Pour alléger le texte, j'utiliserai régulièrement l'abréviation FdM pour les Fleurs du Mal et SdP pour le Spleen de Paris. Les poèmes extraits des Fleurs du Mal sont toujours indiqués par leur numéro dans l'édition de 1861.

Le texte

L'Horloge

Horloge ! dieu sinistre, effrayant, impassible,
Dont le doigt nous menace et nous dit : Souviens-toi !
Les vibrantes Douleurs dans ton coeur plein d'effroi
Se planteront bientôt comme dans une cible,

Le plaisir vaporeux fuira vers l'horizon
Ainsi qu'une sylphide au fond de la coulisse ;
Chaque instant te dévore un morceau du délice
A chaque homme accordé pour toute sa saison.

Trois mille six cents fois par heure, la Seconde
Chuchote : Souviens-toi ! - Rapide, avec sa voix
D'insecte, Maintenant dit : Je suis Autrefois,
Et j'ai pompé ta vie avec ma trompe immonde !

Remember ! Souviens-toi, prodigue ! Esto memor !
(Mon gosier de métal parle toutes les langues.)
Les minutes, mortel folâtre, sont des gangues
Qu'il ne faut pas lâcher sans en extraire l'or !

Souviens-toi que le Temps est un joueur avide
Qui gagne sans tricher, à tout coup ! c'est la loi.
Le jour décroît ; la nuit augmente, souviens-toi !
Le gouffre a toujours soif ; la clepsydre se vide.

Tantôt sonnera l'heure où le divin Hasard,
Où l'auguste Vertu, ton épouse encor vierge,
Où le repentir même (oh ! la dernière auberge !),
Où tout te dira : Meurs, vieux lâche ! il est trop tard !

 

Présentation

Ce poème ne figurait pas dans la première édition des Fleurs du Mal (1857). Il fut publié dans la revue L'artiste du 15 octobre 1860 et intégré dans l'édition de 1861 sous le numéro 85 (LXXXV). Il porte le numéro 107 (CVII) dans l'édition posthume de 1868. Dans les deux cas, il clôt la section Spleen et Idéal.

La forme

forme libre, six quatrains en alexandrins, soit 24 vers de 12 pieds, comme les 24 heures de la journée et les 12 divisions du cadran de l'horloge. Les vers sont souvent heurtés, avec des accents irréguliers, rythmés par l'injonction Souviens-toi !. Les rimes sont embrassées, et les rimes masculines alternent avec les rimes féminines au fil des strophes : M F F M - F M M F - M F F M, etc.

Un poème en forme de vanité

En peinture, la vanité est une nature morte qui rappelle, sous une forme allégorique, la fugacité et la brièveté de la vie et le caractère vain des plaisirs, des honneurs et des divertissements. Héritage des danses macabres du Moyen Âge, ce genre s'est développé au XVIIe siècle, principalement chez les peintres flamands (la première vanité connue daterait de 1603, il s'agit d'une oeuvre de Jacques de Gheyn le jeune (1565-1629). Un peu abandonné aux XVIIIe et XIXe siècle, le genre a retrouvé un regain d'intérêt chez les peintres contemporains.

Les vanités sont composées de symboles, dont les plus fréquents sont le crâne, (l'image de la mort), le sablier, la bougie (le temps qui passe, la vie qui se consumme), la rose (allégorie de la femme qui se fane), les plumes de paon (symbole de l'orgueil), les globes terrestres (vanité de l'attachement aux choses terrestres), les instruments de musique (la vanité de l'art), les livres (la vanité du savoir), les bijoux (la vanité de la coquetterie) , les coquillages (la vanité de l'amour, le coquillage étant souvent un symbole sexuel, l'un des attributs de Vénus, mais également la spirale, symbolisant le temps qui se déroule en s'amenuisant), les attributs du pouvoir, couronnes, sceptres, (vanité de la gloire), etc.

