📚 Fiche du livre

Titre : Madame Bovary
Date de publication : 1857
Auteur : Gustave Flaubert
Genre Roman

Un domestique monta sur une chaise et cassa deux vitres ; au bruit des éclats de verre, Mme Bovary tourna la tête et aperçut dans le jardin, contre les carreaux, des faces de paysans qui regardaient. Alors le souvenir des Bertaux lui arriva.

Madame Bovary

Le chapitre 8 de la première partie de Madame Bovary est relativement fondamental pour toute la suite du roman. En effet, c'est au sein de ce chapitre qu'Emma connaît la réalité de la vie au château et goûte, le temps d'un soir, le luxe des bals dansants et du château du marquis d'Andervilliers. Emma et Charles, fraîchement mariés, sont invités par le marquis au bal du château, Vaubyessard.

En réalité, au sein de Madame Bovary au chapitre 8 partie 1, Emma et Charles sont mariés depuis un peu plus d'un an.

Ils sont en effet mariés depuis le chapitre

4

du roman.

Cependant, Emma s'ennuie déjà de sa vie maritale, la trouvant trop plate, pas assez passionnée ni romantique, et ce malgré l'amour de Charles.

rose en pot

Durant le bal, Emma se trouve alors envahie d'émotions toutes plus positives les unes que les autres, sauvée, le temps d'une soirée, de la monotonie de son couple.

Elle y danse toute la soirée et fait la rencontre de nombreuses personnes issues de la noblesse.

Ce chapitre est fondamental car c'est réellement le moment dans le roman où tout bascule pour Emma, le personnage principal auquel nous nous attachons facilement !

Il est relativement central pour comprendre le basculement de la vie d'Emma, son évolution et le début de sa période relativement sombre : elle se voit confrontée à un monde de luxe qui lui plaît infiniment plus que sa vie maritale provinciale.

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En bref

De quoi s'agit-il ? Du commentaire de Madame Bovary au chapitre 8 partie 1, chapitre représentant un tournant dans la vie de la protagoniste.

📑Pourquoi est-ce un chapitre essentiel ? Emma va ici rencontrer le style de vie aristocrate dont elle rêve, et elle ne va cesser, depuis, de mépriser son quotidien provincial.

🏰 Que se passe-t-il ? Emma et son mari Charles, invités à un bal par le marquis d'Andervilliers, autrement dit par un aristocrate, changent alors totalement d'environnement et Emma subit un choc.

Quelle est la problématique du commentaire de texte de ce chapitre ? En quoi cette scène de bal est-elle une désillusion aux conséquences tragiques ?

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C'est parti

L'extrait commenté

Dans l'extrait que nous allons commenter issu de Madame Bovary, Emma se rend compte que la vie provinciale maritale n'est absolument pas ce qu'elle recherche. Elle qui a passé toute son enfance au sein d'un couvent à lire toutes sortes de romans romantiques, sait enfin ce qu'elle veut : le luxe, la liberté, l'évasion.

Emma Bovary, qui a rêvé toute sa vie d’aventure et de grands sentiments et qui se morfond avec son mari, Charles Bovary, « aussi plat qu’un trottoir », est enfin invitée à un bal, par le marquis d’Andervilliers, au château de Vaubeyssard…

Emma est impressionnée et en finit même par douter d'avoir connu une vie bien plus misérable avant cela :

Alors le souvenir des Bertaux lui arriva. Elle revit la ferme, la mare bourbeuse, son père en blouse sous les pommiers, et elle se revit elle-même, comme autrefois, écrémant avec son doigt les terrines de lait dans la laiterie. Mais, aux fulgurations de l’heure présente, sa vie passée, si nette jusqu’alors, s’évanouissait tout entière, et elle doutait presque de l’avoir vécue.

Madame Bovary

L'analyse de Madame Bovary partie 1 chapitre 8 que nous allons réaliser porte sur l'extrait suivant :

Quelques hommes (une quinzaine) de vingt-cinq à quarante ans, disséminés parmi les danseurs ou causant à l’entrée des portes, se distinguaient de la foule par un air de famille, quelles que fussent leurs différences d’âge, de toilette ou de figure.

