Ouvrage de philosophie politique de Jean-Jacques Rousseau
publié en 1762.

Il est connu pour exposer avec clarté et force que la seule
forme de pouvoir politique légitime est le pouvoir qui trouve son fondement
dans la volonté du peuple (ou « volonté générale »). Il est souvent
considéré comme le principal inspirateur des idées de la Révolution française.

Présentation du Contrat Social

Dans Du contrat social, Rousseau établit qu'une bonne
organisation sociale repose sur un pacte garantissant l'égalité et la liberté
entre les citoyens. Ce pacte est contracté entre tous les participants,
c'est-à-dire l'ensemble exhaustif des citoyens. Dans le pacte social, chacun
renonce à sa liberté naturelle pour gagner une liberté civile. La souveraineté
populaire est le principe fondamental du contrat social. L'indivisibilité de
cette souveraineté est un autre principe fondamental, par lequel il faut
comprendre que le pouvoir du Souverain ne saurait être divisé (Rousseau emploie
ce terme pour désigner le peuple souverain) et ne peut s'en séparer par intérêt
personnel, car l'intérêt personnel est contraire à la recherche de l'intérêt
général, seul objectif du contrat social. Ce contrat social, Rousseau le voit
comme faisant suite à l'état de nature dans lequel règne la loi du plus fort.
Pour lui, la loi du plus fort ne peut être un principe directeur d'une société
car il est incompatible avec l'intérêt général, et donc avec le contrat
social : « Le plus fort n'est jamais assez fort pour être toujours le
maître, s'il ne transforme sa force en droit et l'obéissance en devoir. »
La perte du contrat social, c'est le retour à l'état de nature, primitif,
animal, « tyrannique et vain ». Une société qui rompt son contrat
social ne serait plus une société libre....

Du contrat social commence par ces mots:

« Je veux chercher si, dans l'ordre civil, il peut y
avoir quelque règle d'administration légitime et sûre, en prenant les hommes
tels qu'ils sont, et les lois telles qu'elles peuvent être. Je tâcherai
d'allier toujours, dans cette recherche, ce que le droit permet avec ce que
l'intérêt prescrit, afin que la justice et l'utilité ne se trouvent point
divisées. » (Livre I, Préambule)

Du contrat social est un traité de philosophie politique
présentant comment l'homme, une fois passé de l'état de nature à l'état de
société, peut mettre en place un ordre social au service de l'intérêt général.
Le pacte social que propose Rousseau établit que chacun doive renoncer à ses
droits naturels pour obtenir la liberté que procure la société. Cette
aliénation de chaque sujet de l'État est ce pacte qui offre à chacun
l'égalité : « Les clauses [du pacte social] se réduisent toutes à une
seule : l'aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à toute
la communauté : car premièrement, chacun se donnant tout entier, la
condition est égale pour tous ; et la condition étant égale pour tous, nul
n'a intérêt de la rendre onéreuse aux autres. » (Livre I, Chapitre 6) La
légitimité du pacte social repose sur le fait que l'homme n'aliène pas au sens
propre son droit naturel mais comprend que le pacte social est au contraire la
condition sine qua non de l'existence de son droit naturel.

C'est sur ce pacte que Rousseau fait reposer la démocratie.
Si la liberté et l'égalité ne sont pas assurées par le peuple souverain (qu'il
appelle le Souverain par personnification) envers lui-même, ou si des intérêts
particuliers font que le pacte est divisé ou aliéné (chapitres 2.1 et 2.2
[[s:Du contrat social|référence]), alors c'est l'état de nature primitif qui
reprend ses droits. Rousseau dit que rompre ce pacte sera faire que
« l'état de nature subsisterait, et l'association deviendrait
nécessairement tyrannique ou vaine ».