 

Philippe de Champaigne (1602-1674) : Vanité (Musée de Tessé - Le Mans)

 

Harmen Steenwijck (1612-1656) - Vanité (Stedelijk Museum De Lakenhal - Leyde)

 

Parce qu'elle rappelle à l'homme qu'il est mortel et que son passage sur la terre sera bref, la vanité peut induire deux comportements opposés :
- une démarche chrétienne : les plaisirs de la vie terrestre sont éphémères, il faut donc y renoncer pour gagner la vie éternelle (Memento mori).
- Une démarche païenne ou hédoniste : les plaisirs de la vie terrestre sont éphémères, il faut donc en profiter au maximum car ils ne dureront pas (Carpe diem).

Le memento mori : Cette formule latine est contenue dans la prière du Mercredi des Cendres : Memento, homo, quod pulvis es, et in pulverem reverteris (Homme, souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras en poussière), qui reprend les paroles bibliques de l'Ecclésiaste (I, 20). C'est le thème que Pascal développe dans ses Pensées : Un homme dans un cachot ne sachant si son arrêt est donné, n'ayant plus qu'une heure pour l'apprendre, et cette heure suffisant, s'il sait qu'il est donné, pour le faire révoquer, il est contre la nature qu'il emploie cette heure-là non à s'informer si cet arrêt est donné, mais à jouer, et à se divertir. Comment mieux expliquer l'esprit du mémento mori qu'en évoquant les ermites de la Congrégation de Saint-Paul, tels qu'ils sont décrits dans le Grand Dictionnaire Universel du XIXe siècle de Pierre Larousse (1870) ? Les religieux de cet institut étaient vulgairement appelés frères de la mort, parce qu'ils portaient sur leur scapulaire noir une tête de mort et deux os en sautoir. (...) D'après leurs constitutions, la pensée de la mort devait toujours être présente à leur esprit; quand deux religieux se rencontraient, ils se saluaient par ces mots : Pensez à la mort, mon très-cher frère. Il leur était recommandé de dire aux personnes qui leur demandaient l'aumône de songer qu'il fallait mourir. Avant les repas, ils baisaient tour à tour une tête de mort ; plusieurs en avaient devant eux en mangeant ; ils étaient tenus d'en avoir une dans leur chambre. La cérémonie de la profession était lugubre quand un religieux venait de prononcer les voeux, on le mettait dans un cercueil couvert du drap mortuaire, et toute la communauté venait lui jeter de l'eau bénite en chantant le De Profundis. Le sceau de l'ordre avait pour empreinte une tête de mort, avec deux os en sautoir et cette devise Mémento mori.

Le Carpe Diem : Expression qui signifie cueille le jour présent, tirée de l'Ode à Leuconoé (Odes, I, 11, 18) du poète latin Horace (-65, -8). J'en reproduis ici la traduction française de Charles Louis Fleury Panckoucke (1780-1844) : Leuconoé, ne recherche point, ce serait un malheur de le savoir, quelle fin les dieux nous ont réservée à toi ou à moi : n'interroge pas non plus les nombres magiques ; il sera mieux, quoi qu'il arrive, de se soumettre, soit que Jupiter t'accorde encore plusieurs hivers, soit que celui qui, maintenant, fatigue la mer de Tyrrhène entre les rochers qui l'entourent, indique ta dernière année. Sois sage, filtre tes vins, et retranche les longs espoirs de ce court espace de la vie. Tandis que nous parlons, l'heure envieuse s'enfuit. Profite du jour présent, et fie-toi le moins possible au lendemain. Selon les interprétations, la formule peut conduire à une incitation à jouir raisonnablement des plaisirs de la vie dans une optique épicurienne (la véritable pensée d'Horace), où à les rechercher avec plus ou moins de frénésie, dans une quête de la volupté, voire de la débauche et de la luxure. C'est l'attitude du sybarite, un homme qui mène une vie molle et voluptueuse, selon Littré. On pensera bien sûr au poème de Ronsard :

Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain :
Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie.
(Ronsard (1524-1585) - Sonnet pour Hélène)

