c'est une référence à la morale, sujet finalement sous-jacent à tout le poème.

Le mot "clarté" (vers 96) fait écho à la "clarté" que la veuve a voulu quitter au vers 43, comme pour souligner l'ingérence de la vie dans la mort. La dame profane un espace auquel elle n'appartient pas ; c'est dire l'échec de la situation en même temps que son incongruité. Plutôt que d'avoir rejoint la mort, elle a apporté la vie (on souligne maintenant que matrone signifiait aussi "sage-femme" à cette époque).

L'incongruité de la situation est à nouveau soulignée par la surprise du nouveau venu, lequel l'assaille de questions avec l'anaphore "Pourquoi" aux vers 100,101 et 102, ce qui suggère la profusion automatique caractéristique de l'étonnement. Cela se finit sur un alexandrin, pour marquer la plainte.

Pourtant, la veuve, malgré l'événement inattendu, est toujours présentée comme inerte, incapable, puisqu'elle ne parle pas ("sans autres paroles" au vers 107). C'est la suivante qui donne les explications. On notera l'utilisation du "nous" au vers 110 qui fait la servant s'inclure dans une chose dont elle tentait auparavant de dissuader sa maîtresse, sans succès. Elle semble ainsi s'être résignée.

Néanmoins, l'arrivée du soldat change tout : c'est le retour à la vie, le retour du monde extérieur qui va leur faire oublier la mort. C'est d'ailleurs dit explicitement, le soldat "fit concevoir ce que c'est que la vie" (vers 112) ; pourtant, ce n'est pas tant par les mots, car La Fontaine le dit, il est "mauvais orateur" (vers 111), c'est plutôt par sa présence, et par le temps passé, aussi, comme le marque le vers 116 avec un hémistiche à propos : "Le temps avait agi."

On note également la formule "l'autre passion" au vers 114 qui a quelque chose de temporel : l'amour si intense d'autrefois est relégué au second plan devant cette actualité, et annonce en même temps, sans le dire vraiment, la nouvelle passion qui vient.

Le discours direct, premières paroles rapportées du soldat, réaffirme que le verbe n'a pas tant d'importance. Plutôt que de parler, il va manger avec elles. Et quoi de plus représentatif que le repas pour le vivre ensemble ? C'est en effet la vie en société, la vue des autres qui fait oublier, qui donne envie de la vie (comme de voir manger le soldat donne faim à l'esclave) ; ceci est annonciateur de la morale qui vient, qui fait la vie du vivant plus forte que la mort d'un autre.

Il est intéressant de noter qu'à nouveau, celle qui incarne la présence dans la chair est l'esclave, puisqu'elle est celle (vers 123, 124 et 125) qui a faim d'abord. Les mots "cœur" et "envie" souligne sa vitalité nouvelle.

L'esclave prend alors le relais du discours, motivée par la vue d'un autre vivant vivace. Attachée à sa maîtresse au point de l'avoir suivie dans le caveau pour s'y laisser mourir en sa compagnie, elle sait alors trouver les mots qui manquent au soldat, et parle pour lui. C'est donc le tour de son argumentaire, que La Fontaine retranscrit au contraire du précédent, situé entre les vers 60 et 62.

L'oratrice fait l'éloge de la beauté physique – confirmant sa présence dans la chair – en encourageant sa maîtresse et elle-même à profiter du temps avant qu'il ne soit trop tard. On pensera au poème de Ronsard, ''Mignonne, allons voir si la rose" comme archétype de ce genre de discours et qui appartient à la littérature galante. L'esclave tient ainsi un propos qui la rend prétendante – avec la confirmation au vers 142 par le terme "flatteur".

La Fontaine – au contraire du texte original – rend Cupidon (nommé par la périphrase du vers 143 "Le dieu qui fait aimer") responsable de l'amour qui va lier le garde et la matrone. Le soldat est follement amoureux car la flèche le pénètre vraiment ; la dame n'est qu'effleurée et on ne dit rien sur ce qu'elle ressent ; seulement qu'elle ne se rend que plus attrayante  par ses pleurs, par sa tristesse.

On devine que le prétendant parle grâce au vers 153 et le mot "louange", que La Fontaine fait rimer quatre vers plus loin avec "mange" : c'est dire que la matrone avale les compliments comme une nourriture, et ce sont d'ailleurs ces compliments qui la refont manger.

Grâce à la louange – et non plus à Cupidon -, elle tombe amoureuse, confirmé ensuite par les vers 158 et 159. C'est encore le poids de la vie autour d'elle qui la guérit ; c'est l'oubli du passé et la présence du présent qui la soignent.

En outre, l'insistance et la folie amoureuse du prétendant sont marquées par la répétition du "il fait tant" aux vers 157 et 159. Cela a également vocation à retranscrire les degrés du sentiment auxquels la femme accède (les occurrences de "il fait tant" marquent ainsi l'accession à un nouveau pallier du sentiment).