Pour Rousseau, « le principe de la vie politique est
dans l'autorité souveraine », et toute division de cette autorité est
nuisible : « Toutes les fois qu'on croit voir la souveraineté
partagée, on se trompe ; que les droits qu'on prend pour des parties de
cette souveraineté lui sont tous subordonnés, et supposent toujours des
volontés suprêmes dont ces droits ne donnent que l'exécution. »

Il aborde également les problèmes législatifs, dans le livre
II, (« par le pacte social, nous avons donné l'existence et la vie au
corps politique : il s'agit maintenant de lui donner le mouvement et la
volonté par la législation. ») en précisant la notion de loi, qui
s'applique à l'ensemble du peuple, et est statué par l'ensemble du peuple,
souverain : « Quand tout le peuple statue sur tout le peuple, il ne
considère que lui-même ; et s'il se forme alors un rapport, c'est de
l'objet entier sous un point de vue à l'objet entier sous un autre point de
vue, sans aucune division du tout. Alors la matière sur laquelle on statue est
générale comme la volonté qui statue. C'est cet acte que j'appelle une
loi. » (Livre II, Chapitre 6) Dans cette partie délicate, Rousseau
s'attache à maintenir et à démontrer que « seulement l'intérêt public
gouverne ». Il commence alors à aborder les différents organes du corps
politique, avec, par exemple le législateur.

Le livre III présente les diverses formes de gouvernement,
de législatures, et le livre IV entre plus précisément dans les pratiques
démocratiques (tribunat, élection…)

Plan détaillé de l'ouvrage

LIVRE I

L'introduction du livre I est essentielle car c'est là que
Rousseau définit les fins du Contrat Social : « Je veux chercher si,
dans l'ordre civil, il peut y avoir quelque règle d'administration légitime et
sûre (...) ». Rousseau se demande donc à quelles conditions le pouvoir
politique pourra être légitime, c'est-à-dire un type de société dans lequel
l'homme ne sera pas aliéné. Il prendra cependant constamment
« l'intérêt » en compte voulant dire par là qu'il voudra décrire un
pouvoir politique légitime et qui en outre correspondra aux intérêts de tout
homme.

Chapitre I (« Sujet de ce premier Livre »).
Il commence par la célébrissime phrase « l'homme est né libre, et partout
il est dans les fers ». Par là, de manière lapidaire, Rousseau dénonce
l'état d'aliénation qu'introduit toute forme de pouvoir politique illégitime et
la thématique des chapitres suivants.

Chapitre II (« Des premières Sociétés »).
Rousseau va d'abord montrer que le fondement de toute société est une
convention. La famille est le premier cas étudié par Rousseau dont il nie
aussitôt qu'elle soit naturelle. Ce qui est naturel ou plus exactement ce qui
est inscrit dans la nature de l'homme c'est le désir de se conserver: "Sa
première loi est de veiller à sa propre conservation, ses premiers soins sont
ceux qu'il se doit à lui-même". Et Rousseau d'ajouter « (...) les
enfants ne restent-ils liés au père qu'aussi longtemps qu'ils ont besoin de lui
pour se conserver. Sitôt que ce besoin cesse, le lien naturel se
dissout. »

Rousseau évoque ensuite l'opinion d'Aristote, de Hobbes et
Grotius selon laquelle la société ne repose par sur une convention mais sur la
supériorité de certains individus. Selon cette thèse, c'est donc la supériorité
de certains qui est au fondement de la hiérarchie sociale. Rousseau critique
cette idée en faisant remarquer que « tout homme né dans l'esclavage naît
pour l'esclavage, rien n'est plus certain. » Mais il explique
aussitôt : « les esclaves perdent tout dans leurs fers, jusqu'au
désir d'en sortir; ils aiment leur servitude comme les compagnons d'Ulysse
aimaient leur abrutissement » voulant dire par là que la hiérarchie
sociale n'est pas naturelle mais qu'elle repose sur une convention originelle.
Il se moque même de cette idée car étant lui même descendant d'Adam et de Noé
il pourrait prétendre pouvoir régner sur l'ensemble du genre humain.

