L'extrait commenté

Tout à coup, à travers la rêverie profonde où j’étais tombé, je vis la ronde hurlante s’arrêter et se taire. Puis tous les yeux se tournèrent vers la fenêtre que j’occupais. – Le condamné ! le condamné ! crièrent-ils tous en me montrant du doigt ; et les explosions de joie redoublèrent.

Je restai pétrifié.

J’ignore d’où ils me connaissaient et comment ils m’avaient reconnu.

– Bonjour ! bonsoir ! me crièrent-ils avec leur ricanement atroce. Un des plus jeunes, condamné aux galères perpétuelles, face luisante et plombée, me regarda d’un air d’envie en disant : – Il est heureux ! il sera rogné ! Adieu, camarade !

Je ne puis dire ce qui se passait en moi. J’étais leur camarade en effet. La Grève est sœur de Toulon. J’étais même placé plus bas qu’eux : ils me faisaient honneur. Je frissonnai.

Oui, leur camarade ! Et quelques jours plus tard, j’aurais pu aussi, moi, être un spectacle pour eux.

J’étais demeuré à la fenêtre, immobile, perclus, paralysé. Mais quand je vis les cinq cordons s’avancer, se ruer vers moi avec des paroles d’une infernale cordialité ; quand j’entendis le tumultueux fracas de leurs chaînes, de leurs clameurs, de leurs pas, au pied du mur, il me sembla que cette nuée de démons escaladait ma misérable cellule ; je poussai un cri, je me jetai sur la porte d’une violence à la briser ; mais pas moyen de fuir. Les verrous étaient tirés en dehors. Je heurtai, j’appelai avec rage. Puis il me sembla entendre de plus près encore les effrayantes voix des forçats. Je crus voir leurs têtes hideuses paraître déjà au bord de ma fenêtre, je poussai un second cri d’angoisse, et je tombai évanoui.

Le Dernier jour d'un condamné, Victor Hugo, extrait du chapitre 13

Méthode du commentaire composé

On rappellera ici la méthode du commentaire composé vu en cours francais :

Partie du commentaireViséeInformations indispensablesÉcueils à éviter
Introduction- Présenter et situer le texte dans le roman
- Présenter le projet de lecture (= annonce de la problématique)
- Présenter le plan (généralement, deux axes)
- Renseignements brefs sur l'auteur
- Localisation du passage dans l'œuvre (début ? Milieu ? Fin ?)
- Problématique (En quoi… ? Dans quelle mesure… ?)
- Les axes de réflexions
- Ne pas problématiser
- Utiliser des formules trop lourdes pour la présentation de l'auteur
Développement- Expliquer le texte le plus exhaustivement possible
- Argumenter pour justifier ses interprétations (le commentaire composé est un texte argumentatif)
- Etude de la forme (champs lexicaux, figures de styles, etc.)
- Etude du fond (ne jamais perdre de vue le fond)
- Les transitions entre chaque idée/partie
- Construire le plan sur l'opposition fond/forme : chacun des parties doit contenir des deux
- Suivre le déroulement du texte, raconter l'histoire, paraphraser
- Ne pas commenter les citations utilisées
Conclusion- Dresser le bilan
- Exprimer clairement ses conclusions
- Elargir ses réflexions par une ouverture (lien avec une autre œuvre ? Événement historique ? etc.)
- Les conclusions de l'argumentation- Répéter simplement ce qui a précédé

Ici, nous détaillerons par l'italique les différents moments du développement, mais ils ne sont normalement pas à signaler. De même, il ne doit pas figurer de tableaux dans votre commentaire composé. Les listes à puces sont également à éviter, tout spécialement pour l'annonce du plan.

En outre, votre commentaire ne doit pas être aussi long que celui ici, qui a pour objectif d'être exhaustif. Vous n'aurez jamais le temps d'écrire autant !

Commentaire de l'extrait

Introduction

Victor Hugo est un auteur français du XIXème siècle. Il est tout à la fois connu pour ses oeuvres poétiques, théâtrales et romanesques. Mais il était aussi un grand défenseur des droits, engagé politiquement pour les plus pauvres et pour les injustices, à travers ses oeuvres autant que son action politique.

Le dernier jour d'un condamné, publié en 1829, fait partie de ces oeuvres engagées-là. Il y fait parler un condamné à mort, quelques semaines avant son passage à l'échafaud. Le lecteur lit ses pensées tandis que la date de son exécution approche, sans qu'on sache qui il est réellement et ce qu'il a fait pour subir un tel sort. Il s'agit, de fait, d'un réquisitoire contre la peine de mort.