Leurs habits, mieux faits, semblaient d’un drap plus souple, et leurs cheveux, ramenés en boucles vers les tempes, lustrés par des pommades plus fines. Ils avaient le teint de la richesse, ce teint blanc que rehaussent la pâleur des porcelaines, les moires du satin, le vernis des beaux meubles, et qu’entretient dans sa santé un régime discret de nourritures exquises. Leur cou tournait à l’aise sur des cravates basses ; leurs favoris longs tombaient sur des cols rabattus ; ils s’essuyaient les lèvres à des mouchoirs brodés d’un large chiffre, d’où sortait une odeur suave. Ceux qui commençaient à vieillir avaient l’air jeune, tandis que quelque chose de mûr s’étendait sur le visage des jeunes. Dans leurs regards indifférents flottait la quiétude de passions journellement assouvies ; et, à travers leurs manières douces, perçait cette brutalité particulière que communique la domination de choses à demi faciles, dans lesquelles la force s’exerce et où la vanité s’amuse, le maniement des chevaux de race et la société des femmes perdues.

À trois pas d’Emma, un cavalier en habit bleu causait Italie avec une jeune femme pâle, portant une parure de perles. Ils vantaient la grosseur des piliers de Saint-Pierre, Tivoli, le Vésuve, Castellamare et les Cassines, les roses de Gênes, le Colisée au clair de lune. Emma écoutait de son autre oreille une conversation pleine de mots qu’elle ne comprenait pas. On entourait un tout jeune homme qui avait battu, la semaine d’avant, Miss-Arabelle et Romulus, et gagné deux mille louis à sauter un fossé, en Angleterre. L’un se plaignait de ses coureurs qui engraissaient ; un autre, des fautes d’impression qui avaient dénaturé le nom de son cheval.

L’air du bal était lourd ; les lampes pâlissaient. On refluait dans la salle de billard. Un domestique monta sur une chaise et cassa deux vitres ; au bruit des éclats de verre, madame Bovary tourna la tête et aperçut dans le jardin, contre les carreaux, des faces de paysans qui regardaient. Alors le souvenir des Bertaux lui arriva. Elle revit la ferme, la mare bourbeuse, son père en blouse sous les pommiers, et elle se revit elle-même, comme autrefois, écrémant avec son doigt les terrines de lait dans la laiterie. Mais, aux fulgurations de l’heure présente, sa vie passée, si nette jusqu’alors, s’évanouissait tout entière, et elle doutait presque de l’avoir vécue. Elle était là ; puis autour du bal, il n’y avait plus que de l’ombre, étalée sur tout le reste. Elle mangeait alors une glace au marasquin, qu’elle tenait de la main gauche dans une coquille de vermeil, et fermait à demi les yeux, la cuiller entre les dents.

Madame Bovary, Gustave Flaubert, 1857, Première partie, Chapitre VIII

Ce texte littéraire de Gustave Flaubert comprenant des termes jugés complexes pour un niveau lycée, nous vous aidons avec l'explication détaillée de certains mots, que votre professeur de soutien scolaire en ligne pourra également vous expliquer plus en détail :

MotDéfinition
Les moires (du satin)Étoffe aux reflets changeants
FavorisLigne de barbe qu’on laisse pousser à partir des tempes de chaque Ligne de barbe qu’on laisse pousser à partir des tempes de chaque côté du visage
Un chiffreDes initiales
JournellementTous les jours
MarasquinLiqueur à la cerise

Méthodologie du commentaire composé

Le commentaire composé, exercice littéraire que l'on rencontre en cours de français à partir de la Seconde et au bac en ce qui concerne l'épreuve écrite de français, doit comporter un certain nombre d'éléments essentiels de manière ordonnée et structurée1. On ne rédige pas son commentaire composé comme on le souhaite, loin de là !

Le commentaire de texte, aussi appelé commentaire composé, doit faire figurer les étapes suivantes :

  • L'introduction2 (comprenant, dans cet ordre, l'amorce, la présentation de l'oeuvre puis l'annonce de la problématique et, enfin, l'annonce du plan)
  • Le développement (deux ou trois parties comprenant chacune deux ou trois sous-parties)
  • La conclusion (résumé rapide sans paraphraser, réponse claire à la problématique posée, ouverture)
Un élève écrit des formules sur un tableau blanc.
Le laplacien se base sur des formules

Voyons la méthodologie du commentaire de texte en détail à présent !

