L'esprit libertin dans la littérature

Étymologie

Le mot « libertin » vient du latin « libertus » qui signifie « affranchi ». Très vite le terme a pris un sens lié à la religion. En effet du temps de Blaise Pascal, au XVIIe siècle, ce mot désignait plus particulièrement celui qui était affranchi de toute doctrine religieuse, autrement dit celui qui avait une liberté de penser. Au XVIIIe siècle, s'est ajoutée à ce sens une idée de transgression morale. L'Encyclopédie (l’œuvre littéraire sans doute la plus importante du XVIIIe siècle – éditée entre 1751 et 1772 sous la direction de Denis Diderot et d’Alembert) en donne une autre définition, éloignée de son sens religieux originel : « C'est l'habitude de céder à l'instinct qui nous porte aux plaisirs des sens ». Comment a évolué cette notion et comment est-elle illustrée dans la littérature ?

Quels tableaux ont illustré le libertinage ? Extrait du tableau de Jean-Honoré Fragonard : "Le verrou", 1777.

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Origines et fondements du libertinage

Le libertinage est un courant de pensée qui naît au XVIème siècle en Italie avec des auteurs comme Machiavel, puis que l’on retrouve en France au siècle suivant. C’est un mouvement originellement aristocratique, qui naît d’abord à la cour du roi. En France, le jeune poète Théophile de Viau en est le chef de file, au début du XVIIe siècle. Le libertin, selon son sens premier, est donc considéré comme celui qui se libère des contraintes religieuses et philosophiques. On parle alors de libre penseur. Leur but est de provoquer ; les libertins n’hésitent pas à faire scandale. Au XVIIIe siècle, les femmes acquièrent un pouvoir intellectuel plus important ; on ose alors parler de désir et de passion. C’est le siècle où le libertinage trouve son véritable essor. Contrairement au XVIIe siècle où l’idéal amoureux se figeait dans un amour absolument vertueux, cette nouvelle époque voit ce modèle se déconstruire. Le XVIIIe siècle se base au contraire sur l’expérimentation, et ce à tous niveaux, donc amoureux y compris. Le libertinage devient ainsi peu à peu une notion liée au domaine de la sexualité. D'ailleurs, la définition complète de L'Encyclopédie se dirige vers un sens plus charnel : « C'est l'habitude de céder à l'instinct qui nous porte aux plaisirs des sens, il ne respecte pas les mœurs, mais il ne s'affecte pas de les braver, il est sans délicatesse ». Le libertin ne reconnaît ainsi aucune autorité supérieure à celle de sa conscience.

Quel comédien a interprété Dom Juan au théâtre ? Le comédien Arnaud Denis dans le rôle de Dom Juan (2014). Source : Le Figaro.

Les personnages libertins

Or cette liberté de pensée se retrouve dans les conversations de salon, mais également dans la façon dont les romanciers traitent le récit et refusent les règles. Par exemple, dans Jacques le fataliste de Diderot (1774), le lecteur a l'impression de participer à l'élaboration du roman, ce qui est tout à fait nouveau pour l’époque. Le libertinage a ainsi des conséquences sur la littérature. On assiste donc à un dérèglement des mœurs, transposé dans la littérature par le biais de personnages de romans dits libertins. Des romans dont l’apogée s’est inscrite au XVIIIe siècle. Le plus souvent ces personnages se moquent des autres en les séduisant, en les trompant et en les soumettant à leurs seuls désirs. Certains de ces manipulateurs sont tellement emblématiques que leurs histoires ont traversé les siècles :

  • Côté français, il y a bien sûr le Dom Juan de Molière. S’il est jugé libertin, ce n’est pas seulement du fait qu’il enchaîne les conquêtes, trompant et mentant sans vergogne. C’est aussi en raison du fait qu’il ne suit aucune doctrine, qu’elle soit philosophique ou religieuse. Or le comportement de ce personnage, très moqueur envers la religion, entraînera justement la censure de cette pièce pendant près de deux décennies. En effet la scène dite du pauvre (acte III scène 2), où Dom Juan blasphème sur la religion, a beaucoup choqué le public de l’époque. Ce n’était pas concevable.
  • Côté italien, le plus célèbre reste Casanova, dont on connaît les aventures grâce à ses mémoires, intitulées Histoire de ma vie. C’est l'archétype du libertin au XVIIIe siècle, multipliant les expériences de toute sorte : intellectuelle, culturelle et sexuelle. Il y mentionne notamment cent quarante-deux femmes avec lesquelles il aurait eu des relations sexuelles. Or si ce personnage est aujourd’hui encore très connu du grand public, c’est qu’il inspira un très grand nombre de cinéastes, et ce depuis 1927. Giacomo Casanova fut par exemple interprété par l’acteur John Malkovich dans le film de Michael Sturminger, Casanova variations, sorti en 2014, ou encore par Vincent Lindon, dans la dernière adaptation de son histoire, en 2019.