Dans le passage qui nous intéresse ici, le condamné vient d'observer de la fenêtre de sa cellule le départ des forçats. Puis, ce qui constitue notre extrait, vient le temps où ce sont les forçats qui le remarquent et où il devient le centre de leur attention.

Annonce de la problématique

En quoi le narrateur subit-il une nouvelle fois la révélation de sa condition ?

Annonce du plan

Nous verrons dans un premier temps en quoi s'agit-il d'une scène théâtrale qui vise à la révélation. Dans un second temps, nous analyserons la manière dont le condamné perçoit sa condition, qui lui est révélée.

Quelle est la liste des ouvrages conseillés au lycée ? Le XIXème siècle est riche en grandes œuvres, du romantisme au réalisme, d'Hugo à Zola !

Développement

Une représentation théâtrale

Il convient d'analyser en quoi cette scène a tout d'une scène de théâtre. D'abord parce que le narrateur est au centre d'un spectacle. Aussi, parce que les forçats agissent comme des spectateurs. Et, enfin, dans la manière dont le condamné vit son illusion en fin d'extrait.

Un narrateur au centre du spectacle

Le « Tout à coup » qui introduit notre extrait marque un renversement de perspective, qui rompt avec la scène précédente dans laquelle le narrateur observait les forçats en train de partir. Désormais, il est celui qui est observé ; autrement dit, il devient l'acteur-personnage.

Ce renversement est également marqué par l'opposition « rêverie profonde » et « je vis » : avant, il était hors du temps et, d'un seul coup, il est brutalement renvoyé à la réalité qui l'appelle.

Il devient ainsi l'objet du spectacle, comme en témoignent la formule tardive : « être un spectacle pour eux ». De fait, les yeux sont tournés vers lui (« tous les yeux se tournèrent vers la fenêtre que j'occupais »), les doigts le montrent (« me montraient du doigt »), les paroles l’invectivent (« le condamné ! Le condamné ! Crièrent tous »). Tous les actes des forçats sont dirigés vers sa personne : il est au centre de l'attention.

On peut également souligner que le narrateur, pour ceux qui le voient, n'a pas d'autre personnalité que sa condition. C'est un personnage, un archétype, puisqu'il est « le condamné ».

Que pense Victor Hugo de la peine de mort ? Eugène Delacroix, Le Prisonnier de Chillon, 1834

Les forçats comme spectateurs

Car les forçats investissent eux-mêmes le rôle du public. Ils agissent comme le ferait une foule devant un spectacle, avec des réactions grotesques, bruyantes et emplies de moquerie. Quand un « Adieu » devrait être solennel et triste, leurs « explosions de joie redoublent ». Cela contribue à faire de la mort du condamné une illusion, quelque chose d'irréel - exactement comme l'on peut rire de la mort de quelqu'un devant un film ou une pièce de théâtre.

La formule « ils me faisaient honneur » fait également penser aux hommages que rendent les spectateurs à l'acteur, lorsqu'ils l'applaudissent à la fin d'une pièce.

Il convient enfin d’analyser la métaphore : « La Grève est sœur de Toulon. ».

La place de la Grève est la place sur laquelle le condamné sera bientôt exécuté, tandis que le bagne de Toulon est le bagne auquel se destinent les forçats qui sont en instance de départ. Il comprend alors qu'il peut devenir lui-même le spectacle ; le lecteur, lui, comprend qu'il l'est déjà : il est déjà « le condamné ».

Une scène en solitaire

Mais, enfin, dans la deuxième partie de l'extrait, à partir de « J’étais demeuré à la fenêtre, immobile, perclus, paralysé. », alors qu'il vient de comprendre qu'il aurait pu aussi « être un spectacle pour eux », il va vivre en plein l'illusion théâtrale et, par l'entremise de la folie, devenir l'acteur d'une pièce fantastique.

Il faut rappeler qu'il est seul dans sa cellule et que celle-ci, de fait, est assimilable à une scène.

Ainsi, on trouve des verbes relatifs à l'illusion : « sembla » par deux fois, « cru », « paraître ». Et, de même, l'oxymoreFigure par laquelle on allie de façon inattendue deux termes qui s'excluent ordinairement », CNRTL) « infernale cordialité » participe de la folie dont souffre le narrateur, puisqu'une cordialité, dans le domaine de la réalité, ne peut être infernale.

En rappelant que, selon les logiques classique et théorique du théâtre, le propre de ce genre est de révéler au spectateur quelque chose de lui-même, il devient évident que le fait d'avoir été spectateur de la première scène (ici absente de l'extrait), le narrateur obtient la violente révélation de sa condition.

