Début
→ « prendre des tickets et faire deux heures de route ».
Phrase célèbre de l'incipit : « maman est morte ».
Étrange choix que de commencer un récit avec une telle formulation
pour parler de cet événement. Un début qui donne immédiatement le
ton de l'œuvre.

Une
technique narrative particulière entre le récit et le discours.


En
quoi cette plongée dans l'intériorité du narrateur est-elle
également une plongée dans une nouvelle conception du romanesque ?

On
cherchera à comprendre les raisons du malaise qui saisit le lecteur
à la première lecture, mais surtout à en déduire les implications
dans la construction du personnage ambigu qu'est Meursault.

LECTURE
ANALYTIQUE

I
: Une écriture désincarnée...

1
: La découverte d'une intériorité particulière.

2
: Une rupture avec les normes habituelles du roman.

3
: Une conscience particulière du personnage.

II
: Un héros lui aussi désincarné.

1
: L'indifférence de Meursault.

2
: Une logique à part et déstabilisante.

3
: L'obsession de la lucidité. ( soucis du réel )

I
: Une écriture désincarnée.

1
: Première personne et temps de l'écriture.

Omniprésence
du « je », marqueurs temporels « aujourd'hui »
; « hier » ; « demain »... font tendre le
texte vers le journal intime. Mais on ne trouve pas la logique
narrative propre à ce genre. Mais par l'emploi du passé composé,
proximité du texte avec le discours qui nous donne à voir
l'intériorité du personnage et d'une conscience. On apprend son nom
par l'allusion à celui de sa mère prononcé par le directeur de
l'asile. On devine que l'action se passe à Alger d'où l'illusion du
journal intime.


Un
lecteur isolé dans le présent d'une conscience qui se déroule sous
ses yeux. Mise à nu d'une conscience.

Oralité
apparente du discours.

Phrases
apparemment très simples. Voir les trois dernières lignes. Écriture
parfois sous forme de notes « cela ne veut rien dire » ;
« toujours à cause de l'habitude » « c'était
vrai ». Structure très simple de la phrase :
sujet-verbe-complément. Propositions placées de façon très
classique : « Comme il était occupé, j'ai attendu un peu. ».

Marque
du journal intime et gage de vérité, pas de soupçon du lecteur.

Succession
d'actions mécanisées.

Le
premier malaise arrive rapidement. Une succession d'évènements très
brève, car les faits sont consignées de la façon la plus épurée
possible. Absence frappante de mots de liaison ( asyndètes ) qui
crée l'illusion d'une succession d'actions mécanisées. « l'asile
est à deux km. J'ai fait le chemin à pied. J'ai voulu voir maman
tout de suite. »

Conclusion
partielle. Découverte d'une intériorité mais d'une intériorité
particulière, qui si elle semble s'offrir au lecteur n'en est pas
moins problématique par sa neutralité évidente.


Le lecteur se trouve face à un
genre romanesque inhabituel et perd ses repères.

2
: Absence de descriptions.

La
description est également source de malaise ou c'est plutôt
l'absence de description qui le suscite.

Les
personnages ne sont pas décrits. La mère décédée ne fait l'objet
d'aucune description, alors qu'elle est au centre de la narration. Le
parton, Céleste, Emmanuel, le concierge, le militaire sont réduits
à leurs simples prénoms ou fonction et à leur propos. Seul le
directeur de l'asile est légèrement décrit. Les lieux ne pas non
plus décrits. Donc les actions n'en prennent que plus d'importance
car le récit se concentre sur leur enchaînement. La personnalité
des personnages est passé sous silence, il n'y a aucun signe de
psychologie.

Une
complète objectivité.

L'étude
des temps et personnes conduit à parler de focalisation interne (
chaque événement est vu à travers les yeux du narrateur ).
Cependant, l'absence de description s'accompagne d'absence totale de
subjectivité, d'implication personnelle de Meursault.


Il exprime sa pensée et ses
choix, mais sans jamais s'impliquer de façon affective. « J'ai
dis oui pour ne plus avoir à parler ».

On
ne sait pas pourquoi il ne veut pas parler. Le lecteur est donc amené
à formuler lui-même des interprétations. L'impression de
neutralité est totale. Les auto corrections vont dans le même sens,
en montrant la volonté ferme de ne dire que le vrai : « aujourd'hui,
maman est morte. Ou peut-être hier. Je ne sais pas ».

Être
au plus près du réel.

On
se demande alors le but de ces exigences du récit. Est-ce dans un
but réaliste ? Mais l'absence de description tend à évincer ce
choix du réalisme.


C'est au plus près de la
conscience de Meursault que cette écriture nous place.

3
: On peut presque parler d'une conscience degré zéro.

Isolement
du temps présent.

Isolement
du présent de l'indicatif qui semble être la seule référence
possible du narrateur. « Aujourd'hui » « hier »
« demain ». Les trois instances apparaissent dès les
premières lignes.


On a l'impression que le
narrateur ne peut ni se souvenir, ni se projeter.

Disparition
de la hiérarchie.

Un
récit des évènements qui semble s'abstraire de toute échelle
d'importance. C'est peut être cette donnée qui est surtout à
l'origine du malaise. Finalement la date exacte de la mort de la mère
est un acte aussi essentiel pour le lecteur que d'expliquer pourquoi
Emmanuel a une cravate noire.