1) L'introduction

a) L'amorce

Dans l'amorce, on mentionne le contexte de l'oeuvre, son mouvement littéraire ainsi que la place de l'oeuvre dans le genre littéraire ou encore sa réception critique.

b) La présentation

On enchaîne ensuite avec la présentation. On présente l'auteur, ses thèmes principaux, ses valeurs ainsi que l'année de publication de l'oeuvre. On résume également, de manière claire et concise, l'extrait de texte sans rentrer dans les détails !

c) L'annonce de la problématique

La problématique formulée doit nécessairement être la question centrale de l'extrait, et les parties du développement vont y répondre. La problématique ne doit ni être trop générale ni trop étroite.

d) L'annonce du plan

On annonce ensuite que le développement va être divisé en deux ou trois grandes parties, chacune comportant des sous-parties (généralement deux ou trois). La transition entre l'annonce des différentes parties doit être fluide, surtout !

2) Le développement

Pour le développement, il est nécessaire de rédiger des transitions entre les parties, de même qu'entre les sous-parties. Le but premier est d'expliquer le texte le plus exhaustivement possible, en l'analysant réellement de fond en comble. Attention ! Le commentaire de texte est avant tout un commentaire argumentatif ; autrement dit, il vous faut absolument argumenter et non pas seulement interpréter.

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Attention à la fluidité

Le passage de l'une à l'autre doit être fluide, il ne faut pas que l'on ait l'impression que l'on passe du coq à l'âne !

3) La conclusion

Il ne s'agit pas de simplement résumer en deux-trois phrases le contenu du développement du commentaire de texte, bien entendu. Vous devez dresser une sorte de bilan littéraire de l'extrait, et surtout formuler une réponse claire et concise à la problématique énoncée. Enfin, terminer sur une ouverture est toujours appréciable, de manière à élargir votre réflexion.

On résume ici en tableau la méthode du commentaire composé vu en cours francais :

Partie du commentaireViséeInformations indispensablesÉcueils à éviter
Introduction- Présenter et situer le texte dans le roman
- Présenter le projet de lecture (= annonce de la problématique)
- Présenter le plan (généralement, deux axes)
- Renseignements brefs sur l'auteur
- Localisation du passage dans l'œuvre (début ? Milieu ? Fin ?)
- Problématique (En quoi… ? Dans quelle mesure… ?)
- Les axes de réflexions
- Ne pas problématiser
- Utiliser des formules trop lourdes pour la présentation de l'auteur
Développement - Expliquer le texte le plus exhaustivement possible
- Argumenter pour justifier ses interprétations (le commentaire composé est un texte argumentatif)
- Etude de la forme (champs lexicaux, figures de styles, etc.)
- Etude du fond (ne jamais perdre de vue le fond)
- Les transitions entre chaque idée/partie
- Construire le plan sur l'opposition fond/forme : chacune des parties doit impérativement contenir des deux
- Suivre le déroulement du texte, raconter l'histoire, paraphraser
- Ne pas commenter les citations utilisées
Conclusion- Dresser le bilan
- Exprimer clairement ses conclusions
- Elargir ses réflexions par une ouverture (lien avec une autre œuvre ? Événement historique ? etc.)
- Les conclusions de l'argumentation- Répéter simplement ce qui a précédé

En outre, votre commentaire ne doit pas être aussi long que celui-ci, qui a pour objectif d'être exhaustif. Vous n'aurez jamais le temps d'écrire autant !

L'analyse de Madame Bovary partie 1 chapitre 8 que nous réalisons ci-dessous est volontairement exhaustive de manière à vous fournir autant d'éléments que possible, et également afin de vous montrer que bien des pistes d'analyse de Madame Bovary partie 1 chapitre 8 peuvent être suivies.