Comment vit un condamné à mort selon Victor Hugo ? Jean-Pierre Norblin de La Gourdaine, Pendaison de traîtres in effigie, 1794

Qui le renvoie à sa destinée

Une affirmation extérieure révélatrice

Les premières paroles que lui adresse « la ronde hurlante » se résument au seul mot, crié deux fois comme un martèlement : « Le condamné ». A la faveur de cette apostrophe, le narrateur saisit à nouveau qui il est, comme en témoigne sa pétrificationJe restai pétrifié »). Il ne peut plus bouger car le choc est trop difficile à supporter.

L'utilisation du verbe « reconnu » est également porteuse de sens. « Reconnaître », c'est « identifier », c'est-à-dire donner une identité. Ici donc, les condamnés donnent au narrateur son identité de condamné ; il se définit ainsi pour les autres et, partant, pour lui-même.

C'est bien ce qu'il se passe : il souscrit aux paroles des autres condamnés, il accepte leur définition de son être, comme en témoignent les deux phrases : « J’étais leur camarade en effet » et « Oui, leur camarade ! ».

Une incapacité à se rebeller

Il est finalement piégé, incapable de se défaire de sa condition. Pour preuve de son impuissance, on trouve un large champ lexical relatif à l'immobilité : « pétrifié », « ignore », « ne puis » (et la phrase en entier : « Je ne puis dire ce qui se passait en moi. » : qui dit sa posture passive) ; « frissonnai », « immobile », « perclus », « paralysé ».

L'accumulation présente dans la formule « J’étais demeuré à la fenêtre, immobile, perclus, paralysé. » a le même sens : elle crée une amplification au sujet de son impuissance. Il est tout à la fois prisonnier de la société, et prisonnier de son être.

Avec en point d’orgue, l’anaphore sur « quand », qui se termine par une impuissance, malgré ces efforts pour s’en sortir :

« Mais quand je vis les cinq cordons s’avancer, se ruer vers moi avec des paroles d’une infernale cordialité ; quand j’entendis le tumultueux fracas de leurs chaînes, de leurs clameurs, de leurs pas, au pied du mur, il me sembla que cette nuée de démons escaladait ma misérable cellule ; je poussai un cri, je me jetai sur la porte d’une violence à la briser ; mais pas moyen de fuir. »

On remarquera l'omission du « il n'y avait » dans la proposition conclusive : « mais pas moyen de fuir », comme si le narrateur, épuisé, abandonnait, et se laissait tout entier dominer par ce qu'on lui impose.

De fait : il est déjà condamné, et il l’éprouve à chaque instant. Condamné à quoi ? A mourir, et aller en enfer.

Une métaphore de l’enfer

Comment le condamné à mort vit-il sa condamnation ? Nicolas François Octave Tassaert, La Tentation de saint Hilarion, 1857

Car le dernier paragraphe de notre extrait est une métaphore de l'enfer, c'est-à-dire l'endroit où il se destine à aller, une fois la peine de mort accomplie. Mais le narrateur est déjà en enfer, dans cette cellule. Il s’en rend compte à la faveur de ce délire qui lui fait voir les forçats, qui s’approchent de lui (« escaladait », « de plus près encore ») jusqu’à, semble-t-il, l’emporter. Les autres prisonniers sont ainsi des démons : « infernale cordialité », « chaînes », « démons ».

Le voilà comme un damné, tout entier soumis à la peur. On relève le champ lexical relatif à l'effroi : « pétrifié », « atroce », « luisante », « frissonnai », « paralysé », « infernale », « fracas », « effrayantes », « hideuses », « angoisse ». Enfin, n'en pouvant plus, il tombe (mot fort de son sens, puisque l'enfer se situe sous terre, et on y tombe) évanoui : sa peur ainsi que la présence révélatrice des autres sont insoutenables.

Conclusion

Dans cet extrait, Victor Hugo montre toute la détresse qu'un condamné à mort peut subir. Alors même qu'il se trouve encore dans l'existence, il est réalité en marge.

D'une part, les autres le mettent en marge, en le considérant comme une espèce de bête de foire. D'autre part, cette condition est insoutenable pour l'esprit : le délire saisit le condamné, et il ne peut plus vivre de manière apaisée.

Ouverture

On pourrait penser, d’une manière un peu anachronique, à la formule de Sartre dans Huis-clos : « L’enfer, c’est les autres. ». Le condamné à mort, selon la vision d'Hugo, subit sa condition de mortelle au sein même de la vie, entouré de ces autres qui lui rappellent sans cesse sa destinée.

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Nathan

Ancien étudiant de classe préparatoire b/l (que je recommande à tous les élèves avides de savoir, qui nous lisent ici) et passionné par la littérature, me voilà maintenant auto-entrepreneur pour mêler des activités professionnelles concrètes au sein du monde de l'entreprise, et étudiant en Master de Littératures Comparées pour garder les pieds dans le rêve des mots.