Les évènements s'enchaînent
dans la même linéarité.

Aucune
implication personnelle du héros.

Au
final une impression que le héros ne s'implique jamais dans sa
narration, tout est raconté sur le même ton.

La
narration privée des prolepses, ellipses ou ralentissements, semble
plate, machinale et désincarnée.


On en vient à se demander si,
tout comme sa narration, ce n'est pas à un héros « privé de
sens » qu'on a affaire.

II
: Un Héros lui aussi désincarné.

1
: Une indifférence totale.

La
mort de la mère.

Un
événement tragique de la mort de la mère qui ne soulève aucun
sentiment. Les premières phrases sont axées sur la date de la mort
de la mère avec auto corrections et élucubrations du narrateur.
Enchaînement entre la nouvelle de la mort et la modification de
l'emploi du temps : « je prendrai l'autobus »... Aucune
manifestation de tristesse. Les seuls éléments négatifs relèvent
du contexte et des éléments matériels, pas du vécu : « odeurs
d'essence » ; « j'ai attendu un peu ».

Enfin
le dernier paragraphe est choquant : il explique le refus d'aller
voir la mère « l'effort pour aller à l'autobus ». La
présence du tiret après « ça me prenait mon dimanche »
accroit encore ce décalage de l'explication peu glorieuse.


Plus le narrateur se force à
décrypter et expliquer ses actes, plus il semble inhumain.

Sentiments
uniquement présents chez les autres personnages.

Seuls
ceux qui l'entourent plaignent cette disparition. Mais ces marques
d'intérêt semblent le gêner. La poignée de main l'embarrasse.
Tout contact amical est considéré comme gênant.

Une
expression réduite au minimum.

Absences
de modalisateurs. Les seuls commentaires que se permet le narrateur à
propos de tout autre chose que la mort de la mère : « j'étais
un peu étourdi ». ( en montant les étages ? )

2
: Une logique à part et déstabilisante.

Étrange
utilisation des connecteurs logiques.

La
logique de la narration est aussi déconcertante. Les quelques
connecteurs utilisés sont marquants. Voir la scène avec le patron
« en somme, je n'avais pas à m'excuser », la réflexion
du narrateur consiste à trouver les raisons de l'attitude peu
agréable du patron, qui viendraient du caractère « non
officiel » du deuil. Le lecteur a du mal à suivre le
raisonnement. De même dans le dernier paragraphe, « Elle
aurait pleuré si on l'avait retirée de l'asile... », le
« pour cela » est loin d'être évident. Parce que sa
mère est habituée ? Parce qu'elle n'aurait pas voulu sortir de
l'asile ?


La logique de la réflexion nous
échappe et accroît son aspect sordide.

La
nécessité du lecteur de combler les manques.

Un
lecteur finalement obligé de combler les manques. Et de rajouter des
connecteurs logiques où il ne sont pas. Mais le lecteur ne comble
jamais ces manques à l'avantage de Meursault : c'est toujours
l'explication la plus négative qui vient à l'esprit, toujours
l'attitude la plus sordide que l'on comprend.

3
: L'obsession de la lucidité.

Les
marques implicites de l'affectif.

Peut
être qu'il faut lire son attitude étrange sous un autre angle, et
qu'il existe véritablement de l'affectif : la marque d'un choc ?
D'un déni ? Qui le ferait réagir étrangement, comme un
traumatisme. De la même façon « j'ai voulu voir maman tout de
suite » indique un côté précipité, la marque d'un trouble
certain. Enfin, le dernier paragraphe, entre les remarques
impersonnelles et choquantes, montre cependant un souci de son
bien-être. Il n'est pas indifférent au récit des derniers mois de
sa mère, fait par le directeur, et l'emploi du terme « maman »
et non « mère » reste un indice d'affection.

Un
sentiment de culpabilité.

C'est
le seul sentiment qui transparaît clairement dans le texte. Que ce
soit lorsqu'il parle à son parton « ce n'est pas de ma faute »
« je n'aurais pas dû dire cela » ou au directeur « j'ai
cru qu'il me reprochait quelque chose ». S'excuser de la mort
de sa mère c'est en quelque sorte en faire un événement important.
Finalement, on peut comprendre à travers cet incipit qu'on a affaire
à un homme qui cherche à se persuader lui, et les autres, qu'il a
fait en sorte que sa mère meure heureuse.

Une
dimension prophétique.

Cet
incipit concentre en réalité tous les éléments qui seront retenus
contre Meursault lors de son procès. Maladresse dans les
justifications à l'internement de sa mère, actions mécaniques,
apparente froideur, et le malaise qui rend douteuses les motivations
et actions du personnage.

Conclusion.

Un
incipit particulièrement déconcertant. Le lecteur est coupé des
codes habituels du genre romanesque, il est placé devant la
conscience d'un personnage dont il peine à comprendre le
fonctionnement. Le lecteur ne trouve pas les réactions émotionnelles
attendues. Le malaise créé chez le lecteur rend le personnage
antipathique. Son refus d'interpréter ses actes n'est pas tant la
preuve d'un refus de communication ou d'une dimension « monstrueuse »
du personnage, que le refus de ne donner qu'une seule signification à
ses actes.

C'est
au lecteur d'apprécier et de combler les lacunes de la narration,
mais aussi de rester ouvert à la différence, et surtout de
s'interroger sur cette personnalité déstabilisante.

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