Quelles sont la place et la catégorie de ce récit dans La Comédie Humaine ? Quelles questions philosophiques sont soulevées par cette nouvelle ?

Le Chef d’œuvre Inconnu est le troisième ouvrage de Balzac, un très bref roman, une œuvre de jeunesse publiée pour la première fois en juillet 1831 dans la revue L’Artiste sous le titre de Maître Frenhofer, puis toujours dans la même revue au mois d’août sous le titre Catherine Lescault, conte fantastique.  Cette nouvelle a été intégrée en 1846 à La Comédie Humaine.

Le Chef d’œuvre Inconnu relate les aventures fictives de personnages inventés ou historiques, comme Nicolas Poussin (1594-1665) et Maître Porbus (Porbus le Jeune, 1570-1622, peintre flamand auteur de célèbres portraits de Henri IV), appartenant de près ou de loin au monde des artistes peintres du XVIIème siècle.

La tonalité première est évidemment réaliste en raison de la précision et de l’accumulation des détails. Pourtant, très vite, Balzac suggère que cette apparence riche et soignée pourrait cacher des forces obscures, ce qui nous fait passer au registre secondaire fantastique (le héros de la nouvelle, Maître Frenhofer, est un personnage fictif).

Le Chef d’œuvre Inconnu est caractéristique des nouvelles fantastiques mises à la mode par des auteurs romantiques qui se sont inspirés des Contes d’Hoffmann en ce début du XIXème siècle.

Véritable réflexion sur l’art, Le Chef d’œuvre Inconnu ne se contente pas de questionner l’art et l’œil du peintre, mais envisage la question de la perception et du regard de l’artiste au moment où il crée.

Sans le savoir, Balzac signe avec Le Chef d’œuvre Inconnu une œuvre dont l’influence se répercutera jusqu’au XXIème siècle : Ambroise Vollard, le célèbre marchand d’art, proposa ainsi en 1931 à Picasso d’illustrer Le Chef d’œuvre Inconnu. Durant sa carrière, Picasso réalisera une série complète de toiles sur le thème de l’artiste et son modèle.

Cette œuvre de Balzac est souvent citée en philosophie, et a inspiré depuis les années soixante de nombreux essais philosophiques sur l’esthétique.

Résumer chaque étape du schéma narratif. Selon vous, quel est le message transmis par le dénouement ?

Le schéma narratif du Chef d’œuvre Inconnu comporte 3 étapes :

Première étape, « La Rencontre » :

L’action de ce roman se déroule en 1612 : fraîchement débarqué à Paris, un jeune peintre ambitieux, Nicolas Poussin, se rend au domicile de Maître Porbus, un célèbre peintre de cour, dans l’espoir de devenir son élève. Arrivé sur le palier, il fait une étrange rencontre : le peintre Frenhofer (peintre fictif au nom de consonance flamande).

Deuxième étape, « Les discussions picturales dans l’atelier » :

Maître Frenhofer accapare l’attention des protagonistes et du lecteur. Il fascine par la pertinence de ses commentaires savants et par l’art d’allier le geste à la parole : en quelques coups de pinceau, il métamorphose le tableau de Porbus, Marie l’Egyptienne (tableau fictif de Porbus), pourtant déjà très réussi au départ. Après son intervention, le tableau semble naître à la vie ! Conviés chez Maître Frenhofer, Porbus et Poussin apprennent qu’il travaille depuis dix ans à une œuvre magistrale, le portrait de Catherine Lescault, mais qu’il n’a pas terminé par manque de modèle possédant une beauté parfaite. Ce tableau n’a encore jamais été vu par personne, car Frenhofer n’autorise pas l’accès à son atelier.

Troisième étape, « Le Chef d’œuvre Inconnu » :

Trois mois plus tard, Maître Frenhofer termine son tableau, « La Belle Noiseuse », après dix ans de travail et de frénésie, grâce au « prêt » d’un très beau modèle féminin par Poussin, Gillette, qui est la petite amie du jeune peintre. Frenhofer montre enfin son tableau à Maître Porbus et à Nicolas Poussin. Ce tableau que le maître trouve parfait ne se révèle être qu’un sublime pied, perdu au milieu d’un amas absurde de couleurs. Désespéré suite aux critiques de Poussin et de Porbus,  Maître Frenhofer se suicide après avoir mis le feu à son atelier.

Le message transmis par le dénouement du Chef d’œuvre Inconnu  mélange érotisme et esthétisme : le drame de Frenhofer traduit le désarroi des artistes qui divinisent leur art.

Les lecteurs contemporains se montrent plutôt sensibles au destin de Gillette, l’amoureuse prêtée par Poussin au nom de l’art (et aussi de l’ambition de Poussin), alors que le vrai drame est celui de Frenhofer, incapable de réaliser son rêve de création : donner la vie à son œuvre. Le message est donc philosophique : un artiste, aussi bon qu’il soit, ne peut égaler Dieu.

Quel est le statut du narrateur, et quelle est la focalisation    utilisée ? Quels procédés réalistes retrouve t’on dans cette nouvelle ?