Et, plus proche de nous, au poème de Raymond Queneau (1903-1976), Si tu t'imagines :

allons cueille cueille
les roses les roses
roses de la vie
et que leurs pétales
soient la mer étale
de tous les bonheurs
allons cueille cueille
si tu le fais pas
ce que tu te goures
fillette fillette
ce que tu te goures

Si tu t'imagines, de R. Queneau et J. Kosma, chanté par Juliette Gréco :
Si tu t'imagines - J. Gréco - Queneau/Kosma

Le temps baudelérien : Comme une vanité picturale, le poème de Baudelaire se présente sous la forme d'une allégorie, d'une métaphore, d'un discours à deux visages, à deux sens. L'Horloge (on notera la majuscule) personnalise évidemment le temps qui passe. Cela pourrait être une représentation du dieu grec Chronos, dieu du temps, né du Chaos. Dans la tradition orphique, Chronos était représenté sous l'apparence d'un serpent à trois têtes, l'une d'homme, l'autre de lion et la troisième de taureau (faut-il mettre cette représentation en parallèle avec les trois adjectifs : sinistre, effrayant, impassible ?). Une représentation plus moderne le montre comme un vieillard ailé tenant un sablier dans une main et une faux dans l'autre. Chronos a pour épouse Ananké, la Nécessité, la Fatalité.

Le découpage humain du temps est effectivement dicté par la nécessité, par les contraintes d'Ananké . C'est la nécessité qui impose à l'homme de se donner des repères temporels qui règleront ses activités. L'heure du réveil, l'heure de la prière, l'heure du travail, l'heure du repas, l'heure du repos, l'heure du sommeil sont indiquées par le chant du coq, la course du soleil dans le ciel, révélée par le cadran solaire (souvent décoré de la devise Carpe Diem), les heures canoniales qui sonnent au clocher des églises : Matines, Laudes, Prime, Tierce, Sexte, None, Vêpres, Complies, l'Angélus de l'aube et l'Angélus du soir. L'homme qui vaque à ses affaires, l'homme affairé, n'a guère le temps de s'asseoir devant son horloge pour en regarder battre le balancier. À peine la consulte-t-il rapidement pour savoir s'il est bien réglé, s'il est en avance ou en retard dans son emploi du temps.

L'oisiveté est la mère de tous les vices, dit la sagesse populaire. Étymologiquement, il faut rapprocher oisiveté du mot oiseux, inutile, vain, et de la racine latine vitiosus, qui donnera le mot vicieux. Par la faute originelle, Dieu a condamné l'homme à gagner son pain à la sueur de son front. Mais Baudelaire ne fait pas partie de la grande famille humaine, il se tient à l'écart de la multitude vile (À une passante - FdM) soumise aux impératifs de la Nécessité. Dans Fusées, l'un de ses journaux intimes, il écrit : Perdu dans ce vilain monde, coudoyé par les foules, je suis comme un homme lassé dont l’oeil ne voit en arrière, dans les années profondes, que désabusement et amertume, et devant lui qu’un orage où rien de neuf n’est contenu, ni enseignement, ni douleur. Chez le poète, exilé sur la terre au milieu des huées, (L'Albatros - FdM - II) Chronos règne en maître, et Ananké n'a pas voix au chapitre. Le temps de Baudelaire est du temps inutile, du temps sans signification et sans Nécessité, le temps de l'oisif (Être un homme utile m'a paru toujours quelque chose de bien hideux - Journaux intimes - Mon coeur mis à nu), le temps de l'impuissant, du velléitaire qui, inlassablement, prend chaque soir des bonnes résolutions qu'il ne tiendra pas le lendemain. Ses journaux intimes en foisonnent : Si tu travaillais tous les jours, la vie te serait plus supportable. Travaille six jours sans relâche. (Journaux intimes - Hygiène). Jeanne 300, ma mère 200, moi 300. 800 fr. par mois. Travailler de six heures du matin à midi, à jeun. Travailler en aveugle, sans but, comme un fou. Nous verrons le résultat. (Hygiène). Travail immédiat, même mauvais, vaut mieux que la rêverie. (Hygiène). C'est compter sans le poids du spleen, de la mélancolie, de l'insupportable et maladif ennui qui provoque cette impuissance à vivre, à voyager, à travailler, à agir, à aimer. Le temps de Baudelaire est du temps gaspillé, douloureux, écrasant : À chaque minute nous sommes écrasés par l'idée et la sensation du temps. Et il n'y a que deux moyens pour échapper à ce cauchemar, - pour l'oublier : le Plaisir et le Travail. Le Plaisir nous use. Le Travail nous fortifie. Choisissons. Plus nous nous servons d'un de ces moyens, plus l'autre nous inspire de répugnance. On ne peut oublier le temps qu'en s'en servant. Tout ne se fait que peu à peu (Hygiène). Le temps, c'est l'Ennemi, le monstre qu'il faut tuer, comme le tue physiquement le Galant tireur du Spleen de Paris : Comme la voiture traversait le bois, il la fit arrêter dans le voisinage d’un tir, disant qu’il lui serait agréable de tirer quelques balles pour tuer le Temps. Tuer ce monstre-là, n’est-ce pas l’occupation la plus ordinaire et la plus légitime de chacun ? (Le Galant tireur - SdP - XLIII)