Commentaire de Madame Bovary chapitre 8 partie 1

IntroductionDéveloppementConclusion
Amorce et présentation de l'oeuvre : situer le passage dans l'oeuvre, le contexte de l'oeuvre, le mouvement littéraire auquel appartient le romanPartie I : Un bal fastueux
a) Le luxe et le rêve
(abondance, lexique, descriptions détaillées, utilisation du "plus" répétitive)
b) Un monde de sensations (primauté des sensations et des émotions en opposition avec la raison), c) Un « topos » romanesque
(le bal est typique des oeuvres romanesques de cette époque, moment de rêve, d'euphorie...)
Critique acerbe de l'aristocratie, discordance entre Emma et le monde dont elle rêve
Annonce de la problématique : Alors, en quoi cette scène de bal est-elle une désillusion aux conséquences tragiques ?Partie II : La critique flaubertienne
a) Un monde factice et malade (apparence, faux-semblants, fausse amitié, moments qui ne durent pas, monde vide et superflu), b) L'ironie (exagération des traits, critique des attitudes aristocratiques de la part de Flaubert), c) Une régression symptomatique (surgissement du passé, Emma plonge vers sa chute sans le savoir encore)
Réponse à la problématique : Emma subit une désillusion non immédiatement, mais après coup. Le contraste entre sa vie provinciale et celui du monde aristocratique est bien trop saisissant. À partir de ce moment, Emma ne subit plus simplement sa vie provinciale comme une routine, mais comme une déchéance injuste. Véritable basculement émotionnel d'Emma, plongée dans le bovarysme clinique et vers sa chute mortelle
Annonce du plan : description du bal (I), critique flaubertienne (II)Ouverture : Flaubert cherche à critiquer la condition difficile des femmes de son époque (mis à part via le rêve, une femme ne pouvait réellement aspirer à une vie meilleure)

Le résumé par chapitre de Madame Bovary permet de cerner l'oeuvre dans son ensemble. En avant, à présent, pour le commentaire de texte de Madame Bovary de Gustave Flaubert !

Introduction

rose sur un coeur

Amorce et présentation de l'oeuvre

L’histoire tragique d’Emma Bovary, née Rouault, inspirée à Gustave Flaubert (1821-1880) par un fait réel, est une histoire universelle, à savoir celle du rêve de jeunesse qui se brise sur l’ennui de l’âge adulte.

Passionnée par la lecture des romans, passionnée par nature, Emma épouse, afin de quitter son milieu paysan, un jeune médecin dont la carrière semble prometteuse, mais qui s’avérera d’une médiocrité désespérante.

Ainsi, pour tromper son ennui, elle trompera son mari, puis ne voyant plus aucune possibilité de s’échapper, elle finira par fuir définitivement la vie en ingurgitant de l’arsenic.

L'extrait étudié en cours de soutien scolaire nous montre un bal longtemps rêvé et désiré par Emma. Le marquis d’Andervilliers les a invités, elle et son mari, au château de la Vaubeyssard, afin de remercier Charles de ses services. Ce bal, bien que magique pour Emma, joue un rôle déterminant dans le processus de désillusion qui mène Emma au suicide.

Annonce de la problématique

Alors, en quoi cette scène de bal est-elle une désillusion aux conséquences tragiques ?

Annonce du plan

Pour le comprendre, nous étudierons dans une première partie la description du bal, ce qui nous permettra dans une seconde partie de nous intéresser à la critique flaubertienne. Pourquoi ne pas discuter de ce plan et vous entraîner à l'écrit du bac français avec un professeur de soutien scolaire ?

Qui est l'auteur de Madame Bovary ?
Gustave Flaubert, par Giraud (1856)

Développement

I) Un bal fastueux

Le lecteur entre, comme Emma, d'abord dans un monde merveilleux de luxe qui correspond a priori aux attentes de notre héroïne, en parfaite correspondance avec ses rêves romanesques.

A) Le luxe et le rêve

C’est sur le luxe que se concentre la description, tout à la fois celui des objets et des personnes. Ainsi, les « quelques hommes » qui « se distinguaient de la foule » présentent toutes les marques habituelles de la richesse :

  • Des habits « mieux faits », « plus souples »,
  • Des cheveux « lustrés par des pommades plus fines »
  • Le « teint de la richesse »

Leurs habits, mieux faits, semblaient d’un drap plus souple, et leurs cheveux, ramenés en boucles vers les tempes, lustrés par des pommades plus fines. Ils avaient le teint de la richesse, ce teint blanc que rehaussent la pâleur des porcelaines, les moires du satin, le vernis des beaux meubles, et qu’entretient dans sa santé un régime discret de nourritures exquises.

Madame Bovary

L’usage répété de l’adverbe « plus » esquisse un univers hyperbolique où tout est exagéré. Les matières évoquées sont précieusesporcelaine », « satin », « mouchoirsbrodés »), ainsi que la nourriture : « Elle mangeait alors une glace au marasquin, qu’elle tenait de la main gauche dans une coquille de vermeil ». La glace, évidemment, à cette époque, est un produit de luxe, et la « coquille de vermeil » un objet rare.

