Présentation

Contre toute attente, cette pièce de Yasmina Reza n’a pas pour thème l’art contemporain mais l’amitié. C’est ce qui est au cœur de la pièce même si la toile d’art constitue un véritable personnage, le quatrième de cette pièce.

Plusieurs types de comiques sont à l’œuvre ; c’est ce que nous nous proposons de montrer dans cette courte étude.

Analyse

Pour commencer il faut rappeler que le rire n’est concevable qu’en groupe. Il peut être communicatif mais constitue avant tout un moyen de communication, d’échange entre les individus. Il exige et entraîne tout à la fois la complicité de l’autre ou des autres.

Dans le cadre d’une pièce de théâtre, les choses sont un peu particulière parce que, eu égard à la double énonciation, il y a toujours un spectateur de ce comique : le public lui-même. Si bien que, même lorsque le personnage est seul sur scène, il y a toujours déjà un complice de son comique dans la salle en la personne une et multiple du public.

Art est une pièce comique même si les enjeux, eux, ne le sont pas. En effet, ce qui est en jeu est l’amitié de 15 ans de trois adultes : Serge, Marc et Yvan.

Le litige, élément déclencheur de la remise en question de ces liens d’amitié, réside dans l’achat par l’un d’eux d’une toile d’art contemporain, un monochrome blanc, de grande taille, signée Antrios et surtout fort onéreuse. C’est Serge, dermatologue, divorcé, qui vient d’en faire l’acquisition au point d’être ruiné.

Ses deux amis vont à tour de rôle devoir se positionner face à cette toile. Leurs réactions, diverses, feront naître des conflits interpersonnels, exhumant de vieilles rancœurs, des non-dits ou encore des rapports de force implicites qui, dès le départ, avaient rendus leur amitié un peu bancale.

Le comique de situation est particulièrement notable lorsque la toile, objet du litige qui galvanise toutes les tensions, fait des allers et venues dans la pièce principale de l’appartement de Serge. Portée avec une forme de sacralité par son acquéreur, cette toile, sera cachée avec le même sens de l’ésotérique au regard réprobateur de celui qui n’en comprend pas le sens. Serge dira à Marc qu’il ne mérite pas de voir la toile. Il n’est pas à la hauteur. Seuls les initiés pourront la contempler. Yvan seul est, à ce titre, jugé apte. Or cet homme, le farfadet, est tolérant au point de dire à l’un qu’il trouve la toile touchante et d’approuver les moqueries de l’autre sur le même objet. Finalement, le public est comme pris à partie et doit trancher, ce qu’il ne saurait faire.

Le comique de geste, farcesque, est mis en œuvre dans la dernière séquence de la pièce quand les hommes en viennent aux mains pour régler leurs comptes. Yvan, pleutre, perturbé par l’imminence de son mariage et le délitement constaté des liens qui unissent ses deux amis, prend par mégarde un coup violent à l’oreille qui fera basculer la tension. Sa souffrance paraît toutefois exagérée et deviendra l’objet de la moquerie des deux autres, les réunissant là où les coups allaient les séparer. A cette occasion l’apparition d’une souris (en réalité un rat) laissera penser que le personnage souffre d’hallucinations alors qu’il n’en est rien. Le rat existe bel et bien ; il est d’ailleurs question à trois reprises de cet animal dans la pièce : Serge est comparé à un rat d’exposition, le rat passe dans la pièce et Yvan se plaint que, célibataire, il était seul comme un rat.

Plus subtile, le fait que ces hommes se servent de la nourriture pour apaiser leurs tensions ou simplement différer les vraies explications. Le nœud du problème à savoir que Marc soit jaloux de l’œuvre, est renvoyé à la fin de la pièce par ce procédé qui se répète (des olives et des noix de cajou entre autres seront picorées et il sera question de se rendre au restaurant)

Le comique de mots est à l’œuvre dans toute la pièce mais de façon assez mécanique. Les répétitions des propos des uns puis des autres rend la chose un peu fastidieuse mais le comique passe aussi par cette mécanisation de ce qui, par définition, est tout sauf mécanique : le langage et par extension les conversations.

Les échanges sont assez rapides, truculents et cette efficacité accentue l’absurdité du fond : un tableau blanc avec des liserés blancs vendu et donc acheté deux cent mille francs.

Le comique de caractère : trois hommes incarnent trois personnalités très différentes.