Pour l'oisif, les journées sont longues, et le tic-tac de l'horloge, sa compagne, en étire encore l'insupportable longueur :

Rien n’égale en longueur les boiteuses journées,
Quand sous les lourds flocons des neigeuses années
L’ennui, fruit de la morne incuriosité,
Prend les proportions de l’immortalité.
(Spleen - FdM - LXXVI)

Et au soir de cette journée incurieuse, au moment de rendre des comptes sur son emploi du temps, bien amer sera le bilan :

La pendule, sonnant minuit,
Ironiquement nous engage
À nous rappeler quel usage
Nous fîmes du jour qui s’enfuit :
(L'Examen de minuit - FdM - Additions de la troisième édition - VI)

L'allégorie : Forgé par la rhétorique classique, le terme « allégorie » (du grec allegoria) désigne un procédé par lequel on exprime quelque chose, le plus souvent une idée abstraite, sous la forme de quelque chose d'autre. Transposé dans le domaine des arts, il renvoie à un type de représentation destiné à rendre visible l'invisible et combinant d'emblée trois modes distincts. Le premier correspond au symbole, généralement montré sous la forme emblématique d'un objet ou d'un animal et dont la signification ambivalente dépend toujours d'un contexte. Le deuxième est constitué par la personnification qui, en partie empruntée au répertoire mythologique, consiste à représenter conventionnellement un concept par une figure humaine, envisagée tantôt de façon statique et isolée avec des symboles en guise d'attributs, tantôt de façon dynamique au sein d'une combinaison plus complexe, en intervenant parfois dans des registres hétérogènes tels que la peinture d'histoire ou le portrait. Le troisième enfin concerne l'exemplification, laquelle vise à exprimer une idée à travers la représentation générique d'une situation exemplaire, comme l'illustrent notamment les Triomphes antiques, dans lesquels l'empereur, généralement accompagné de la personnification de la Victoire et du symbole de la couronne, conduit un char au milieu d'un cortège triomphal. (Frédéric Elsig - Encyclopédia Universalis).

Horloge ! dieu sinistre, effrayant, impassible, : Le rythme xxx/xxx/xxx/xxx (les musiciens évoqueront une mesure à 12/8), n'a ici rien de dansant. C'est le tic-tac de l'horloge, le balancement du pendule, le va-et-vient du balancier. L'adjectif sinistre (étymologiquement, du latin sinister, à gauche) signifie exactement : qui annonce des malheurs. (Dans la Rome antique, les présages déduits du vol des oiseaux s'appelaient les augures. Si le vol venait de la gauche, l'augure était réputé mauvais, sinistre. Nous en avons gardé l'oiseau de mauvais augure). Si le dieu est sinistre, il est normal qu'il soit effrayant, d'autant plus effrayant qu'il est impassible, c'est-à-dire incapable d'éprouver lui-même la douleur ou le plaisir. Nous ne pouvons pas compter sur sa compassion (etymologiquement, com-pâtir : souffrir avec). Le hiatus effrayant, impassible accentue encore cette impression pénible. Il n'est pas fortuit. Il eût été facile de l'éviter, en utilisant le mot effroyable qui a la même racine et un sens plus fort.

