Lexique utile

 

Pourquoi Nietzsche parle-t-il d'Apollon dans la Naissance de la Tragédie ?
Apollon, dieu de la musique et de la poésie, toujours représenté avec une couronne de laurier et une lyre.

Afin de faciliter votre lecture et votre compréhension de l'oeuvre, quelques concepts clés sont à connaître. Ci-dessous, une définition des termes que vous retrouverez tout au long de votre lecture de la Naissance de la Tragédie :

  • Apollinien : composante de l’esprit grec, caractérisée par la mesure et la sérénité, propres à Apollon.
  • Dionysiaque : ce qui est sous le signe de Dionysos, ce qui dépasse la mesure et l’ordre.
  • Nihilisme : du latin nihil, rien ; phénomène spirituel lié à la mort de Dieu des valeurs morales, ainsi qu’à l’idée que le devenir est sans but.
  • Puissance : réalité profonde des êtres, envisagés comme des ensembles de forces.
  • Socratisme : Qui a rapport avec l'enseignement de Socrate. Pensée régie principalement par la théorie, le rationalisme et la connaissance.

La démarche nietzschéenne

Dans la Naissance de la tragédie, Nietzsche bouleverse la conception traditionnelle et idéalisée de la Grèce. Ce livre, qui contient l’ensemble de sa pensée, est une réflexion critique sur la genèse de l’art. Essai polémique, la Naissance de la tragédie est un examen acerbe de la Grèce et de l’un de ses plus grands philosophes, Socrate.

Selon Nietzsche, la tragédie doit être la représentation parfaite de l’unité entre Apollon et Dionysos, entre la mesure raisonnable et la démesure. Dans la tragédie antique, nous devons retrouver ces puissances originaires de la Grèce sans qui l’harmonie artistique serait impossible.

En nous livrant une réflexion sur l’art, Nietzsche cherche à souligner la mort de la tragédie grecque, en partie à cause de Socrate. Si l’apollinien et le dionysiaque, le rêve et l’ivresse, la mesure et la démesure sont la clé de la tragédie, le socratisme en est sa décadence. Mais comment l’expliquer ?

Idéalement, en partant des racines et de la genèse de la tragédie grecque. Au point de départ se trouve le phénomène dionysien-apollinien, dont il s’agit de reconnaître le génie. La quête d’une connaissance de cette naissance artistique engendrée par la confrontation de deux mondes va animer le philosophe tout au long de son écrit.

Selon Nietzsche, le seul coupable de la mort de la tragédie grecque est Socrate et son obsession pour la rationalité, une puissance négative qui n’a pour objectif que de contrer la vie et la force de création.

Analyse et commentaire de l’oeuvre

La lecture de la Naissance de la tragédie peut être divisée en cinq parties :

  • La première, la "Préface à Wagner", est une dédicace de Nietzsche à l'un de ses maîtres.
  • La seconde (§ 1 à §6) concerne la présentation des deux pôles de création, Apollon et Dionysos.
  • Vient ensuite l'explication du choeur tragique et des satyres (§7 à §10) avant de passer à la critique des meurtriers de la tragédie grecque (§11 à §15).
  • Enfin, Nietzsche termine son propos par sa conception de l'art actuel et son désir de voir la tragédie renaître (§16 à §25).

Préface

Le texte s’ouvre sur une préface dédiée à Richard Wagner, l’un des maîtres incontestés de Nietzsche. Ce dernier retrouve en Wagner la puissance de création qui est si essentielle à la vie.

En rendant hommage à celui qu’il considère comme l’un des plus grands génies du 19 ème siècle, Nietzsche affirme que “l’art est la tâche la plus haute et l’activité essentiellement métaphysique de cette vie”.

Le rêve et l’ivresse (§1 à §6)

Afin d’introduire son dessein, Nietzsche définit préalablement les deux instincts opposés qui dominent la civilisation grecque : Apollon et Dionysos. Ces deux figures mythologiques représentent deux sortes de pulsions artistiques différentes mais complémentaires.

Pour contourner les angoisses que peuvent engendrer l’existence, les Grecs se reposent sur le monde des dieux olympiens. Ce monde est la vision parfaite de la vie telle qu’elle devrait être vécue par les hommes. Cet univers est retranscrit dans les poèmes d’Homère, où la souffrance de l’existence - en témoignent les récits d’Oedipe, des Atrides ou de Prométhée - se conjugue à la libération esthétique.

L’apollinien est celui qui incarne le principe d’individuation, il est limite et mesure. C’est l’homme qui rêve et qui veut impérativement continuer à rêver ! De son côté, le dionysiaque s’oppose à l’individualité et observe le retour de l’homme qui s'allie à la nature. Dionysos, c’est l’ivresse et le chaos, une puissance créatrice qui ne peut donner naissance à l’oeuvre d’art que grâce à la contribution de la rationalité apollinienne.

