Une pièce ancrée dans la mythologie

Dans la mythologie grecque, Antigone est liée à plusieurs personnages :

  • Antigone est la fille d'Œdipe, roi de Thèbes. Son mythe s’inscrit donc dans la continuité de celui de son père, pour le moins tragique. En effet rappelons qu’Œdipe avait – sans le savoir – épousé sa mère (avec qui il eut quatre enfants, dont Antigone), et tué son père.
  • C’est aussi la fille de Jocaste, qui est donc à la fois sa mère et sa grand-mère. Elle finira par suicider.
  • Elle est la sœur d'Etéocle, de Polynice, et d'Ismène, les autres enfants d’Œdipe et de Jocaste. Seule Ismène survivra à la guerre des sept chefs, puis de la rébellion d’Antigone.

Le mythe d'Antigone a-t-il fait l'objet d'une adaptation au cinéma ? Extrait du film "Antigone", un film de 1961 réalisé par Yórgos Tzavéllas

Résumé de la pièce

À la mort de leurs parents ce sont les deux fils, Étéocle et Polynice, qui prennent le gouvernement de la ville de Thèbes. Afin de ne pas créer de jalousie, ils prennent la décision d’être roi tour à tour, une année sur deux. La première année, c’est Etéocle qui prend les rênes de la ville. Le problème est que son règne se déroule si bien qu’il refuse de céder sa place comme convenu à Polynice lorsque le changement de tour advient. Furieux, Polynice se réfugie à Argos et épouse la fille du Roi Adraste mais n’oublie pas Thèbes pour autant. Pour retrouver son trône, Polynice déclenche alors la guerre contre Thèbes avec l’aide du roi Adraste. Durant cette guerre, nommée guerre des 7 chefs, Polynice et Etéocle s'entretuent. La ville de Thèbes a gagné mais n’a plus de roi. C’est alors Créon, frère de Jocaste et donc oncle d’Antigone qui prend le pouvoir. Sa première décision est de rendre honneur à Étéocle en lui accordant d'importantes funérailles. Il est même déclaré héros de la ville de Thèbes. En revanche Polynice est mis du côté des traîtres : sa dépouille devra être laissée comme proie aux corbeaux et aux chacals, sans enterrement possible. Qui osera s'opposer à la décision de Créon sera puni de mort. Sauf qu’Antigone ne supporte pas cette décision car pour les grecs, ne pas avoir de funérailles signifie que son âme va errer toute l'éternité sans pouvoir aller dans le monde des morts et des ancêtres. Inconcevable et insupportable pour un Grec ! Antigone avoue alors à sa sœur Ismène ce qu'elle a l'intention de faire : enterrer en secret la dépouille de son frère Polynice. Ismène approuve mais a trop peur de désobéir donc elle n’accompagne pas sa sœur dans son projet. Elle lui dit même :

« Je cède à la force, je n'ai rien à gagner à me rebeller. »

Une fois sur place, Antigone est surprise par les gardes. Arrêtée, elle est amenée auprès de Créon. Refusant au départ de condamner à mort sa nièce, ce dernier tente de la convaincre de ne pas recommencer. Mais Antigone est déterminée : une fois libérée, elle tente une seconde fois de recouvrir de terre le corps de Polynice. Elle est de nouveau arrêtée. Elle préfère désobéir aux lois des hommes quand celles-ci sont injustes, que désobéir aux lois des dieux. Elle est alors arrêtée, jugée et enfermée vivante dans le tombeau des Labdacides, destinée à mourir de faim et de soif. Mais plutôt que de se laisser mourir ou même exécuter, Antigone se suicide par pendaison. En apprenant la nouvelle, Hemon, son fiancé et le fils de Créon, se jette dans le trou où gît sa fiancée en s'enfonçant une épée dans le ventre. Un nouveau suicide qui en provoque même un troisième puisque, accablée par le chagrin, Eurydice – épouse de Créon et donc mère d’Hemon – se suicide à son tour. Créon est plus seul que jamais.

