Spleen baudelairien

Le terme de « spleen » est un mot appartenant à la langue anglaise, dérivé du mot grec splên qui désigne un organe, la rate, siège de la bile noire. La bile noire était rendue responsable, dans les théories médicales et philosophiques de la Grèce Antique des humeurs mauvaises, des coups de folie, touchant à la fois le cœur et l'âme. 

La notion de « spleen » n'a pas été inventée par Baudelaire. D'autres poètes avant lui y font référence, comme Diderot, Voltaire ou les frères Grimm : elle désigne alors une fatalité qui empêche toute activité.

Qui est Charles Baudelaire, le poète français ?
Baudelaire était un artiste surprenant, à la vie tourmentée et à la plume subtile ! (source : L'Express)

La mélancolie du poète

Le spleen est ainsi une sorte de mélancolie qui ôte toute envie au poète, assommé par les idées noires et le dégoût de son environnement.

De fait, cette mélancolie est le « mal du siècle », comme le dit Alfred de Musset lui-même : elle devient alors un sujet de prédilection pour les romantiques. Ce courant littéraire rassemble des artistes animés par les deux idéaux que sont l'amour et l'art, idéaux qui se trouvent à l'opposé des valeurs matérielles de plus en plus prisées par la société qui les entoure.

Cela fait du poète un homme exilé, qui ne se reconnaît pas dans un monde auquel il ne veut de toute manière pas appartenir. Les hommes de génie sont laissés en proie à eux-mêmes, au milieu d'une société mercantile débordante de vulgarité et de violence.

Avec cela, la poésie perd de son importance littéraire : dans la société du Second Empire, les poètes sont désormais insignifiants, et font partie des plus pauvres. Baudelaire se pose alors pertinemment la question de l'avenir de l'homme de lettres.

Le spleen, chez Baudelaire, correspond finalement à un état dépressif et mélancolique lié à la condition humaine. Il s'agit avant tout d'un état psychique relatif à l'angoisse existentielle du poète, dérivant de sa conscience du Mal et de la sensation du temps qui s'écoule.

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C'est parti

Le spleen dans Les fleurs du mal

Baudelaire utilise le mot « spleen » pour son titre de la première section, « Spleen et Idéal », la plus longue du recueil avec 98 poèmes.

Le terme apparaît également dans les titres de quatre poèmes (les quatre « Spleen »), mais sans jamais s'intégrer dans les vers d'une poésie. De nombreux poèmes, néanmoins, donnent à comprendre la notion à travers de multiples facettes.

Voyons lesquelles, sur la base des poèmes qui s'y réfèrent.

Mélancolie et ennui

Le spleen est d'abord entendu comme une espèce de mélancolie, caractérisant le mal-être du poète, ennuyé par un environnement qui le lasse, voire le dégoûte.

On citera ainsi différents poèmes qui s'y rapportent :

  • « Harmonie du soir » (XLVII)

valse mélancolique et langoureux vertige

  • « Causerie » (LV)

Mais la tristesse en moi monte comme la mer,
Et laisse, en refluant, sur ma lèvre morose
Le souvenir cuisant de son limon amer.

  • « Spleen » (LXXVI)

Rien n'égale en longueur les boiteuses journées,
Quand sous les lourds flocons des neigeuses années
L'ennui, fruit de la morne incuriosité
Prend les proportions de l'immortalité.

Qu'est-ce que le spleen de Baudelaire ?
Le Buveur, Toulouse-Lautrec, 1882

De tristes paysages

Évidemment, le poète ne peut pas faire sans lier son sentiment à son environnement. Le spleen est alors associé à des paysages automnaux, un décor toujours glacial et humide.

  • « De profundis clamavi » (XXX)

C'est un univers morne à l'horizon plombé,
Où nagent dans la nuit l'horreur et le blasphème ;

 

Un soleil sans chaleur plane au-dessus six mois,
Et les six autres mois la nuit couvre la terre ;
C'est un pays plus nu que la terre polaire
- Ni bêtes, ni ruisseaux, ni verdure, ni bois !

  • « Harmonie du soir » (XLVII)

Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir;
Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige.

  • « Causerie » (LV)

Vous êtes un beau ciel d'automne, clair et rose !
Mais la tristesse en moi monte comme la mer,

  • « Chant d'automne » (LVI)

Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres ;
Adieu, vive clarté de nos étés trop courts !

  • « Spleen » (LXXVIII)

Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle
Sur l'esprit gémissant en proie aux longs ennuis,
Et que de l'horizon embrassant tout le cercle
II nous verse un jour noir plus triste que les nuits

Il y a en outre une atmosphère macabre, associée aux tombeaux et aux ténèbres, qu'il s'y joint :

  • « Le Guignon » (XI)

Loin des sépultures célèbres,
Vers un cimetière isolé,
Mon coeur, comme un tambour voilé,
Va battant des marches funèbres.