Chapitre III (« Du droit du plus fort »).
Ce chapitre ainsi que la chapitre IV vont disqualifier deux types de pouvoirs
comme types de pouvoir légitime : l'esclavage et la force. Rousseau
disqualifie ce deuxième type de pouvoir en raison de l'argument suivant :
quand je cède à la force, à la menace physique ou à la menace, je fais preuve
de prudence. Mais cela ne signifie pas que celui qui use de sa force contre moi
en ait le droit ou que son pouvoir soit légitime. « Céder à la force est
un acte de nécessité, non de volonté ; c'est tout au plus un acte de
prudence. En quel sens pourra-ce être un devoir? »

Chapitre IV (« De l'esclavage ») :
L'esclavage est lui aussi une convention illégitime. La raison principale de
Rousseau pour affirmer cela est la suivante : celui qui est mis en
esclavage ne peut pas le vouloir volontairement- en tout cas s'il est sain
d'esprit. L'esclavage est donc toujours le fruit d'une contrainte extérieure et
il ne saurait donc être légitime. « Ainsi, de quelque sens qu'on envisage
les choses, le droit d'esclavage est nul, non seulement parce qu'il est
illégitime, mais parce qu'il est absurde et ne signifie rien. Ces mots, esclave
et droit, sont contradictoires; ils s'excluent mutuellement. Soit d'un homme à
un homme, soit d'un homme à un peuple, ce discours sera toujours également
insensé : « Je fais avec toi une convention toute à ta charge et
toute à mon profit, que j'observerai tant qu'il me plaira, et que tu observeras
tant qu'il me plaira. ». Car, selon Rousseau, renoncer à la liberté est
incompatible avec la nature humaine (« c'est renoncer à sa qualité
d'homme, aux droits de l'humanité, même à ses devoirs »). Un tel
renoncement ne peut avoir de prix.

Rousseau soulève en outre toute une série de difficultés que
rencontrent ceux qui voudraient affirmer la légitimité de l'esclavage.

Grotius affirme par exemple que tout un peuple pourrait
aliéner sa liberté pour se rendre sujet d'un roi. A cela Rousseau répond que
même si un homme avait le droit de s'aliéner auprès d'un maître il ne pourrait
le faire pour ses enfants (« ils naissent hommes et libres ; leur
liberté leur appartient, nul n'a droit d'en disposer qu'eux »).

De plus, « Grotius et les autres tirent de la guerre
une autre origine du prétendu droit d'esclavage. Le vainqueur ayant, selon eux,
le droit de tuer le vaincu, celui-ci peut racheter sa vie aux dépens de sa
liberté ; convention d'autant plus légitime qu'elle tourne au profit de
tous deux. » Mais la guerre n'est pas une relation privée mais d'État à
État et ne saurait exister dans l'état de nature ou dans l'état social où les
lois conditionnent les rapports humains. La guerre et le droit de conquête
n'ont comme fondements que la loi du plus fort.

Chapitre V (« Qu'il faut toujours remonter à une
première convention »). Ce chapitre revêt une importance particulière car
c'est seulement ici que Rousseau va commencer à développer sa propre conception
de ce qui constitue un pouvoir légitime.

La question que soulève Rousseau est la suivante :
comment est-ce que la constitution d'un peuple en tant qu'entité sui generis
est possible ? En d'autres termes : à quelle(s) condition(s) est-ce
qu'un agrégat d'individus forme un tout qu'on peut qualifier de peuple ?
« il serait bon d'examiner l'acte par lequel un peuple est un
peuple ; car cet acte, étant nécessairement antérieur à l'autre, est le
vrai fondement de la société. »

Lorsque « des hommes épars [sont] successivement
asservis à un seul », il ne s'agit en effet que d'agrégation et non
d'association ; une organisation qui ne résiste pas au temps. D'après
Grotius un peuple peut se donner à un roi. Le peuple est donc un peuple avant
de se donner. Le vrai fondement de la société est ce qui fait que le peuple se
considère comme tel, et c'est ce qu'il faudra étudier. C'est cette question qui
amènera Rousseau à exposer la célèbre théorie du contrat social.