Dont le doigt nous menace et nous dit : Souviens-toi ! : Je vois le doigt de Dieu marqué dans nos malheurs, disait Alvarès dans Alzire de Voltaire (1694-1778) . On parle également du doigt du destin, du doigt de la providence. Cette horloge/dieu qui parle ne doit pas nous étonner : étymologiquement, l'horloge est l'instrument qui dit l'heure.

Les vibrantes Douleurs dans ton coeur plein d'effroi / Se planteront bientôt comme dans une cible, : comme autant de divinités sagittales malfaisantes, furies ou érinyes venues des enfers et chargées de punir et de venger, sans pitié et sans faiblesse, ces Douleurs, vibrantes comme des flèches tirées par des archers invisibles et implacables ne se plantent pas au hasard. Ce ne sont pas des flèches aveugles qu'on peut espérer éviter par la chance. Elles nous visent. Elles nous sont destinées, comme les douleurs de notre vieillesse, nos regrets, nos remords :

Connais-tu le Remords, aux traits empoisonnés,
À qui notre coeur sert de cible ?
(L'Iréparrable - FdM - LIV)

On rapprochera cette image de celle du poème l'Horloge de Théophile Gautier (1811-1872), dans le recueil España :

Oui, c’est bien vrai, la vie est un combat sans trêve,
Un combat inégal contre un lutteur caché
Qui d’aucun de nos coups ne peut être touché ;
Et dans nos cœurs criblés, comme dans une cible,
Tremblent les traits lancés par l’archer invisible. (...)

Les Heures, sans repos, parcourent le cadran ;
Comme ces inconnus des chants du Moyen Age,
Leurs casques sont fermés sur leur sombre visage,
Et leurs armes d'acier deviennent tour à tour
Noires comme la nuit, blanches comme le jour.
Chaque soeur à l'appel de la cloche s'élance,
Prend aussitôt l'aiguille ouvrée en fer de lance,
Et toutes, sans pitié, nous piquent en passant,
Pour nous tirer du coeur une perle de sang,

Le plaisir vaporeux fuira vers l'horizon : Baudelaire retrouve le sens hébreu du mot "HéVèl",  qu'on trouve dans la Bible (L'Écclésiaste) : Hevel Havalim, hakol hevel, traduit par Vanité des vanités, tout est vanité. Ce mot désigne une vapeur légère, une brume matinale qui se dissipe rapidement. Et l'on songera au Poète mourant des Nouvelles méditations d'Alphonse de Lamartine (1790-1869) :

Qu'est-ce donc que des jours pour valoir qu'on les pleure ?
Un soleil, un soleil ; une heure, et puis une heure ;
Celle qui vient ressemble à celle qui s'enfuit ;
Ce qu'une nous apporte, une autre nous l'enlève :
Travail, repos, douleur, et quelquefois un rêve,
Voilà le jour, puis vient la nuit.

Ainsi qu'une sylphide au fond de la coulisse : Une sylphide est un génie de l'air, et par extension : une jeune femme élancée et gracieuse (Littré). Créé en 1832 à l'Opéra de Paris, La Sylphide était un ballet de Philippo Taglioni (1777-1871) sur un argument tiré d'un conte de Charles Nodier (1780-1844) et une musique de Jean Schneitzhoeffer (1785-1852). L'oeuvre eut un immense succès. Ce vers nous ramène au monde de la danse et du théâtre, monde artificiel et fugitif par excellence. Il faut imaginer une ballerine sortir lestement du plateau, sur un entrechat, dans un froufrou de sa robe de gaze.