On peut remarquer par ailleurs, notamment en cours de soutien scolaire, la place importante de la nourriture dans ce texte, utilisée comme une marque de richesse : le narrateur précise même que les hommes riches du début du texte ont « un régime discret de nourritures exquises ».

Enfin, comme il fait trop chaud, et que « l’air du bal [est] lourd », « un domestique monta sur une chaise et cassa deux vitres » : c'est là le summum d’une richesse qui se caractérise par le gaspillage - on casse plutôt que d'ouvrir !

Cette richesse est d'autant plus débordante qu'elle s’oppose à la pauvreté de l’enfance d’Emma : les « nourritures exquises » et la « glace au marasquin » contrastent avec « les terrines de lait » qui reviennent alors à la mémoire de la jeune femme.

Elle revit la ferme, la mare bourbeuse, son père en blouse sous les pommiers, et elle se revit elle-même, comme autrefois, écrémant avec son doigt les terrines de lait dans la laiterie. [...] Elle mangeait alors une glace au marasquin, qu’elle tenait de la main gauche dans une coquille de vermeil, et fermait à demi les yeux, la cuiller entre les dents.

Madame Bovary

Enfin, les sujets des conversations tournent autour de voyages lointains (« Italie », « Saint-Pierre », c’est-à-dire Rome, « Tivoli, le Vésuve, Castellamare et les Cassines », «Gênes ») et d’activités réservées à l’élite : l’équitation. Voyages, richesse, luxe, Emma se confronte à la réalité de son rêve

piste de danse

B) Un monde de sensations

Dans cet univers magique, nous voyons que la primauté est donnée aux sensations, contre la raison. C’est un des passages qui nous permet à la fois de mieux comprendre le personnage d’Emma Bovary mais aussi de nous attacher, de nous identifier à elle.

En effet, ce ne sont pas des idées (toujours sujettes aux débats), mais des sensations qui sont décrites par Flaubert : nous pénétrons la sensibilité profonde du personnage.

Nous sommes perdus avec elle dans ce monde merveilleux. Comme de juste, les sens sont très présents, avec les champs lexicaux adaptés :

  • la vue : « distinguaient », « semblaient », « regards », « aperçut », etc.
  • l’ouïe : « Emma écoutait », « bruit », « causaient », etc.
  • le goût : « lait de la laiterie », « glace au marasquin », etc.

Emma écoutait de son autre oreille une conversation pleine de mots qu’elle ne comprenait pas.

Madame Bovary

Flaubert nous offre ainsi, par l'entremise d'Emma, un monde indéterminé, où rien n’est précis, rien n’est rationnel. Vous verrez en soutien scolaire, que les groupes se dessinent eux-mêmes de manière grossière :

Quelques hommes (une quinzaine) de vingt-cinq à quarante ans, disséminés parmi les danseurs ou causant à l’entrée des portes, se distinguaient de la foule par un air de famille, quelles que fussent leurs différences d’âge, de toilette ou de figure.

Madame Bovary

Il y a « quelques hommes » et une « foule ». Les invités, hommes et femmes, n’ont pas de physionomies propres : ils sont décrits selon leurs attributs (habits et manières), leur physique se limite à « un air de famille ». Ils sont désignés par le pronom impersonnel « on » : « On entourait un tout jeune homme… » ; « L’un se plaignait de… ; un autre, de… ».

Les stimuli sensoriels sont si nombreux et puissants que Madame Bovary s’y perd, et ne parvient pas à s’inscrire dans la réalité du bal, dans son déroulement.

C) Un « topos » romanesque

Enfin, il faut rappeler que la « scène du bal » est un topos de la littérature3, c’est-à-dire un lieu commun, un épisode qui revient de manière traditionnelle dans le roman.

Qu’il nous suffise d’évoquer le grand classique de Madame de La Fayette (que n’a pas manqué de lire Emma) La Princesse de Clèves où la scène du bal est le cadre de la rencontre entre l’héroïne et le duc de Nemours.

Le bal est un moment de fête, qui est synonyme dans l’imaginaire d’Emma de passion et d’aventure amoureuse.