Antigone (à Créon), dans la version de Jean Anouilh :

« Moi, je peux dire ‘non’ encore à tout ce que je n’aime pas et je suis seul juge.

Et vous, avec votre couronne, avec vos gardes, avec votre attirail, vous pouvez seulement

me faire mourir parce que vous avez dit ‘oui’ ».

À quoi pourrait ressembler Antigone aujourd'hui ? Extrait de la bande-annonce du prochain film de Sophie Deraspe, "Antigone", qui sera à l'affiche à l'automne 2019.

Pistes d'analyses

Créon

Il incarne l'ordre politique. Il est la représentation de la loi. Il rappelle la suprématie de la loi, la présente comme à respecter. Pour lui, la loi permet à tous les individus de vivre dans l'unité. La position de Créon est à comprendre à partir de la conception grecque de la cité. La cité est conçue comme un tout organique. Aristote compare la cité au corps. Le corps est vivant, il n'est pas l'addition de plusieurs organes, il constitue un tout. Chacun dans la cité doit pouvoir s'accorder autour de sa différence. S'insurger contre la loi, c'est porter à l'intégrité du tout, c'est donc détruire le tout, c'est détruire la cité en son entier. Car la loi est fondatrice. Elle est la base même de la cité. Ainsi, Créon est la parole de la loi. Il défend son pouvoir, non pour lui-même, mais pour la cité, pour le pouvoir.

Antigone

Antigone, contrairement à Polynice, est au cœur de la cité et c'est de l'intérieur qu'elle constitue un danger pour la cité. Pour elle, la loi est intérieure. Antigone pense que l'absolu est dans l'intériorité de sa conscience. Elle se place dans un rapport immédiat avec l'absolu. Elle a la volonté d'être sous la loi des dieux. Elle revendique la supériorité des lois divines intérieures à la conscience, sur les lois humaines qui lui sont extérieures. Chaque loi à sa légitimité, mais, les lois divines, Antigone les considère comme plus absolues. Antigone est conscience sacrée. Elle veut la fidélité au divin, et une fidélité absolue. Antigone est prête au sacrifice de son individualité, prête à mourir au nom de cet absolu, au nom du respect absolu de cette loi divine qui s'exprime dans son intériorité. Parallèlement, Créon aussi est prêt au sacrifice. Il veut la loi des hommes comme divine. Il la veut absolue, et il lui sacrifie son fils. En condamnant Antigone, il condamne la fiancée de son fils, il condamne son fils, il se condamne lui-même. Nous sommes là au cœur du tragique. Il y a le tragique, car chacun veut l'absolu, chacun est prêt à l'absolu, absolument. Il y a l'affront de deux héros, de deux grandeurs, de deux puissances égales.

Le mythe d'Antigone a-t-il inspiré des peintres ? Extrait du tableau de Charles Jalabert : "Œdipe et Antigone", peint en 1842. Source : arts.mythologica.fr

Origine et réécritures

La pièce de théâtre originelle est très ancienne puisqu’elle a été écrite par Sophocle vers 441 avant JC. Désormais, Antigone est un personnage mythologique très connu du grand public, notamment en raison de toutes les réécritures inspirées de la pièce d’origine. Parmi celles-ci, nous pouvons notamment citer celle de Jean Rotrou en 1637, celle de Jean Cocteau en 1922 ou encore celle de Bertolt Brecht en 1948. Cela dit, en plus de la pièce de Sophocle, nous nous intéresserons en particulier à deux autres réécritures dont celle de Jean Anouilh. C’est aujourd’hui la réécriture la plus connue du mythe d’Antigone et aussi la version la plus étudiée en classe.