Chapitre VI (« Du pacte Social »).

Dans ce chapitre Rousseau va apporter une réponse très
originale à la question qu'il a soulevée au tout début du Contrat Social :
« Je veux chercher si, dans l'ordre civil, il peut y avoir quelque règle
d'administration légitime et sûre (...) » (Préface au premier livre). En
d'autres termes : comment est-ce que une autorité quelconque peut être imposée
de manière légitime à un peuple? « Trouver une forme d'association qui
défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque
associé, et par laquelle chacun, s'unissant à tous, n'obéisse pourtant qu'à
lui-même, et reste aussi libre qu'auparavant. Tel est le problème fondamental
dont le Contrat social donne la solution. »

L'originalité de la solution de Rousseau est qu'il va
dépasser le dualisme opposant le peuple et le pouvoir politique l'un à l'autre.
Il va en effet voir dans la constitution d'un pouvoir politique reposant sur le
contrat social le fondement même de l'existence du peuple. En termes kantiens
on peut dire que le pouvoir politique dans la mesure où il repose sur le
contrat social est la condition de possibilité de l'existence du peuple en tant
que peuple et non en tant que simple agrégation. « (...) Cet acte
d'association produit un corps moral et collectif, composé d'autant de membres
que l'assemblée a de voix, lequel reçoit de ce même acte son unité, son moi commun,
sa vie et sa volonté. » La question de la légitimité d'un pouvoir reposant
sur le contrat social ne se pose donc plus. L'autorité politique n'est en effet
plus une violence faite au peuple mais ce qui lui permet d'exister.

Le contrat social est nécessaire selon Rousseau lorsque les
besoins sont supérieurs à ce que chaque homme peut faire pour y subvenir par
lui-même. Pour survivre il leur faut alors s'unir et « agir de
concert ».

La condition fondamentale du contrat social est
« l'aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à toute la
communauté ». L'essence du pacte social est résumée ainsi :
« Chacun de nous met en commun sa personne et toute sa puissance sous la
suprême direction de la volonté générale ; et nous recevons en corps
chaque membre comme partie indivisible du tout ». Ceci a plusieurs
conséquences:

l'engagement est total et identique pour tous ;

chacun n'a aucun intérêt à le rendre injuste car cette
injustice le concernerait directement ;

« enfin, chacun se donnant à tous ne se donne à
personne ».

Cet acte d'association produit un corps moral et collectif
s'appelle maintenant République ou corps politique (autrefois on disait :
« Cité »), nommé par ses membre « État quand il est passif,
Souverain quand il est actif, Puissance en le comparant à ses
semblables ». Les citoyens prennent le nom de peuple :
« Citoyens comme participant à l'autorité souveraine, Sujets comme soumis
aux lois de l'État. »

Chapitre VII (« Du Souverain ») :
L'association est double et réciproque : chaque individu est citoyen car
il participe à l'autorité souveraine, et sujet car il est soumis aux lois. Le
souverain ne saurait par son unité se limiter lui-même avec des lois, il n'est
tenu que par ce qu' exige le contrat social. Le souverain n'a pas besoin de
garant par rapport à ses sujets : il ne peut avoir d'intérêt contraire aux
particuliers qui le composent. En revanche chaque individu peut avoir une
volonté particulière qui diffère de celle du souverain (en acceptant les droits
qui sont les siens en tant que citoyen mais en refusant ceux de sujet), c'est
cette injustice possible qui donne au souverain le droit de contrainte. On peut
forcer celui qui ne respecte pas les règles « à être libre » donc à
les respecter car « l'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite est
liberté ». Cette contrainte rend le pacte social possible, et garantit son
bon fonctionnement et sa justice, sans cela l'engagement serait absurde.

Chapitre VIII : (« De l'état
civil ») : Le passage de l'état de nature à l'état civil transforme
l'animal vivant de l'instinct en homme doué de raison et intelligent, fondant
ses actes sur la raison ; il gagne alors la liberté morale et la
possibilité de propriété (différente de la possession qui est l'effet de la
force) garantie par la loi.