Mais dans la réalité qu'elle vit, le bal s’oppose dans le texte aux « paysans » qui regardent par les fenêtres le bal, sans y participer.

salle de bal

Monde paysan dont est issue Emma… Le bal n’est pas ici l’occasion d’une rencontre merveilleuse puisque Emma n’appartient pas au même monde - à tel point qu’elle ne comprend pas ce que les gens se racontent :

Emma écoutait de son autre oreille une conversation pleine de mots qu’elle ne comprenait pas.

Madame Bovary

Elle est à la fois intruse et passive. Flaubert actualise donc ce topos romanesque, le renouvelle, s’en joue, et en fait le lieu d’un isolement de son héroïne : elle rêve, elle mange, elle se souvient, mais elle ne participe pas au grand rêve, comme vous l'analyserez en détail durant vos cours de soutien scolaire en français.

La réalité du monde aristocratique en opposition avec la réalité du monde provincial que connaît Emma est palpable4 :

Critère d'analyseVie aristocratique du marquisVie provinciale d'Emma
Le temps / la duréeLe temps passe vite, les danses s'enchaînent, la soirée ne connaît pas de temps morts selon EmmaLe temps passe lentement, la routine s'installe
L'atmosphèreLa joie, la danse, le luxe, la gaieté, l'abondanceLa prévisibilité, la lenteur, l'ambiance sombre et réaliste, dure, la boue
Le mobilier et la décorationLe luxe, l'or et l'argent, l'argenterie, la porcelaineLes taches, le mobilier sale ou cassé
La nourriture / les boissonsLes vins fins, les mets exotiques, l'abondance de nourriture et de vinLes plats lourds et répétitifs, de la cuisine chaude
Les tenuesHabits faits de tissus souples, mouchoirs brodés, satin, cravatesVêtements adaptés à la vie provinciale, amples mais faits de tissus rigides
ApparenceCheveux lustrés, pommades, teint pâle, favoris, Cheveux défaits, fatigue, teint moins pâle

Monde du luxe, de la richesse, du divertissement, la scène du bal est à la fois une découverte pour Emma et un topos littéraire pour le lecteur. C’est par là que le doute vient s’insinuer sur la véritable valeur de cette description.

II) La critique flaubertienne

A) Un monde factice et malade

Il ne faut pas prendre cette description au premier degré ; il s'agit plutôt de l’interpréter : ce monde de rêve est un monde essentiellement factice5. Flaubert décrit une réalité brute, fidèle aux principes du mouvement réaliste dans la littérature.

éclat dorés

Ce qui faisait rêver Emma Bovary s’avère être un monde vide, fade et superflu, ce dont elle a plus ou moins vaguement conscience.

C’est ce que révèlent le deuxième paragraphe et la description des invités.

Ce ne sont pas les qualités propres des invités qui sont ici décrites (physionomies, pensées, réflexions, caractères), mais des attributs secondaires : les objets, les matières, comme nous l’avons cité.

Il y a une même une automatisationde l'individu : « leur cou tournait à l’aise ».

Ce monde est factice parce que les gens qui le peuplent le sont : ils n’ont pas d’âge précis (« de vingt-cinq à quarante ans », « ceux qui commençaient à vieillir avaient l’air jeune, tandis que quelque chose de mûr s’étendait sur le visage des jeunes »), et par cette attention portée seulement aux matières et objets, ils sont déshumanisés.

En outre, c’est la maladie qui règne sur ces êtres, comme le prouve cette pâleur fantomatique qui revient dans tout le texte : « Ils avaient le teint de la richesse, ce teint blanc que rehaussent la pâleur des porcelaines », « une jeune femme pâle ». Même le décor est contaminé par cette maladie : « les lampes pâlissaient ».

Le symbole de ce trompe-l’œil généralisé est le bris de vitres à la fin de notre passage. Le verre, comme la fenêtre (et même, si on pense à Lewis Carroll et Alice au pays des merveilles, le « miroir », et ne sommes-nous pas dans un monde de « miroir aux alouettes » ?), sont les symboles de la frontière, de l’irréel, comme vous le verrez en cours de soutien scolaire.

C’est ainsi que, quand on brise la vitre, Emma retrouve ses origines, sa famille, d’où elle vient, la matière épaisse du lait et de la crème…

Ces « éclats de verre » invitent le lecteur lui-même à traverser le texte pour en comprendre le sens véritable (ce que Rabelais appelait déjà « la substantifique moelle »).