Chaque instant te dévore un morceau du délice / À chaque homme accordé pour toute sa saison. L'image de la saison dans le sens de période de la vie est déjà un peu vieillie à l'époque des Fleurs du Mal. L'image poétique traditionnelle associait le printemps à la jeunesse, l'été à l'âge mur, l'automne à la vieillesse et l'hiver à la décrépitude. Ici, Baudelaire réduit la vie humaine à une seule saison, ce qui la raccourcit encore. Cette saison est orpheline, unique, et le temps la dévore, la grignote, l'absorbe, la ronge, l'engloutit. On rapprochera ce distique de l'Ennemi :

– Ô douleur ! ô douleur ! Le Temps mange la vie,
Et l’obscur Ennemi qui nous ronge le coeur
Du sang que nous perdons croît et se fortifie !
(L'Ennemi - FdM - X)

ou du Goût du Néant :

Le Printemps adorable a perdu son odeur !
Et le Temps m’engloutit minute par minute,
Comme la neige immense un corps pris de roideur ;
(Le goût du Néant - FdM - LXXX)

Et l'on pourra y trouver une correspondance avec le terrible tableau que Goya avait peint sur un mur de sa maison :

 

Saturne (Chronos) dévorant un de ses enfants -
Francisco de Goya (1746-1828) - Musée du Prado - Madrid

 

Trois mille six cents fois par heure, la Seconde / Chuchote : Souviens-toi ! - : Les secondes de la Chambre double (SdP - V) donneront également de la voix, - les potaches n'oublieront pas ici de parler de prosopopée - : Je vous assure que les secondes maintenant sont fortement et solennellement accentuées, et chacune, en jaillissant de la pendule, dit : – « Je suis la Vie, l’insupportable, l’implacable Vie ! » Cette seconde déifiée, minuscule, joint son chuchotement insidieux à la voix tonnante de l'horloge/dieu. Il y a un effet de microscope, une décomposition du temps vers l'infiniment petit. Le temps éternel de l'horloge, divisé en heures par les 24 vers du poème, se divise à présent en secondes, puis se résoudra au vers suivant dans l'instant, dans le Maintenant, ce moment insaisissable qui appartient déjà au passé lorsqu'on en prend conscience. Le rejet de Chuchote, et celui qu'on trouvera au vers suivant : avec sa voix / D'insecte, viennent heurter le rythme du poème et nous suggèrent peut-être que le temps ne passe pas toujours d'une manière très harmonieuse. Le temps de l'horloge est du temps mécanique, du temps industriel, transmis par des multitudes de rouages, de ressorts. On peut concevoir qu'il ait des ratés, des à-coups, des soubresauts. Il est haché, segmenté, fractionné, divisé en sections visuelles (les graduations du cadran, le va-et-vient du balancier) et en sections sonores (le tic-tac et les sonneries ou le carillon qui ponctuent les heures et les quarts-d'heure), il n'a ni la fluidité, ni le silence de l'ombre qui déplace sur le cadran solaire, de l'eau qui coule dans la clepsydre ou du sable qui s'écoule dans le sablier. On pourrait - on doit - également citer l'étrange Horloge si fluide du Spleen de Paris, l'oeil des chats, dans lequel les Chinois lisent l'heure : au fond de ses yeux adorables je vois toujours l’heure distinctement, toujours la même, une heure vaste, solennelle, grande comme l’espace, sans divisions de minutes ni de secondes, – une heure immobile qui n’est pas marquée sur les horloges, et cependant légère comme un soupir, rapide comme un coup d’oeil. (L'Horloge - SdP - XVI)

Rapide, avec sa voix / D'insecte, : Nouveaux rejet qui heurte le rythme et fait ressortir le mot insecte. Entomophobie du poète citadin ? L'insecte imprime souvent une peur irrationnelle, - voire un véritable dégoût - aux hommes des villes, qui ne sont guère habitués à le côtoyer. D'autant plus inquiétant qu'il est mal connu et minuscule, il s'apparente à la vermine, aux parasites qui grouillent dans les chevelures ou sur les cadavres et les charognes:

Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
D’où sortaient de noirs bataillons
De larves, qui coulaient comme un épais liquide
Le long de ces vivants haillons.
(Une Charogne - FdM - XXIX)

L’Horloge à son tour, dit à voix basse : « Il est mûr,
Le damné ! J’avertis en vain la chair infecte.
L’homme est aveugle, sourd, fragile comme un mur
Qu’habite et que ronge un insecte ! »
(L'Imprévu - Les Épaves - XVIII)

Maintenant dit : Je suis Autrefois, / Et j'ai pompé ta vie avec ma trompe immonde ! : Sur la voix tonnante de l'horloge/dieu, entre les chuchotements des Secondes, Maintenant ne peut guère dire que je suis autrefois, car Maintenant n'existe pas. Le temps de prononcer son nom, il a déjà disparu dans le passé. Et pourtant, aussi éphémère, aussi insaisissable soit-il, c'est par le maintenant que nous éprouvons l'expérience du temps. Le philosophe Gaston Bachelard (1884-1962) écrivait : Le temps n'a qu'une réalité, celle de l'Instant. Autrement dit, le temps est une réalité resserrée sur l'instant et suspendue entre deux néants. (L'intuition de l'Instant). On notera bien entendu la comparaison de la trompe immonde qui associe le temps au vampire qui suce la vie - qui suce le sang.

Remember ! Souviens-toi, prodigue ! Esto memor ! / (Mon gosier de métal parle toutes les langues.) / Les minutes, mortel folâtre, sont des gangues / Qu'il ne faut pas lâcher sans en extraire l'or ! : Ce magnifique quatrain faisait l'admiration de Paul Claudel (1868-1955) qui y voyait un superbe coup de gong, un crescendo sur deux lignes suivi d'un retour de crescendo. (Réflexions et propositions sur le vers français - NRF n° 145 du 1er octobre 1925).

La gangue est la substance qui enveloppe un minerai, ou une pierre précieuse. Le temps, c'est de l'argent, disent les hommes d'affaires, les hommes affairés. Ici, le temps, c'est de l'or. Le mortel folâtre (celui qui aime à faire gaiement de petites folies, selon Littré), tel le savetier de La Fontaire, se soucie peu de la fortune. Cette invitation au Carpe diem, cette injonction que l'Horloge nous adresse, comment Baudelaire envisage-t-il d'y obéir ? Invitation à la prière ? Faire tous les matins ma prière à Dieu, réservoir de toute force et de toute justice (Journaux intimes - Hygiène), ou invitation à la frénésie des plaisirs désordonnés, aux paradis artificiels, à l'orgie ? Il faut être toujours ivre. Tout est là : c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve. (Enivrez-vous - SdP - XXXIII). Et ne dédaignons pas le point de vue du praticien  : Ces excitations forcénées à la débauche finissent par l'effondrement du fanfaron. L'ennui de Baudelaire est un collapsus après paroxysme : il est le frère de la nausée, il sent les lendemains pourris de noces crapuleuses ; il a la langue épaisse, il parle avec une bouche d'amertume et de cendre ; la peau est fièvreuse, l'estomac barbouillé ; c'est l'ennui lié à l'accablement paralytique de la chair meurtrie, à l'éreintement ignoble de la sensualité morne ; le corps est un lac de fange ; l'esprit embourbé s'y débat, assailli de visions sinistres et d'imaginations lugubres. (L'Ennui - Étude psychologique - Émile Tardieu - Librairie Félix Alcan - Paris 1913).