Chapitre IX (« Du domaine réel ») :
Dans le cadre du contrat social chacun se donne, ainsi que tous ses biens, au
souverain, qui les restitue en en garantissant le droit. Le droit de propriété
est donc un des effets du pacte social, qui n'existe que grâce à la sécurité de
la communauté.

Le droit de premier occupant sur un terrain, qui n'est un
droit qu'après création du droit de propriété, dépend de plusieurs
conditions : que personne n'y habite précédemment, qu'on occupe seulement
la quantité de terrain nécessaire, et qu'on y travaille. La propriété est alors
limitée, et le pacte social permet une égalité morale et légitime entre les
hommes. « le pacte fondamental substitue […] une égalité morale et
légitime à ce que la nature avait pu mettre d'inégalité physique entre les
hommes, et que, pouvant être inégaux en force ou en génie, ils deviennent tous
égaux par convention et de droit ».

LIVRE II

Chapitre I (« Que la souveraineté est
inaliénable ») : Les principes établis dans le premier livre
établissent que les forces de l'État peuvent seulement être dirigées par la
volonté générale (l'accord des intérêts particuliers) pour tendre vers le bien
commun. Le souverain, étant un collectif, peut s'accorder provisoirement avec
la volonté d'un homme, mais ne saurait se soumettre dans la durée à sa
volonté : il ne peut être représenté que par lui-même.

Chapitre II (« Que la souveraineté est
indivisible ») : Le souverain est un être collectif, il ne peut être
divisé ou exclure quiconque sans quoi il ne serait plus que l'expression d'une
volonté particulière. Seul l'exécutif peut être segmenté, mais ses parties
restent subordonnées à la loi, et donc au souverain.

Chapitre III (« Si la volonté générale peut
errer ») : Les délibérations du peuple peuvent cependant aboutir à
l'erreur si, au lieu de comptabiliser chaque voix et chaque volonté on les
laisse se dissoudre dans des associations partielles : la somme de ces
associations n'aboutit pas alors à la volonté générale et au bien commun. De
plus, si l' une de ces associations « est si grande qu'elle l'emporte sur
toutes les autres », la délibération n'aboutit qu'à un avis
particulier : ces associations doivent être évitées ou, si elles existent,
suffisamment nombreuses pour refléter la volonté générale.

Chapitre IV (« Des bornes du pouvoir
Souverain ») : Le pacte social donne au souverain un droit absolu sur
tous ses sujets. Néanmoins ce droit, pour exister, doit être raisonné : la
volonté du souverain a toujours une cause et « ne peut charger les sujets
d'aucune chaîne inutile à la communauté ». Le souverain ne peut agir que
sur les cas généraux et doit laisser les faits ou les droits particuliers à
l'exécutif (« par la nature du pacte, tout acte de souveraineté […] oblige
ou favorise également tous les Citoyens, en sorte que le Souverain connaît
seulement le corps de la nation et ne distingue aucun de ceux qui la
composent »).

Chapitre V (« Du droit de vie et de
mort ») : Les contractants du pacte doivent accepter le risque d'être
condamnés à mort pour assurer leur propre sécurité vis-à-vis des assassins
potentiels ; le souverain ne peut ordonner de tuer mais pourra conférer ce
droit, et le droit de grâce lui appartient.

Chapitre VI (« De la loi ») : La
législation est ce qui permet au corps politique de se conserver. La justice vient
de Dieu mais elle n'est pas en soi suffisante, il faut la possibilité de
sanction (donc la loi) pour qu'elle garantisse l'égalité. La loi ne peut
statuer que sur les cas généraux et abstraits, elle est la volonté de
« tout le peuple […] sur tout le peuple ». Elle est faite par tout le
peuple qui ne saurait « être injuste avec lui-même », et concerne
aussi le Prince, puisqu'il fait partie de l'État ; pour l'aider à faire
les bons choix concernant lui-même, le peuple sera aidé dans ses choix par le
législateur qui lui fera « voir les objets tels qu'ils sont, quelque fois
tels qu'ils doivent lui paraître, lui montrer le bon chemin qu'[il] cherche,
[le] garantir de la séduction des volontés particulières, rapprocher à ses yeux
les lieux et les temps, balancer l'attrait des avantages présents et sensibles,
par le danger des maux éloignés et cachés ».