B) L’ironie

Mais ce qui permet surtout de faire sentir cette superficialité du bal et de ses invités, c’est l’ironie.

Cette tonalité ironique traverse tout le texte (comme il traverse tout le roman), et nous pouvons relever quelques passages révélateurs dans cet extrait.

bal danse

L’un se plaignait de ses coureurs qui engraissaient ; un autre, des fautes d’impression qui avaient dénaturé le nom de son cheval.

Madame Bovary

D’abord, au début du texte, quand le narrateur relève « l’air de famille » des hommes « disséminés parmi les danseurs ou causant à l’entrée des portes ». Cette première remarque souligne à la fois l’entre-soi du monde aristocratique, mais aussi les ressemblances exagérées entre les membres d'une même famille, dues aux mariages consanguins (encore le thème de la maladie à travers la dégénérescence).

Ensuite, dans le deuxième paragraphe, la description des mœurs des aristocrates est particulièrement critique :

Ceux qui commençaient à vieillir avaient l’air jeune, tandis que quelque chose de mûr s’étendait sur le visage des jeunes. Dans leurs regards indifférents flottait la quiétude de passions journellement assouvies ; et, à travers leurs manières douces, perçait cette brutalité particulière que communique la domination de choses à demi faciles, dans lesquelles la force s’exerce et où la vanité s’amuse, le maniement des chevaux de race et la société des femmes perdues.

Madame Bovary
caviar manger

Ils sont blasés, ils sont hypocrites et cela est souligné par l’antithèse entre « leurs manières douces » et « cette brutalité particulière que communique la domination ». Ils sont aussi « vains ».

Enfin, et c’est peut-être le passage à la fois le plus ironique et le plus drôle, il y a les conversations rapportées du troisième paragraphe.

En effet, ces conversations ne sont qu’une accumulationde clichés vides de sens ou d’intérêt : ce que ce « cavalier en habit bleu » et cette « jeune femme pâle » admirent en Italie, c’est la « grosseur » des piliers…

Puis, nous avons une série d’autres clichés tout aussi vides : « Tivoli, le Vésuve, Castellamere et les Cassines, les roses de Gênes, le Colisée au clair de lune ». Les « roses » et le « clair de lune » qui font rêver les jeunes gens… L’évocation des courses de chevaux est une critique également acerbe : «un tout jeune qui (…) avait gagné deux mille louis à sauter un fossé » : le sport hippique est réduit à « sauter un fossé ».

Derrière une description a priori positive, se dissimule donc des remarques désapprobatrices.

C) Une régression symptomatique

La finesse flaubertienne vient se concentrer sur cet événement tout à fait particulier, et pourtant à première vue anodin, de la réminiscence, qui est une forme de régression enfantine (et que l'on peut définir, selon le CNRTL, par « Retour à la conscience d'une image, d'une impression si faibles ou si effacées qu'à peine est-il possible d'en reconnaître les traces »6 :

Alors le souvenir des Bertaux lui arriva. Elle revit la ferme, la mare bourbeuse, son père en blouse sous les pommiers, et elle se revit elle-même, comme autrefois, écrémant avec son doigt les terrines de lait dans la laiterie.

Madame Bovary

Outre le style indirect libre qui permet une liberté de propos (nous sommes à la fois dans les pensées d’Emma – qui sont, pour l’époque, indécentes et qui vaudront à Flaubert un procès – et dans celles du narrateur), nous avons ces « fulgurations » de la réminiscence, qui est déjà une préfiguration des mises en lumière de l’inconscience.

Ce surgissement du passé est déclenché par les bris de verre : « au bruit des éclats de verre, madame Bovary tourna la tête et aperçut dans le jardin, contre les carreaux, des faces de paysans qui regardaient. » Le rythme de la narration s’accélère : on passe de l’imparfait au passé simple : « des faces de paysans qui regardaient. Alors le souvenir des Berteaux lui arriva. » L’adverbe « alors » marque bien une rupture qui est celle d’un choc.