Souviens-toi que le Temps est un joueur avide / Qui gagne sans tricher, à tout coup ! c'est la loi. : Impassible, certes, mais ne dédaignant pas de temps en temps de revêtir son frac, de coiffer son chapeau claque et d'aller s'encanailler dans les tripots sordides de la ville, pour y défier

Autour des verts tapis des visages sans lèvre,
Des lèvres sans couleur, des mâchoires sans dent,
Et des doigts convulsés d’une infernale fièvre,
Fouillant la poche vide ou le sein palpitant ;
(Le Jeu - FdM - XCVI)

Les accessoires de jeux, cartes à jouer, dés, étaient souvent utilisés dans les vanités. Même si ce n'est certainement pas le jeu auquel pensait Baudelaire, je ne peux m'empêcher d'évoquer la partie d'échecs qui oppose le chevalier et la Mort dans le Septième Sceau d'Ingmar Bergman (1918-2007). Mais la partie est perdue d'avance, c'est la loi, formule qui rappelle l'adage du droit romain Dura lex, sed lex - La loi est dure, mais c'est la loi :

 

Bengt Ekerot et Max von Sydow dans Le Septième sceau d'Ingmar Bergman (1957)

Le jour décroît ; la nuit augmente, souviens-toi ! / Le gouffre a toujours soif ; la clepsydre se vide. : Vases communicants, l'un se vide pendant que l'autre se remplit, le futur, toujours plus court, se résout en passé, toujours plus long, toujours plus vaste, tellement vaste qu'il fera dire au poète : J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans (Spleen - FdM - LXXVI). Les deux images sont celles du cadran solaire et de l'ombre qui s'y déplace, et de la clepsydre, horloge à eau d'une origine fort ancienne. Étymologiquement, la clepsydre est la voleuse d'eau, et de la goutte d'eau à la goutte de vie volée par l'Horloge, il n'y a qu'une nuance rouge.

Tantôt sonnera l'heure où le divin Hasard, / Où l'auguste Vertu, ton épouse encor vierge, : Le hasard, c'est Dieu qui se promène incognito, disait Albert Einstein (1879-1955). Si le Hasard est un dieu, il s'oppose au dieu de l'Horloge, car il sous-entend l'imprévu, l'aléa, l'accident, c'est le dieu de l'improbable contre le dieu de l'exactitude. Quant à la Vertu, cette Vertu que ne connaîtra jamais l'hypocrite lecteur, cette Vertu qui ne sera jamais déflorée dans la ménagerie infâme de nos vices (Au lecteur - FdM - I), elle sera, jour après jour, remise au lendemain par l'effet d'une pathologique procrastination.

Mieux que tous, je connais certain voluptueux
Qui bâille nuit et jour, et se lamente et pleure,
Répétant, l’impuissant et le fat : « Oui, je veux
Être vertueux, dans une heure ! »
(L'imprévu - Les Épaves - XVIII)

Où le repentir même (oh ! la dernière auberge !), : claire allusion à la scène 5 de l'acte V du Don Juan de Molière, et à la dernière chance que donne le Spectre à Don Juan de se repentir : Dom Juan n’a plus qu’un moment à pouvoir profiter de la miséricorde du Ciel ; et s’il ne se repent ici, sa perte est résolue.

Où tout te dira : Meurs, vieux lâche ! il est trop tard ! : Vulnerant omnes, ultima necat, était-il écrit sur le cadran de l'horloge du poème de Théophile Gautier :

Quatre mots solennels, quatre mots de latin,
Où tout homme en passant peut lire son destin :
« Chaque heure fait sa plaie et la dernière achève ! »

Je m'en voudrais de casser le moral des lectrices et des lecteurs qui me font l'honneur de parcourir ce blog, et en vieux lâche que je suis, pour adoucir un peu ces considérations macabres, je conclurai sur trois notes plus optimistes.

Une citation de Montaigne (1533-1592), tout d'abord : Je veux que la mort me trouve plantant mes choux, mais nonchalant d'elle, et encore plus de mon jardin imparfait  (Essais - I, 20)

L'andante de la Symphonie n° 101 l'Horloge de Joseph Haydn (1732-1809) :

Symphonie n° 101 de Joseph Haydn

...et une délicieuse photo de Robert Doisneau (1912-1984)

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Clément M

Freelancer et pilote, j'espère atteindre la sagesse en partageant le savoir que j'ai acquis lors de mes voyages au volant de ma berline. Curieux scientifique, ma soif de découverte n'a d'égale que la durée de demie-vie du bismuth 209.

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