Chapitre VII (« Du Législateur ») : Le
législateur doit posséder des qualités extraordinaires,
presqu'inhumaines : « Il faudrait des Dieux pour donner des lois aux
hommes ». Il a pour but d'éclairer la volonté générale, et pour cela devra
modifier les hommes qui la composent et faire d'eux, à partir d'unités isolées,
des parties indivisibles du tout. Il a un emploi à part dans l'État : il
constitue la république mais « n'entre point dans sa constitution »,
ses lois commandent les hommes mais lui n'en commande aucun. Il ne fait que
suggérer, n'exerce aucun pouvoir législatif ou exécutif. Si le peuple n'est pas
en mesure de l'entendre, il peut utiliser la force de conviction et le prestige
de la religion en mettant « les décisions dans la bouche des
immortels ».

Chapitre VIII, IX et X (« Du
peuple ») : La bonne législation ne peut être adoptée par n'importe
quel peuple ou État. Les coutumes et les préjugés ne doivent pas être trop
enracinés, il faut attendre que le peuple soit assez mature, et le temps de
cette attende dépend des types de gouvernement ayant précédés et des attentes
du peuple.

L'État devra être « ni trop grand pour être bien
gouverné, ni trop petit pour pouvoir se maintenir par lui-même », trop
grand il serait administrativement trop lourd, incapable d'agir partout et
n'aurait pas un patrimoine commun à tous ses membres, trop petit il serait
faible par rapport aux autres États.

Il faut que l'État ait la bonne proportion entre le nombre
d'habitants qui l'occupent et sa superficie, « que la terre suffise à
l'entretien de ses habitants, et qu'il y ait autant d'habitants que la terre en
peut nourrir ». L'État doit être ordonné dans un moment de jouissance et
de paix et non de crise politique ou de famine.

Rousseau résume ces chapitres : « Quel peuple est
donc propre à la législation? Celui qui, se trouvant déjà lié par quelque union
d'origine, d'intérêt ou de convention, n'a point encore porté le vrai joug des
lois; celui qui n'a ni coutumes, ni superstitions bien enracinées; celui qui ne
craint pas d'être accablé par une invasion subite; qui, sans entrer dans les
querelles de ses voisins, peut résister seul à chacun d'eux, ou s'aider de l'un
pour repousser l'autre; celui dont chaque membre peut être connu de tous et où
l'on n'est point forcé de charger un homme d'un plus grand fardeau qu'un homme
ne peut porter; celui qui peut se passer des autres peuples, et dont tout autre
peuple peut se passer ; celui qui n'est ni riche ni pauvre, et peut se
suffire à lui-même; enfin celui qui réunit la consistance d'un ancien peuple
avec la docilité d'un peuple nouveau. »

Chapitre XI (« Des divers systèmes de
Législation ») : La liberté et l'égalité sont les objets principaux
d'un système de législation : la liberté car ses membres doivent être
indépendants de l'État pour faire sa force, l'égalité pour maintenir la
liberté. L'égalité ne signifie pas que tous les membres soient strictement au
même niveau ou la suppression de la propriété, mais que les différences soient
décentes. La législation doit tendre vers l'égalité, et s'adapter à l'État
auquel elle est destinée, à sa géographie, son économie et la densité de sa
population.

Chapitre XII (« Division des Lois ») :
Il y a trois sortes de lois :

les lois politiques, relatives à l'État lui-même (les seules
dont traite le Contrat Social),

les lois civiles, qui régissent le rapport des membres entre
eux ou envers l'État,

les lois criminelles, qui concernent les sanctions liées à
la désobéissance aux autres lois.