  • « Remords posthume » (XXXIII)

Le tombeau, confident de mon rêve infini
(Car le tombeau toujours comprendra le poète),
Durant ces grandes nuits d'où le somme est banni,

  • « Spleen » (LXXVIII)

 Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,
Défilent lentement dans mon âme [...]

La chute

Le spleen, c'est aussi un mouvement vers le bas, une autre image du gouffre, de la chute du Paradis.

Les images y sont légions, tout au long du recueil :

  • « De profundis clamavi » (XXX)

J'implore ta pitié, Toi, l'unique que j'aime,
Du fond du gouffre obscur où mon cœur est tombé.

  • « Duellum » (XXXV)

Dans le ravin hanté des chats-pards et des onces
Nos héros, s'étreignant méchamment, ont roulé,
Et leur peau fleurira l'aridité des ronces.

- Ce gouffre, c'est l'enfer, de nos amis peuplé!

  • « Le Flacon » (XLVIII)

Voilà le souvenir enivrant qui voltige
Dans l’air troublé ; les yeux se ferment ; le Vertige
Saisit l’âme vaincue et la pousse à deux mains
Vers un gouffre obscurci de miasmes humains ;

  • « Le goût du néant » (LXXX)

Et le Temps m'engloutit minute par minute,
Comme la neige immense un corps pris de roideur ;
- Je contemple d'en haut le globe en sa rondeur
Et je n'y cherche plus l'abri d'une cahute.

 

Avalanche, veux-tu m'emporter dans ta chute ?

Quelle est l'image de Paris donnée par Boileau ?
John Martin, Le Pandemonium, inspiré de Paradise Lost, de John Milton (musée du Louvre à Paris), 1841

Angoisse de la Mort et fuite du temps

Le spleen est évidemment liée à l'angoisse de la Mort, qui finira par tout vaincre, qui est la fin ultime et menaçante.

  • « Une Charogne » (XXIX)

Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
A cette horrible infection,
Etoile de mes yeux, soleil de ma nature,
Vous, mon ange et ma passion !

  • « Réversibilité » (XLIV)

Ange plein de gaieté, connaissez-vous l'angoisse,
La honte, les remords, les sanglots, les ennuis,
Et les vagues terreurs de ces affreuses nuits
Qui compriment le coeur comme un papier qu'on froisse ?
Ange plein de gaieté, connaissez-vous l'angoisse ?

Cette peur de la mort se matérialise en parallèle par la conscience du temps qui passe. C'est l'angoisse existentielle du poète face à la condition fatalement mortelle de l'Homme qui se traduit dans les vaines lamentations d'un temps toujours fuyant.

  • L'Ennemi (X)

- Ô douleur ! ô douleur ! Le Temps mange la vie,
Et l'obscur Ennemi qui nous ronge le cœur
Du sang que nous perdons croît et se fortifie !

  • « De profondis clamavi » (XXX)

Je jalouse le sort des plus vils animaux
Qui peuvent se plonger dans un sommeil stupide,
Tant l'écheveau du temps lentement se dévide !

  • « Le Goût du néant » (LXXX)

Et le Temps m'engloutit minute par minute,
Comme la neige immense un corps pris de roideur;
- Je contemple d'en haut le globe en sa rondeur
Et je n'y cherche plus l'abri d'une cahute.

  • « Réversibilité » (XLIV)

Ange plein de beauté, connaissez-vous les rides,
Et la peur de vieillir, et ce hideux tourment
De lire la secrète horreur du dévouement
Dans des yeux où longtemps burent nos yeux avide !
Ange plein de beauté, connaissez-vous les rides ?

Perte de l'espérance

La mélancolie caractéristique du spleen, c'est alors la sensation omniprésente du Remords, qui s'impose plutôt que l'Espérance, jadis motrice.

C'est là la véritable victoire du spleen : ne plus croire, ne plus espérer.

  • « L'Irréparable » (LIV)

Pouvons-nous étouffer le vieux, le long Remords,
Qui vit, s'agite et se tortille
Et se nourrit de nous comme le ver des morts,
Comme du chêne la chenille?
Pouvons-nous étouffer l'implacable Remord?

Dans quel philtre, dans quel vin, dans quelle tisane,
Noierons-nous ce vieil ennemi,
Destructeur et gourmand comme la courtisane,
Patient comme la fourmi?
Dans quel philtre? - dans quel vin? - dans quelle tisane ?

 

[...]

 

L'Espérance qui brille aux carreaux de l'Auberge
Est soufflée, est morte à jamais!
Sans lune et sans rayons, trouver où l'on héberge
Les martyrs d'un chemin mauvais!
Le Diable a tout éteint aux carreaux de l'Auberge !

  • « Spleen » (LXXVIII)

Quand la terre est changée en un cachot humide,
Où l'Espérance, comme une chauve-souris,
S'en va battant les murs de son aile timide
Et se cognant la tête à des plafonds pourris ;

  • « Spleen » (LXXVIII)

[...] l'Espoir,
Vaincu, pleure, et l'Angoisse atroce, despotique,
Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.