Au début du Chef d’œuvre inconnu, la scène se déroule dans une cage d’escalier. La rencontre est vécue selon le principe du défilé : un personnage immobile voit arriver vers lui un marcheur qui s’approche jusqu’à ce que les regards puissent se croiser avant que le passant ne s’éloigne dans l’autre sens. Nicolas Poussin voit « monter » un « vieillard », ce qu’il peut percevoir en cet instant est l’habillement du visiteur. Nous avons là une focalisation interne, car le personnage rencontré est vu et apprécié par le jeune peintre.

Le narrateur, celui qui voit, qui décrit, qui parle, est absent de l’histoire racontée dans Le Chef d’œuvre Inconnu. La narration est dite omnisciente, objective. Dans cette situation narrative, le narrateur en sait bien davantage que les personnages qu’il a créés. On parle donc de focalisation zéro. Balzac se permet également des intrusions d’auteur qui se remarquent par les impératifs : « Mettez cette tête sur un corps fluet et débile… ».

On retrouve dans Le Chef d’œuvre Inconnu les procédés réalistes habituels, en particulier les descriptions : les différentes scènes de cette nouvelle sont de véritables descriptions picturales, c’est-à-dire des peintures animées. Balzac décrit les lieux, les scènes et les personnages comme s’il s’agissait de sujets de tableaux. Il permet ainsi au lecteur de rendre visibles les caractéristiques des personnages de son histoire, et ces caractéristiques motivent les différentes péripéties de l’intrigue, comme on le verra par la suite dans tous les romans balzaciens. Ainsi les descriptions des personnages nous proposent à la fois un portrait physique et un portrait moral. Par exemple la comparaison : « une toile de Rembrandt marchant silencieusement et sans cadre dans la noire atmosphère » résume la silhouette de Frenhofer et annonce le côté mystérieux, voire inquiétant, du personnage.

Nous avons vu aussi le réalisme historique de la situation, avec deux personnages ayant vraiment existé, à une date exacte quant à leur biographie : l’action se situe en 1612, dix ans avant la mort de Franz Porbus, ce qui est donc possible d’un point de vue historique.

Quels thèmes ou mythes fantastiques et mythologiques sont présents dans ce récit ? Quels points communs peut-on trouver avec La Peau de Chagrin ?

Un des mythes présent dans Le Chef d’œuvre Inconnu est le mythe d’Orphée : Frenhofer essaye d’aller au plus profond de son tableau et de son art pour en tirer la vie, de même qu’Orphée va au plus profond des Enfers pour ramener à la lumière celle qu’il aime, Eurydice.

On a aussi dans cette nouvelle le mythe de Pygmalion, un sculpteur qui tombe amoureux de la statue d’ivoire qu’il a créée : la déesse Aphrodite donnera vie à la statue, qui s’appellera Galatée.

Un autre mythe évoqué dans Le Chef d’œuvre Inconnu est le mythe d’Achille : le héros de la Guerre de Troie est invincible sauf au talon, et c’est justement un talon et un pied que le tableau de Frenhofer représente, le reste du corps étant noyé sous les couches successives de peinture.

On peut également voir une évocation du mythe de Faust dans le personnage de Frenhofer (Faust est apparu en 1808 dans l’œuvre de Goethe, alors que Le Chef d’œuvre Inconnu date de 1831).

Enfin, dans son désir de création, on peut comparer Frenhofer à Prométhée. Le mythe deProméthée est un mythe d’Hésiode dans lequel Prométhée crée les hommes à partir d’une motte d’argile et leur donne le feu.

Les points communs entre Le Chef d’œuvre Inconnu et La Peau de Chagrin tiennent surtout à l’utilisation du thème du fantastique utilisé par Balzac pour faire passer son message.

Comme dans tous les romans de Balzac, on peut noter aussi les descriptions physiques des personnages. Balzac considère que les indices physiques constituent des indices de caractère (il croit aux règles de la physiognomonie), d’où les descriptions inquiétantes de Frenhofer dans Le Chef d’œuvre Inconnu et de l’antiquaire dans La Peau de Chagrin : ainsi, que ce soit directement ou indirectement, tous les deux sont comparés plusieurs fois au Diable, qui est en fait le vrai personnage principal de ces deux romans.

Vous avez aimé l’article ?

Aucune information ? Sérieusement ?Ok, nous tacherons de faire mieux pour le prochainLa moyenne, ouf ! Pas mieux ?Merci. Posez vos questions dans les commentaires.Un plaisir de vous aider ! :) (4,00/ 5 pour 1 votes)
Loading...

Clément M

Freelancer et pilote, j'espère atteindre la sagesse en partageant le savoir que j'ai acquis lors de mes voyages au volant de ma berline. Curieux scientifique, ma soif de découverte n'a d'égale que la durée de demie-vie du bismuth 209.

Vous avez aimé
cette ressource ?

Bravo !

Téléchargez-là au format pdf en ajoutant simplement votre e-mail !

{{ downloadEmailSaved }}

Votre email est invalide