Une quatrième loi, à part bien que très importante peut être
ajoutée : il s'agit « des mœurs, des coutumes et surtout des
opinions », dédiée au législateur elle garantit les autres lois.

Le style

Le style, l'expression, la rhétorique du texte sont
passionnantes, percutantes, efficaces, et permettent de comprendre à merveille,
avec un peu d'attention comme le recommande Rousseau, ses idées neuves et qui
peuvent paraître « contraires aux idées communes ». Une leçon d'écriture
politique et philosophique intemporelle, et comme dirait Boileau, voilà la
preuve que « ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement et les mots pour
le dire arrivent aisément ».

Contexte du Contrat social

Origine et les fondements de
l'inégalité

La politique est un sujet qui intéresse Rousseau depuis
longtemps, et le Contrat social n'est pas la première de ses œuvres qui y soit
consacrée. Ainsi, dès 1735 il donne une idée de ce que sera sa conception et
son intérêt pour le sujet politique dans l'article « Économie
Politique » de l'Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des
arts et des métiers avec cette phrase : « Il est certain que les
peuples sont, à la longue, ce que le gouvernement les fait être » ;
phrase qu'en 1752 il reformule dans la préface de Narcisse ou l'Amant de
lui-même : « les vices n'appartiennent pas tant à l'homme qu'à
l'homme mal gouverné » : l'homme est pour lui bon par nature, c'est
la société qui peut le rendre mauvais.

Le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité
parmi les hommes, paru en 1755 est le travail de Rousseau pour répondre à la
question posée par l'académie de Dijon en 1753 « Quelle est l'origine de
l'inégalité parmi les hommes et si elle est autorisée par la loi
naturelle ? ». La nature de l'homme avant que l'Histoire et les types
de société ne l'altèrent est pour Rousseau le moyen de comparer et de statuer
sur ces différents types d'organisation. Rousseau définit donc l'état de
nature, qui n'est pas un « état sauvage » mais une fiction
philosophique comme hypothèse heuristique, un état obtenu par abstraction en
soustrayant ce que la société a apporté à l'homme. Il décrit ensuite la façon
qu'a eu l'homme de s'organiser en société, à partir de la pratique de
l'agriculture et du droit de propriété qui en advient nécessairement. Le
Discours traite de la légitimité des sociétés et des types de pouvoirs, et
expose ce que seront les fondations politiques du Contrat social.

Postérité du Contrat social

Kant et Rousseau

Il est assez peu connu que la formule de Rousseau
« L'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite est la liberté. »
(Livre I, Chapitre 8), a fortement influencé la notion d'autonomie du sujet
chez Kant. Roger Vernaux (Le vocabulaire de Kant, tome II, Paris, 1973, p. 224),
écrit que « La doctrine kantienne revient à intérioriser dans la personne
et pour sa vie morale, la liberté civile telle que Rousseau l'a définie pour la
vie sociale... » Il vaut la peine de le souligner parce que Gellner dans
Nations et nationalismes considère que la notion d'autonomie appliquée aux
peuples ou aux nations, participe d'une sorte d'importation du vocabulaire de
Kant dans la politique, alors que, au contraire, c'est bien la pensée politique
de Rousseau que Kant a importée (légitimement d'ailleurs) dans sa philosophie
morale, dans la Critique de la raison pratique.

Rousseau et la Révolution
française

Rousseau propose avec le contrat social de réformer la
société dans laquelle il vivait : l'Ancien Régime ne permettait pas
l'expression libre de la volonté générale ni celle de la volonté individuelle.
Le Contrat social, en entraînant en partie la Révolution française (et en étant
une de ses références importantes) permettra l'expression de la volonté
générale mais pas celle de la liberté individuelle, que Rousseau ignore dans ce
texte, alors qu'il en faisait une des thèses principales de l'Émile, insistant
sur l'importance du développement individuel et de l'épanouissement des
facultés naturelles de chaque individu : en cela ces deux textes peuvent
être considérés comme complémentaires.

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