La description de cette confrontation entre ces deux puissances créatrices naturelles montre l’unité de ces forces contraires. Les rythmes doriques réguliers d’Apollon contrastent avec la violence du dithyrambe dionysien : mais de cela résulte l’art tragique grec.

 

En quoi le dieu Dionysos a-t-il inspiré le philosophe Nietzsche ? "Dionysos sur une panthère" © 1998 Photo, text: Valavanis P., Petrakos V., Delivorrias A. Great Moments in Greek Archaeology. The J. Paul Getty Museum, Los Angeles, 2007. P. 95, ill. 34.

Le choeur tragique (§7 à §10)

La Tragédie est sortie du choeur tragique et n’était à son origine que choeur et rien que choeur.

Ce choeur est composé de satyres, des sortes de divinités mythologiques qui seraient des images de l’homme vrai. Ils sont représentés avec le haut du corps d’un homme barbu et le bas du corps d’un bouc. À quoi servaient-ils ? Ils accompagnaient le cortège de Dionysos, dansant et chantant, essayant de galvaniser le spectateur en transmettant la force divine et sacrée de Dionysos à l’ensemble de la foule.

Le chœur de la tragédie grecque est le symbole de la foule en proie à Dionysos. Le réconfort proposé par la tragédie vient du chœur satyrique, l’extase dionysiaque est perçue comme un remède artistique au dégoût de la vie et du monde et permet de faire voir ce que la réalité quotidienne a d’illusoire et d’absurde.

Nous sommes en plein drame existentiel car si ce dégoût n’était pas canalisé par une puissance artistique, elle conduirait l’homme au refus d’agir. Le chœur a par conséquent une fonction salvatrice, il est l’acte libérateur de l’art grec. Nous retrouvons ici la fonction cathartique de l’art.

Mais ce choeur de satyres n’est pas que la pure représentation de la force dionysiaque. La puissance apollinienne se manifeste également en lui, sans quoi il ne pourrait être pleinement tragique. Nous retrouvons notamment cette alliance dans les oeuvres d’Eschyle et de Sophocle où le mariage entre la démesure dionysiaque et la beauté lyrique apollinienne est de mise.

Nous pouvons donc dire que c’est en cela que la tragédie est la réconciliation des deux principes. Dionysos devient le sujet d’une action, d’un drame qui se joue sur une scène, celui des souffrances et de la mort.

Le drame, nous dit le philosophe, « est l’incarnation apollinienne de notions et de passions dionysiaque ».

Les éléments déterminants de la tragédie ne sont pas les éléments apolliniens mais les éléments dionysiaques. En somme, l’élément vivant de la tragédie reste la souffrance de Dionysos.

Ainsi, l’histoire de la tragédie grecque apparaît comme la disparition progressive de Dionysos au profit d’Apollon. Nous pouvons en conclure que la naissance de la tragédie correspond à la naissance de l’esprit dionysiaque, ou esprit de la musique.

La mort de la tragédie grecque (§11 à §15)

 

Qu'est-ce que la tragédie selon Nietzsche ?
Le plus tragique ? Lorsque les masques tombent...

Son agonie aurait déjà trouvé sa source dans la comédie et, plus particulièrement, chez Euripide. En réalité, la comédie fait mourir la tragédie et Euripide serait responsable de ce fléau. Il aurait vidé la tragédie de cet élément dionysiaque originel car ses chœurs deviennent pauvres, ils ne font qu’accompagner l’action sans représenter la réconciliation de nos deux éléments, l’élément apollinien et l’élément dionysiaque.

Le nouveau dieu qu’Euripide fait vivre et parler est Socrate. Nous voilà alors face à Socrate contre Dionysos, et non plus face à une alliance entre la rêve apollinien et l’ivresse dionysiaque. Nietzsche reproche à l’auteur de Médée d’avoir inventé le prélude : cet élément est, selon lui, absolument contraire à la conception théâtrale. Pour le philosophe, Euripide nous fait doucement sombrer dans le socratisme esthétique…

Euripide et à Socrate seraient à blâmer pour la mort de la tragédie grecque. À cause d’eux, tous les poètes tragiques sont morts. Nietzsche en veut à Euripide d’avoir mis en lumière la vie commune et familière, celle à laquelle tout un chacun peut s’identifier. En remplaçant l’instinct tragique par la raison, Euripide a anéanti l’esthétique dionysiaque.