Marcest sans doute la figure la plus intéressante. Il incarne la science, la rigueur, la rationalité mais aussi l’absence d’imagination. La toile qui est exposée chez lui témoigne de ce souci de la concrétude des choses : le tableau est un paysage, qui dévoile peut-être une forme de misanthropie et appartient au genre figuratif ; pour apprécier la toile, Marc a besoin de voir ce qu’elle représente. Sa dépendance aux pilules, fussent-elles des gélules d’homéopathie, montre qu’il est nerveux, anxieux. Il n’y a chez lui aucun laisser-aller ; il se prend très au sérieux et tout lui tient à cœur au point qu’il en devient tyrannique (car que lui importe finalement que son ami ait acquis une toile aussi onéreuse). Plus encore, il est fondamentalement jaloux de cette œuvre et de l’importance qu’elle a prise dans la vie de son ami Serge. L’œuvre l’a remplacé aux yeux de ce dernier et voyant que Serge prend une forme d’indépendance en matière de goût, d’initiative, de choix de vie Marc s’agace tant il croyait incarner pour lui un modèle, une référence indépassable. Il y a finalement chez lui quelque chose de très enfantin, de puéril dans l’idée de ne pas supporter qu’un ami cesse de vous prendre pour le centre du monde. L’image de Serge renvoie à Marc est celle d’un autre remplaçable, substituable, donc non nécessaire. C’est cette vision qui l’afflige plus que le tableau lui-même. Marc fait rire dans son rigorisme mais la fragilité que l’on ressent à la fin de la pièce nous le rend plus sympathique et partant moins drôle : le spectateur est pris de pitié pour cet homme qui crie de façon maladroite sa peur de l’abandon.

Serge n’est pas à proprement parler un personnage comique : vexé quand Marc se moque de son achat, donc de lui, il fait preuve d’un peu d’arrogance, d’assurance mais se révèle finalement assez sympathique : cette position médiane (entre l’antipathie et la sympathie) fait que ce n’est pas lui qui cristallise le comique dans la pièce.

Yvan incarne un comique populaire : il est un valet là où les deux autres sont des bourgeois. Sa lâcheté en fait un être risible d’autant plus comique qu’il semble ne pas avoir de consistance. C’est Sganarelle dans Dom Juan. Il vit dans l’ombre de ses amis mais tient à leur amitié en ce qu’elle est valorisante et eux tiennent à lui parce qu’il amuse ; sa légèreté cache en fait un sentiment d’infériorité et une peur de la solitude. Sa tirade dit beaucoup du personnage : pour se faire entendre de ses deux amis, il lui faut se mettre en scène parce qu’il est un homme de peu de poids. Son retard est par ailleurs impardonnable aux yeux des deux autres ; aussi le récit de ses mésaventures peut-il contribuer à attirer leur bienveillance.

Le rire des personnages

Le rire de Marc est clairement un rire de supériorité, ce qui lui sera d’ailleurs reproché par Serge tandis que Serge et Yvan rient ensemble du caractère farfelu de cette acquisition, de cette folie que Serge a faite, mais qui ne porte pas à conséquence, sinon pour l’état de ses propres finances. Serge s’est fait plaisir, a osé acquérir cette toile et Yvan rit de cela avec lui. Marc, lui rira contre lui comme l’on rit d’un fou dont on n’a pas pitié et auquel on se sent supérieur parce qu’on est plus raisonnable donc plus intelligent que lui.

Le rire de Marc apparaît donc comme une sanction, alors que celui d’Yvan constitue une forme d’encouragement, de complicité. C’est ce qui explique que Serge ne rie pas avec l’un mais volontiers avec l’autre. Notons par ailleurs que Marc et Yvan riront également ensemble de Serge. Les rapports de force sont exemplifiés à travers ces façons de rire et les acteurs du rire eux-mêmes. Yvan reste dans une position instable, voire intenable quand les deux autres hommes sont réunis.

Les personnages ne rient plus à partir du moment où une solution est trouvée : quand Serge donne à Marc un stylo (prétendument) indélébile afin qu’il dessine quelque chose sur la toile blanche (c’est-à-dire qu’il tue en quelque sorte son ennemi, la toile elle-même) alors le rire laisse place à l’émotion. Serge donne à Marc une belle preuve d’amitié ; Marc parvient, quant à lui, à voir quelque chose sur le tableau et à apprivoiser cet ennemi contre lequel il se sentait impuissant. Le rire ne revient qu’à partir du moment où le public sait que les bases qui renouvellent la relation amicale sont bancales. C’est alors un rire noir, une sorte d’ironie tragique qui se mettent en place : quoi que l’on fasse, l’amitié n’est jamais exempte de rapports de force, de mensonges, de bassesses…C’est ce qui caractérisent les rapports humains.

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Clément M

Freelancer et pilote, j'espère atteindre la sagesse en partageant le savoir que j'ai acquis lors de mes voyages au volant de ma berline. Curieux scientifique, ma soif de découverte n'a d'égale que la durée de demie-vie du bismuth 209.

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