L'Île des esclaves est une pièce de théâtre en prose écrite par Pierre de Marivaux et représentée en 1725.

Si cette pièce comporte des caractéristiques assurément tragiques (dont des personnages grecs, le naufrage ainsi que le caractère d'Euphrosyne), elle relève au final du genre de la comédie. On y trouve en effet la confusion des sentiments, des échanges de pouvoir entre maîtres et valets, et enfin l'aspect résolument comique du personnage d'Arlequin.

La pièce se termine en outre sur une reprise du pouvoir par les maîtres, et le retour au statut d'esclave de Cléanthis et d'Arlequin ; ce retour à la situation initiale est bien le propre de la comédie.

Cela étant, le but de la pièce de Marivaux est de montrer les relations entre les esclaves et les maîtres pendant la période du XVIIIe siècle.

Plus précisément, cette pièce est une mise en abyme des relations de pouvoir, du rapport dominant/dominé, qu'il s'agisse de force et d'autorité, ou de désir et de séduction.

On peut citer pêle-mêle les mises en scène suivantes du pouvoir :

  • le pouvoir de la hiérarchie
  • le pouvoir de la force brutale
  • le pouvoir de la beauté
  • le pouvoir de la parole (la réthorique)
  • le pouvoir de la tradition
Qu'est-ce que le registre comique ?
Marivaux fait partie de ces grands auteurs français qui savaient manier le comique. (source : Mon Quotidien)

Résumé de la pièce

Iphicrate et son valet Arlequin font naufrage. Ils débarquent dans l'île des esclaves, qui est une île peuplée depuis une centaine d'années par des esclaves révoltés. Dans cette île, les maîtres deviennent des valets et les valets des maîtres.

Dès leur arrivée, chacun se voit donc contraint d'en observer la loi, dont Trivelin, ancien esclave et gouverneur de l'île, est le garant. Iphicrate et son laquais Arlequin, Euphrosine et sa soubrette Cléanthis doivent échanger leur condition, leurs vêtements et aussi leurs noms.

Entre autres humiliations que les anciens maîtres ont à subir, manifestement pour leur bien, ils doivent s'entendre dire leurs vérités par leurs serviteurs. Trivelin demande à la servante Cléanthis de tracer le portrait de sa maîtresse Euphrosine et il promet d'abréger cette épreuve si Euphrosine reconnaît la vérité de ce portrait.

Cléanthis et Arlequin prennent beaucoup de recul par rapport à leur nouveau statut et miment une scène de séduction mondaine. Arlequin entreprend la conquête d'Euphrosine mais il est ému par la souffrance que lui cause son nouveau statut.

« Je ne te ressemble pas, moi, je n'aurais point le courage d'être heureux à tes dépens. »

Finalement, Arlequin pardonne à son maître et reprend son habit de valet ; Cléanthis imite son exemple. Pleins de gratitude et de remords, Iphicrate et Euphrosine les embrassent avec émotion.

Que raconte l'Île aux esclaves ?
Arlequin et Pierrot, André Derain (détails)

C'est cette réconciliation que souhaitait le gouverneur Trivelin, qui tire la morale de la comédie en disant aux serviteurs :

Nous aurions puni vos vengeances comme nous avons puni leurs duretés.

Et aux maîtres :

Vous avez été leurs maîtres, et vous avez mal agi ; ils sont devenus les vôtres et ils vous pardonnent ; faites vos réflexions là-dessus. La différence des conditions n'est qu'une épreuve que les dieux font sur nous.

Les quatre Athéniens peuvent finalement repartir, autorisés par un bateau qui va les reconduire à Athènes. Trivelin finit son discours en leur assurément que ce jour fut sûrement le plus « profitable de leur vie ». 

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C'est parti

Les personnages

Ils sont au nombre de cinq : trois portent des noms grecs et les deux autres sont issus de la comedia dell'arte.

Arlequin

Personnage célèbre de la commedia dell'arte, c'est un bouffon paresseux, naïf et familier. On le représente souvent avec un manteau coloré et une bouteille à la main. Par ces attributs, le public saura qu'il ne faut pas tenir compte de ses paroles.

Il est ici l'esclave d'Iphicrate et deviendra maître au même titre que Cléanthis. Il profitera de son statut de maître mais se montrera peu rancunier envers Iphicrate. Véritable électron libre du théâtre, pour qui rien ne porte à conséquence, il retourne rapidement à son statut d'esclave.

Iphicrate

C'est un nom grec qui signifie celui qui gouverne par la force, ce qui renvoie à un ordre social et à son rapport à Arlequin, son valet. Sa chute sociale sera caractérisée par la perte de son épée et de ses habits de maître.

De quoi s'inspire Molière pour l'écriture des Fourberies de Scapin ?
Commedia dell'arte Scene in an Italian Landscape (detail), Peeter van Bredael, XVIIIème siècle

Cléanthis

C'est l'esclave d'Euphrosine avant de devenir sa maîtresse, une fois le renversement de pouvoir initié par Trivelin. Contrairement à Arlequin, Cléanthis s'avèrera beaucoup plus rancunière envers son ancienne maîtresse. Devant sa soif de vengeance, Trivelin doit la modérer.

Elle ne rendra pas son statut de maître de son plein gré.