La phrase du souvenir est à la fois marquée par des sonorités enfantines (une allitération en [m] significative : « ferme », « mare », « pommiers », « elle-même, comme autrefois, écrémant ») qui évoquent aussi le souvenir – absent – de la mère (la « mare ») par rapport au père, et par les matières enfantines, premières, presque fécales, qui sont évoquées : « écrémant avec son doigt les terrines de lait dans la laiterie ».

Le contraste est fort et plonge Emma dans une attitude contemplative, passive : ce n’est plus la lumière qui domine, mais l’ombreil n’y avait plus que de l’ombre, étalée sur tout le reste »), et le dernier geste hésite entre la pâmoison de plaisir et une forme d’agonie qui préfigure celle du drame final : elle « fermait à demi les yeux, la cuiller entre les dents ».

Le rêve d’Emma se brise contre la banalité du réel, contre la réalité de sa vie passée et présente.

Conclusion

Ce passage, qui apparaît d’abord comme une joyeuse scène de bal, est en fait le prétexte pour Flaubert de critiquer de manière acerbe le monde de l’aristocratie, comme il critique par ailleurs la bourgeoisie, et même la paysannerie. Rien n’échappe à son ironie.

Mais c’est, dans l’évolution du personnage d’Emma, un passage clef : une désillusion quant à l'un de ses plus grands rêves.

nuages dans le ciel

Avec subtilité, Flaubert laisse percevoir cette discordance irrémédiable entre Emma et le monde dans lequel elle vit : c’est l'un des épisodes qui la conduiront jusqu’à l’issue fatale…

Finalement, à la problématique posée qui était "Alors, en quoi cette scène de bal est-elle une désillusion aux conséquences tragiques ?", nous pouvons dire qu'Emma subit une désillusion non immédiatement, mais après coup. Le contraste entre sa vie provinciale et celui du monde aristocratique est bien trop saisissant.

À partir de ce moment, Emma ne subit plus simplement sa vie provinciale comme une routine, mais comme une déchéance injuste. Ce moment est le véritable déclenchement du déclin psychologique d'Emma. Dès lors, elle s'enferme dans ce rêve et ne cherche plus à poursuivre sa vie avec Charles. Elle plonge alors dans le bovarysme clinique.

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La condition des femmes

À travers Madame Bovary, Flaubert cherche à critiquer la condition difficile des femmes de son époque : Emma cherche par tous les moyens à combattre son insatisfaction féminine, avec les moyens dont elle dispose. À l'époque, mis à part via le rêve, une femme ne pouvait réellement aspirer à une vie meilleure.

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Commentaire de texte Madame Bovary

Sources

  1. L'Etudiant [www.letudiant.fr], "Le commentaire littéraire", 27 novembre 2024, https://www.letudiant.fr/lycee/methodologie-lycee/article/le-commentaire-litteraire.html. Consulté le 03 avril 2026.
  2. Les Manuels Libres.gouv [lesmanuelslibres.region-academique-idf.fr], "Les étapes de l'introduction du commentaire - Méthode", https://lesmanuelslibres.region-academique-idf.fr/francais-seconde/Methodes/Commentaire%20de%20texte/Rediger/Introduction%20commentaire/Les%20etapes%20de%20l%20introduction%20du%20commentaire%20Methode.html. Consulté le 03 avril 2026.
  3. DAHER, Claudia Helena, HAL Open Science, "Sous le signe de Terpsichore : scènes de bal dans des récits français, portugais et brésiliens du XIXe siècle", Littératures. Université Grenoble Alpes; Universidade Federal do Paraná (Brésil), 2016, https://theses.hal.science/tel-01690171v1/file/DAHER_2016_archivage.pdf. Consulté le 03 avril 2026.
  4. PRIVAT, Jean-Marie, OpenEdition Journals, "Emma au bal à la Vaubyessard - Ethnocritique d’un rite initiatique et de son lendemain", 2022, https://journals.openedition.org/flaubert/4449. Consulté le 03 avril 2026.
  5. CZYBA, Lucette, "Chapitre II. Les ambiguïtés de “Madame Bovary” ou la modernité de Flaubert", La Femme dans les romans de Flaubert, Presses universitaires de Lyon, 1983, https://books.openedition.org/pul/20088. Consulté le 03 avril 2026.
  6. CNRTL, Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales [www.cnrtl.fr], "Réminiscence", https://www.cnrtl.fr/definition/r%C3%A9miniscence. Consulté le 03 avril 2026.

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Emma

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