Résumé

Le spleen est un état psychique en même temps qu'une condition existentielle : le poète est envahi par la souffrance, issue de la conscience du Mal et de celle du temps.

Le sentiment du spleen, d'abord psychique, finit par se diffuser dans tout ce qui entoure l'âme touchée : les décors sont humides, les corps sont marqués par le temps qui passe, le motif de la chute est omniprésent.

En résulte, pour le poète, une aboulie extrême : il est ennuyé par tout, incapable d'agir, dégoûté par le monde.

Il est même censé rendre impuissante toute création. Mais le paradoxe veut que le poète y puise justement toute son inspiration : sous sa plume, il devient plutôt une force créatrice, un nouveau sujet poétiquement, éminemment moderne - comme le prouve l'existence du recueil Les Fleurs du mal lui-même.

C'est d'ailleurs grâce au spleen que l'idéal existe...

Idéal baudelairien 

L'idéal, chez Baudelaire, peut se résumer par la volonté de voir Dieu, ou à tout le moins la beauté par laquelle celui-ci se manifeste : cette ascension morale procure une joie et une ardeur qui s'oppose à la réalité spleenétique de sa vie habituelle.

C'est par le travail que le spleen peut s'effacer, pour laisser la place à une béatitude heureuse :

Il est des jours où l’homme s’éveille avec un génie jeune et vigoureux. Ses paupières à peine déchargées du sommeil qui les scellait, le monde extérieur s’offre à lui avec un relief puissant, une netteté de contours, une richesse de couleurs admirables. Le monde moral ouvre ses vastes perspectives, pleines de clartés nouvelles. L’homme gratifié de cette béatitude, malheureusement rare et passagère, se sent à la fois plus artiste et plus juste, plus noble, pour tout dire en un mot. [...]

C’est une espèce de hantise, mais de hantise intermittente, dont nous devrions tirer, si nous étions sages, la certitude d’une existence meilleure et l’espérance d’y atteindre par l’exercice journalier de notre volonté. Cette acuité de la pensée, cet enthousiasme des sens et de l’esprit, ont dû, en tout temps, apparaître à l’homme comme le premier des biens [...]

Tous les poèmes qui ont à voir avec « l'idéal », de près ou de loin, sont issus de souvenirs ou de rêves.

Il y a ainsi les souvenirs d'enfance, ravivés par des sensations, souvent olfactives. Il y a également le grand voyage maritime réalisé par Baudelaire entre ses vingt et ses vingt-et-un an. Et, enfin, on trouve des références aux premiers temps de sa relation avec Jeanne Duval.

Quelles sont les exceptions de la phrase ?
Felix Valloton, Le Ballon, 1899

Mémoire involontaire

Baudelaire trouve dans les sens, et notamment celui de l'odorat, un fabuleux vecteur de l'idéal, à même de ressusciter les temps immémoriaux de son bonheur - ce fameux « paradis perdu » qu'est l'enfance.

Il écrit ainsi, dans « Un fantôme » :

Lecteur, as-tu quelquefois respiré
Avec ivresse et lente gourmandise
Ce grain d'encens qui remplit une église,
Ou d'un sachet le musc invétéré ?

 

Charme profond, magique, dont nous grise
Dans le présent le passé restauré !

Le rêve

Le poème « Rêve Parisien » possède des quatrains rendant bien compte de la manière dont le rêve issu du sommeil nourrit la vision de l'idéal Baudelairien :

De ce terrible paysage,
Tel que jamais mortel n'en vit,
Ce matin encore l'image,
Vague et lointaine, me ravit.

Le sommeil est plein de miracles !
Par un caprice singulier,
J'avais banni de ces spectacles
Le végétal irrégulier,

Et, peintre fier de mon génie,
Je savourais dans mon tableau
L'enivrante monotonie
Du métal, du marbre et de l'eau.

Du rêve du dormeur vient ainsi la nouveauté moderne, dont l'oxymore « enivrante monotonie » rend compte de la puissance. Sans végétation « irrégulière », voilà la ville rendue à elle-même.

Le rêve éveillé, qui comprend l'hallucination et la rêverie, possède un même potentiel. Pour Baudelaire, comme il l'affirme dans Les Paradis artificiels, « la faculté de rêverie est une faculté divine et mystérieuse, car c'est par le rêve que l'homme communique avec le monde ténébreux dont il est environné. »

Les rêves de Baudelaire tendent ainsi tous à l'infini, soit du désespoir (spleen), soit de l'aspiration (idéal).

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Nathan

Ancien étudiant de classe préparatoire b/l (que je recommande à tous les élèves avides de savoir, qui nous lisent ici) et passionné par la littérature, me voilà maintenant auto-entrepreneur pour mêler des activités professionnelles concrètes au sein du monde de l'entreprise, et étudiant en Master de Littératures Comparées pour garder les pieds dans le rêve des mots.