Euphrosine

C'est la maîtresse de Cléanthis. Elle paraît comme une femme coquette et pleine de manières. Elle réfute les dires de Cléanthis à son sujet, et ne voudra pas avouer ses défauts à Trivelin.

Trivelin

Son nom signifie en tiers. C'est par lui qu'advient la passation de pouvoir.

Cet ancien esclave raconte qu'à son arrivé sur l'île, il a supprimé les maîtres. Ce n'était pas un acte visant l'égalité : il était plutôt mû par la vengeance. Il a donc mis en place le système de passation de pouvoir.

Toutefois, il semble être davantage du côté des maîtres : il est gouverneur de l'île et plein d'égards pour eux. Ainsi, durant toute l'épreuve de passation de pouvoir, il continuera de traiter les maîtres comme tels.

Une pièce sur l'utopie

À l'époque où L'Île des esclaves est représentée, la mode est à « l'île utopique ». Une utopie est un lieu imaginaire et parfait, où les êtres humains vivent ensemble dans le respect et l'abondance, comme une référence à un âge d'or passé et perdu, du fait de la civilisation, les rapports économiques, et caetera. La pièce fait par ailleurs fréquemment référence à ce passé mythique et fondateur.

Néanmoins, pour les quatre principaux personnages, l'expérience utopique est de courte durée - une journée, précisément. Car elle prend fin lorsqu'ils finissent par retourner vers Athènes, c'est-à-dire le lieu de la société réelle (et particulièrement civilisée !).

On peut même se demander s'ils ont vraiment vécu cette expérience utopique : ils retournent à leur situation initiale, dans les mêmes rapports de domination. Leur visite de l'île ne semble pas les avoir fondamentalement changés, ne semble pas avoir annulé leurs problèmes.

L'épreuve est davantage morale et sentimentale que sociale et politique. Car, en effet, les tirades d'Arlequin sont très touchantes ; mais elles ne portent aucune pensée résolument révolutionnaire, elles n'ont pas d'ambitions réformatrices. Le maître est redevenu le maître, et le valet est de nouveau le valet. 

Amour et exotisme

Enfin, on peut évoquer l'aspect fondamentalement exotique de la pièce, en lien avec la thématique de l'amour.

Le dramaturge s'amuse ainsi à écrire des dialogues galants et recherchés entre un homme et une femme. Il trouve dans le jeu de la séduction de quoi représenter des scènes amusantes et badines.

L'île aux esclaves, par son aspect utopique, est forcément exotique : il s'agit d'une île merveilleuse, propice à l'établissement d'une société nouvelle. Il y a la mer, il y a les rochers : tout cela n'est pas sans rappeler la mythologie grecque (rappelons que les personnes ont tous des noms grecs, et viennent d'Athènes !).

Qu'est-ce que l'utopie ?
Le Pèlerinage à l'île de Cythère, Jean Antoine Watteau, 1717

La toile de fond chrétienne

On peut sentir une portée religieuse, dans la lecture de cette pièce.

On trouve volontiers un lexique qui se rapporte à la morale chrétienne, comme la passion (au sens de souffrance, comme celle du Christ) et la compassion. Mais il y a aussi le pardon, valeur ô combien chrétienne :

« Cela fera quatre beaux repentirs qui nous feront pleurer tant que nous voudrons. […] Quand on se repent, on est bon »

Arlequin, scène X

De même, on trouve les valeurs de la charité, qui se manifeste avant tout dans l'amour du prochain et la volonté de faire le Bien. 

C'est dire qu'il faut être un « honnête » homme - qui est un adjectif qui revient très souvent dans les répliques des personnages. Il ne s'agit pas de renverser l'ordre établi, mais plutôt de bien se comporter, et avec générosité. La valeur d'un homme doit se mesure à la noblesse de son cœur, à la mansuétude dont il peut faire preuve.

La guérison par le théâtre

Le personnage de Trivelin contribue à une autre mise en abyme : celle du théâtre lui-même.

Il considère ainsi la cruauté des maîtres comme une maladie qui nécessite des soins médicaux. Il le dit dans une métaphore tout à fait médicale, à la scène II :

Vous êtes moins nos esclaves que nos malades.

Fort de ce diagnostic, il établit également le traitement, dans cette même scène :

« Nous ne nous vengeons plus de vous, nous vous corrigeons ; ce n’est plus votre vie que nous poursuivons, c’est la barbarie de vos cœurs que nous voulons détruire ; nous vous jetons dans l’esclavage pour vous rendre sensibles aux maux qu’on y éprouve »

À rebours de ses premières intentions, lorsqu'il fonda la société insulaire, Trivelin cherche non pas à se venger, mais à faire prendre conscience aux maîtres la posture du valet, et les injustices dont celui-ci peut être victime.

C'est surtout Marivaux qui parle : le théâtre est précisément l'endroit où les conditions sont représentées, et à la faveur de celle-ci, l'endroit où les spectateurs peuvent se mettre à la place d'autrui.

Aussi, par la métaphore médicale, Marivaux affirme que le théâtre serait à même de guérir les maux de la société. 

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Nathan

Ancien étudiant de classe préparatoire b/l (que je recommande à tous les élèves avides de savoir, qui nous lisent ici) et passionné par la littérature, me voilà maintenant auto-entrepreneur pour mêler des activités professionnelles concrètes au sein du monde de l'entreprise, et étudiant en Master de Littératures Comparées pour garder les pieds dans le rêve des mots.