Sophocle (441 avant JC)

C’est lui qui a écrit la première pièce de théâtre au sujet d’Antigone, permettant ainsi à ce mythe de traverser les siècles. Elle fait partie de la trilogie composée par Sophocle, concernant le sort d’Œdipe (après Œdipe roi et Œdipe à Colone). La portée de sa pièce est avant tout religieuse. Si Antigone s’oppose à son oncle, c’est du fait qu’elle place la loi divine avant celles des hommes et donc avant celles qui régissent le royaume. Le Créon d’origine est un tyran borné, qui cherche en quelque sorte à se substituer au divin. Il fait appel aux lois de la cité mais l’on sent que c’est surtout son orgueil de souverain qui est en jeu. Il demeure sourd à tous les arguments qui l’inciteraient à faire preuve d’empathie et donc de clémence, même lorsqu’Hemon - son propre fils et, accessoirement, fiancé d’Antigone - tente de le convaincre de revenir sur son jugement.

Jean Anouilh (1944)

Même si Jean Anouilh a fait le choix de regrouper les faits en un seul acte, le déroulement de sa pièce est assez fidèle à celle de Sophocle. Cependant beaucoup de différences sont à noter.

  • Sa tragédie commence avec l’apparition d’un chœur, qui nous présente les personnages et le contexte.
  • Il invente le personnage de la nourrice
  • D’autres n’apparaissent pas, comme le devin Tirésias
  • La portée de la pièce n’est pas centrée sur la religion, mais sur l’humain. Antigone est une enfant qui refuse les injustices relatives au monde des adultes.
  • C’est surtout sur le personnage de Créon que se concentrent les différences. Le sien a profondément pitié d’Antigone: il tente tout pour la sauver et ne cesse d’essayer de la raisonner. Créon a pour devoir de respecter la loi officielle, il agit donc en homme d’État qui fait passer les intérêts de son pays (du moins c’est ce qu’il pense) avant son amour pour sa famille.
  • Antigone peut être interprétée comme une allégorie de la Résistance, s’opposant à l’injustice du régime de Vichy. Créon pourrait être ainsi une figure déguisée de celle du maréchal Pétain. Comme les résistants, Antigone a choisi la difficulté : la rébellion.
  • La pièce d’Anouilh se déroule dans la société contemporaine de l’époque, loin du monde grec. Les anachronismes sont donc nombreux.

Quelles sont les réécritures du mythe d'Antigone ? Illustration extraite de la bande dessinée du dessinateur Jop (2019), inspirée du mythe d’Antigone. Source : ulule.com

Antigone en bande dessinée (2019)

Les réécritures du mythe d’Antigone ont dépassé les frontières du théâtre. En effet, son histoire a inspirée de nombreux peintres comme Charles Jalabert, Sébastien Norblin ou encore Benjamin Constant. Mais elle a aussi été à l’origine de nombreux opéras, dont la nationalité des compositeurs prouve d’ailleurs que ce mythe a fasciné toute l’Europe : l’italien Tommaso Traetta, l’allemand Carl Orff, ou encore le néerlandais Ton de Leeuw. Or Antigone continue à faire l’objet de réécritures, comme avec la courte bande dessinée du dessinateur Jop, qui a placé l’histoire d’Antigone dans notre monde contemporain et qui nous en offre ainsi une interprétation résolument actuelle. En effet la transposition est on ne peut plus moderne : nous sommes en 2018 et Antigone est une jeune adolescente très impliquée dans la défense d’une ZAD (une Zone à Défendre). Zadiste, elle fait donc figure d’une rebelle moderne, attachée à l’environnement et en constante opposition avec le pouvoir. Pouvoir évidemment représenté par son oncle Créon, qui n’est autre que le préfet de son état. Il est notamment averti par la police des activités illégale de sa nièce, et va ainsi tenter de la raisonner. On retrouve également d’autres personnages issus de la pièce de Sophocle, comme Ismène, qui est ici sa sœur de cœur, choisissant de lutter à ses côtés. S’adressant à un public majoritairement adolescent, ce nouveau regard peut donc être un très bon moyen pour découvrir le mythe originel.

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Alexandra

Ex professeure de français reconvertie en rédactrice web, je crois fondamentalement aux pouvoirs du chocolat, aux vertus de la lecture, et à la magie des envolées d’Edouard Baer !

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