Mais c’est à Socrate que revient la triste étiquette de meurtrier véritable de la tragédie. Il faut, pour le comprendre, être conscient de la pensée socratique et de ce qu’elle défend. Selon Socrate, les artistes, les poètes, les orateurs, ne sont guidés que par l'instinct ce qui ne peut mener qu’à l’erreur ou à une conduite absurde et irrationnelle. Comment y remédier ? En faisant prévaloir la raison, notre seul guide vers la connaissance et le bien.

Toutefois chez Socrate, la raison est si puissante qu’elle tend à évincer l’instinct. Selon lui, l’art tragique n’est pas représentatif d’une vérité, il n’est que la démonstration d’une existence immorale et illogique.

Socrate est alors, pour Nietzsche, celui qui a réduit en cendres la tragédie grecque. Il aurait fait obéir l’art à la raison au lieu de le faire se refléter dans la réconciliation de nos deux tendances opposées. En ce sens, Socrate est l’ennemi de la tragédie : il est l’homme théorique qui a tué l’homme tragique.

Que préconise-t-il ? La connaissance comme remède universel pour saisir les choses en leur essence. Il veut pénétrer la raison de chaque chose, distinguer le vrai du faux, se libérer de toute connaissance empirique, sensible pour s’élever à l’intelligible. Il est l’homme optimiste alors que l’essence de la tragédie est fondamentalement pessimiste tout en exaltant la vie dans ce qu’elle a de plus puissant.

Telle est la raison du déclin de la Grèce, incarné par Socrate et sa pensée idéaliste. Il est la représentation de tous les défauts : prônant la science au lieu de l’art, l’optimisme au lieu du pessimisme, la connaissance au lieu de l’instinct.

La conception de l’art (§16 à §25)

Il s’agit désormais, pour Nietzsche, de confronter la connaissance rationnelle socratique à l’instinct tragique dionysien-apollinien.

Le philosophe espère voir renaître la tragédie grecque dans le monde moderne. Il s’appuie sur le travail de deux grandes sources d’inspiration pour lui : Schopenhauer et Wagner. Le premier affirme que la musique détient un rapport très intime avec l’essence des choses ; le second met des notes sur le rapport entre le dionysiaque et l’apollinien.

Pour Nietzsche, cette dernière partie est l’occasion de clamer son désir et son espoir de voir la tragédie revivre. Il s’attache principalement à l’étude de la musique en tant qu’elle est, pour lui, à l’origine de l’oeuvre d’art tragique. Tout comme Schopenhauer, il conçoit la musique de façon matérialisée : elle est un élément du monde et de l’existence.

Faut-il opter pour une conception théorique ou tragique du monde ? Nietzsche en a une idée bien précise : la civilisation pensée par Socrate est une “civilisation de l’opéra”. Qu'est-ce que cela signifie ? Que l’homme théorique se contente de réciter un chant préalablement appris et compris, alors que l’artiste laisse place à l’émotion du chant et de la mélodie.

Le temps de la tragédie est-il, dans ces conditions, bel et bien révolu ? Certainement pas ! Nietzsche est confiant quant à la renaissance de la tragédie, qu’il conçoit comme relativement proche dans le temps. En effet, le talent de Wagner lui fait dire que la musique a retrouvé toute sa portée symbolique et métaphysique. La tragédie grecque surgit à nouveau…

Que reste-t-il à faire ? Nietzsche préconise à ses lecteurs de s’intéresser plus en profondeur à la métaphysique de l’art, ce qui peut constituer, dans un premier temps, à penser le rapport entre la musique et les choses sensibles de ce monde. La musique et le mythe tragique doivent devenir des sources de compréhension sensible pour l’homme, devenu trop habitué au savoir théorique.

 

De quoi parle Nietzsche dans la Naissance de la tragédie ?
Friedrich Wilhelm Nietzsche, le Dionysos du 19 ème siècle ?

Conclusion

Malgré l’investissement dont il fait part dans cet écrit, Nietzsche reviendra plus tardivement sur son oeuvre en critiquant certains passages qu’il juge, avec du recul, peu pertinents. Les développements admiratifs sur Schopenhauer et Wagner ont été, selon lui, malencontreusement utilisés.

Toutefois, il restera très attaché aux principes défendus dans cet ouvrage. À savoir, notamment, celui qui concerne le phénomène dionysiaque chez les Grecs. Nietzsche est le premier à livrer une explication à la fois psychologique, symbolique et métaphysique de l’art grec.

Mais un autre élément est essentiel à retenir : celui de la critique du socratisme. Le maître de la philosophie antique est mis à mal par le penseur nihiliste : Socrate est la raison de la décadence et de la décomposition de l’art grec. En faisant opposer la rationalité à l’instinct, il minimise la puissance de la vie et en freine la portée créatrice.

 

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Morane

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