La Fontaine intervient une nouvelle fois sur le mode ironique aux vers 162, 163 et 164 (il lie les deux derniers vers en les faisant rimer grâce à un changement de modèle : on passe de ABBA à AABB). Le vers 162 souligne finalement que la fabuliste ne se veut pas, dans ce cas présent, moralisateur : il semble accorder une empathie certaine pour la matrone, qui n'est qu'emportée par la vie.

La formule "Au nez du mort" du vers 164 fait penser à "rire au nez de" : le mort n'a maintenant plus d'importance, et la profanation de la fin commence : il est véritablement mort et n'a plus ni conscience, ni compréhension (on pourra faire le parallèle avec le vers 126 : le mari est mort, il n'a plus d'avis).

Qui est l'auteur de La Matrone d'Ephèse Jean de La Fontaine, 1621-1695, par Jean-Antoine Houdon

Enfin, le vers 163 rappelle aussi la sensibilité de la femme vis-à-vis de la louange, avec le mot "écouter". Elle était auparavant vertueuse, rappelons-le. Il y a en outre une ironie macabre dans la situation de faire l'union d'un homme et une femme dans un tombeau.

Au vers 165, on change à nouveau de perspective en sortant du tombeau pour rappeler l'existence de l'autre tombeau, qui devait être gardé par le garde séducteur.

Le vers 168 est très sentencieux, pour marquer la faute du garde et son irréversibilité : c'est un octosyllabe qui rompt avec le rythme des alexandrins, et que l'on fait rimer avec "retraite".

C'est alors, à nouveau, l'intervention de l'esclave qui sauve la matrone, en proposant la profanation du corps de l'ancien mari.

Il est à noter que, finalement, la matrone se trouve peu responsable de cette situation, dans la manière dont la dépeint La Fontaine – ce qui contribue à rendre son récit innovant, et sous un nouveau jour moral. Certes, elle se laisse convaincre par la servante, elle se laisse flatter par l'éloge du soldat ; mais Cupidon lui-même s'est immiscé dans la relation, et c'est finalement, chaque fois, la servante qui profane, en idée au moins, le corps du défunt.

L'aspect le plus révoltant de l'histoire n'est donc pas à imputer à la veuve. De ce fait, La Fontaine flatte les préjugés de son temps car, dans ce report de culpabilité, il entre un souci des bienséances caractéristique du XVIIème siècle finissant : le projet infâme naît dans l'esprit d'une roturière, non dans celui d'une personne bien née. L'honneur de la "dame" est ainsi préservé.

On soulignera l'utilisation du pronom possessif "notre" au vers 175 qui réifie le mort : c'est vraiment la fin de la sacralisation.

Le vers 177, avec un hémistiche encore sentencieux, annonce l'accord de la veuve, suivi d'un commentaire du fabuliste. L'apostrophe est au sujet des femmes "volages" qui sont l'objet des commentaires suivants : il est vain d'espérer la fidélité, puisque la tentation (sous-entendu, de la vie) est trop grande : les places parallèles des "assez" des vers 180 et 181 montrent qu'il y a toujours un appât qui correspondra pour faire succomber.

Voilà la fable finie, et c'est alors la morale qui met en garde contre l'illusion, sans se faire juge du bien et du mal – encore une fois, La Fontaine ne se donne point la teneur de moraliste.

Les quatre premiers vers affirment qu'il est difficile de tenir ses promesses, aussi sincères soient-elles. Par "l'exécution" au vers 190, il entend la vie qui continue ; et la vie est faite de pleines de tentations.

Il se répond ensuite lui-même, disant que ce récit, cette anecdote, est visible de tout temps – et donc confirme l'intérêt pour lui d'avoir réécrit la fable pour la rendre actuelle aux yeux de son temps.

A partir du vers 195, se fait un nouveau pardon, nouvelle manière de dédramatiser : la veuve n'a eu tort que par ses illusions et de ses prévisions.

Les vers 200 et 201 sont la vraie morale, qui insiste à nouveau sur la culpabilité toute relative de la matrone, à l'aide d'une formule sentencieuse : mieux vaut la vie que la mort, lorsque l'on est soi-même vivant.

Conclusion

La Fontaine introduit des éléments nouveaux dans l'histoire qui contribuent à disculper la matrone : celle-ci semble moins responsable de l'outrage envers le mort puisqu'elle s'est laissée influencée, par deux protagonistes (trois, au vrai, si l'on compte Cupidon). Le malheur dont elle est frappée l'expose à la tentation, seulement parce qu'elle a la naïveté de promettre sans anticiper la profusion de l'existence.

Pourtant, s'il pardonne à la matrone, La Fontaine n'en semble pas moins accusateur. La servante est coupable de n'avoir réfléchi "qu'à demi" ; le soldat manque à son devoir de veille.

Ouverture

Il faudrait pouvoir confronter le récit en vers à celui en prose pour questionner les caractéristiques, les intérêts propre à chaque forme.

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Nathan

Ancien étudiant de classe préparatoire b/l (que je recommande à tous les élèves avides de savoir, qui nous lisent ici) et passionné par la littérature, me voilà maintenant auto-entrepreneur pour mêler des activités professionnelles concrètes au sein du monde de l'entreprise, et étudiant en Master de Littératures Comparées pour garder les pieds dans le rêve des mots.

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