Les romans osent donc désormais parler à la fois d’amour et de sexualité, parfois même jusqu’à en rire comme dans le conte philosophique Candide de Voltaire (1759) : « Leurs bouches se rencontrèrent, leurs yeux s'enflammèrent, leurs genoux tremblèrent, leurs mains s'égarèrent ». Certains textes, souvent ironiques, soulignent même le danger que fait courir la compagnie du libertin. Ainsi le Marquis de Sade dans Les crimes de l'amour compare Mme de Verquin, l’un de ses personnages libertins, à une « sirène » ; créature très dangereuse dans la mythologie grecque, se servant de ses charmes pour attirer ses futures victimes. D’ailleurs le marquis de Sade est l’un des auteurs libertins les plus prolifiques et célèbres de son époque. Dans son œuvre, le libertinage revêt aussi un aspect philosophique, notamment dans son roman Histoire de Juliette : « Asseyons-nous et dissertons. Ce n'est pas tout que d'éprouver des sensations, il faut encore les analyser ». Cela dit, le roman libertin le plus célèbre d’entre tous reste Les liaisons dangereuses, de Choderlos de Laclos. Roman épistolaire publié en 1782, il se focalise principalement sur l’histoire de la marquise de Merteuil et du vicomte de Valmont, deux aristocrates libertins extrêmement manipulateurs, qui s’amusent à se compter leurs exploits. Or d'après Roger Vaillant, dans Le regard froid (XXe siècle), le libertin se fixe une stratégie qu'il suit scrupuleusement : le choix, la séduction, la chute, la rupture. Il jouit autant de la séduction que de la chute. Les liaisons dangereuses de Chordelos de Laclos en est le parfait exemple. Le Vicomte de Valmont, après être finalement tombé amoureux de Mme de Tourvel, un personnage dont il a causé la perte, connaît une chute destructrice. Il finit victime du piège qu’il avait lui-même imaginé, avec la cruelle marquise de Merteuil.

Quels sont les exemples de romans libertins ? Le vicomte de Valmont (John Malkovich) et la marquise de Merteuil (Glenn Close) dans le film de Stephen Frears (1988).

Le récit libertin

Propre au siècle des Lumières, le récit libertin se caractérise par la volonté de convaincre et de persuader, privilégiant ainsi la dialectique (c’est-à-dire l’art de résonner), puisque le séducteur doit amener l'autre à reconnaître la loi du plaisir, et prend lui-même du plaisir dans l’art de raisonner. Pour Marivaux ou Sade, les récits libertins ont un but moral : il s'agirait de décrire les vices pour mieux protéger la morale. Or si ces auteurs défendent ainsi leurs objectifs, c'est pour éviter la censure. Certains lecteurs du XXIe siècle continuent de penser, à tort, qu'il s'agit de récits moraliseurs. Au niveau de la forme, le récit libertin utilise celle qui était à la mode du XVIIIe siècle : le roman épistolaire. Il permet de multiplier les points de vue, de montrer la stratégie du séducteur et de montrer toutes les conséquences sur les victimes. Les personnages libertins sont de plusieurs types :

  • le jeune homme sans expérience qui entre dans le monde
  • les libertins expérimentés qui élaborent leur stratégie : choix, séduction, chute, rupture (comme le Vicomte de Valmont et la marquise de Merteuil)
  • La jeune fille pure confrontée aux vices.
  • Le héros libertin peut aussi bien être un homme qu'une femme.

À quoi ressemblait Casanova ? Peinture de Longhi : portrait de Giovanni Giacomo Casanova (1725-1798).

Quelle postérité aux siècles suivants ?

Le XIXe siècle ne signe pas la fin du libertinage, mais il faut reconnaître que ce courant est beaucoup moins présent. Son influence devient secondaire, quitte à disparaître progressivement. La raison principale étant que le XIXe siècle voit naître un courant qui se place bien loin des codes du libertinage et qui prendra une ampleur sans précédent : le romantisme. La présence dans la littérature de quelques grandes figures libertines fait toutefois son retour au XXe siècle. L’écrivain Philippe Sollers par exemple, retrace la biographie du comte libertin Vivant Denon (personnage réel) dans son roman Le cavalier du Louvre - Vivant Denon. Il réitèrera d’ailleurs ce concept en publiant en 1998 une autre biographie : Casanova l’admirable. Cela dit, le sens du mot « libertinage » a tellement évolué que désormais, c’est d’abord la dimension sexuelle qui prime. La dimension religieuse a disparu. Les pratiques dites « libertines » font plutôt référence à des pratiques érotiques, à de l’échangisme, ou simplement à une sexualité jugée débridée, car choquant la morale. Peu importe le domaine, c’est finalement la notion de liberté qui a subsisté !

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Alexandra

Ex professeure de français reconvertie en rédactrice web, je crois fondamentalement aux pouvoirs du chocolat, aux vertus de la lecture, et à la magie des envolées d’Edouard Baer !

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