La tragédie paraît un genre «périmé» après Corneille et Racine, et le public se désintéresse des intrigues religieiJse et mythologiques trop éloignées du présent de leur actualité et surtout de la réalité sociale. Quant à la comédie, les auteurs cherchent à se débarrasser de la caricature des bour:geois telle que Molière a pu la· pratiquer~ Ils redoutent un rire trop subversif, à une époque où il faut rendre à la société civile ses . lettres de noblesse et éduquer les esprits au beau et à l'honnête. Le « comique» devient

. un enjeu moral et politique: le théâtre doit « éduquer» une nouvelle classe moyenne en cours de constitution. La comédie perd un peu de sa franche gaieté et gagne un côté . « moralisateur ».

Marivaux invente la comédie« psychologique» : la psychologie de la femme y tient une place importante.· Ses. thèmes de prédilection sont la naissance du sentiment amoureux, les complications liées aux préjugés dus à la naissance, le manque de confiance, le mariage contrarié (comme chez Molière, mais chez Marivaux, "obstacle n'est plus la barrière sociale, mais celle de la psychologie, du sentiment).

Beaumarchais reprend ce thème traditionnel : Dans LBDS, le mariage de Rosine et du Comte Almaviva est menacé par les projets du docteur Bartholo, type du vieux barbon. Il renouvelle ce thème en en faisant l'enjeu principal du MDF avec le mariage des valets,

On observe dons un redéfinition des genres, les personnages n'incarnent pas le ridicule ni des vices particuliers: il s'agit de rire devant ùn spectacle avant tout galant.

UN RENOUVEAU DES GENRES : LES THEORIES DE DIDEROT

Dans la seconde pqrtie du 17 ème siècle, la hiérarchie des genres était claire: la tr!1gédie, genre· noble mettant en scène des personnages de haut rang en proie à des pct.ssions dont l'issue est la mort, représente l'idéal héroïque de la noblesse.

L~ comédie, elle, mettait en scène des personnages de basse condition, ou des bourgeois. souvent caricaturés. Les thèmes dominants relèvent du quotidien.

Mais au 18 ème siècle, cette vision tranchée des genres ne correspond plus au goût du public: il demande davantage de réalisme et une fidélité à la réalité quotidienne.

Diderot va redéfinir les frontières entre les genres et propose de distinguer: le genre tragique

le genre sérieux (qui peut prendre la forme de la comédie sérieuse = comique dans le genre sérieux, ou la forme du drame =.tragédie domestique)

la comédie

Le drame apparaît donc comme un genre intermédiaire. Les personnages et sujets sont empruntés aux situations familiales et sociales familières à la bourgeoisie.

Beaumarchais ironise' sur cette classification des genres dans Le BDS : «Les Citoyens

, ridicules et les rois ,malheureux, voilà tout le théâtre existant et je me le tiens pour dit ». Dans le MDF, (Préface) .il dit également: «Les vices, les abus, voilà ce qui ne change point, mais se déguise en mille formes sous le masque des mœurs dominantes: leur arracher ce masque et les montrer à découvert, telle est la noble tâche de l'homme qui se voue au théâtre. »

, C'est bien la mission remplie par Marceline (III, 16) dans LMDF quand elle dénonce la condition des femmes, et la servitude dans laquelle elles sont maintenues dans une société dominée par les hommes. Le personnage du comte sert également ,à arracher le masque du libertinage masculin qui n'est qu'un moyen de couvrir le harcèlement dont sont victimes les personnages féminins de condition inférieure, ici Suzanne.

Pour Diderot, de même que dans un tableau, le théâtre doit peindre les' hommes de son siècle, non autour d'un « caractère» mais autour d'une« condition ».

Beaumarchais se sert lui aussi du tableau dans LMDF dans ses fins d'actes (I, 10 / V, 19), pour présenter un groupe en scène, en mouvement et non figé. Le «tableau» a ici

une valeur plÙs esthétique que moralisatrice.                                                                    '

LE MARIAGE DE FIGARO : ENTRE TRADITION ET RENOUVEAU

l'héritaQe

- on retrouve dans le MDF le goût de se moquer de l'actualité: la vénalité des charges lors du procès de Figaro, le sort des femmes (III, 16) la censure, la condition des éc~ivains' (Monologue V, sc.3).

On pe~tmême voir une illusion à la propre actualité de l'auteur lorsqu'il est'fait allusion à la « retraite écono-mique» dans u~ « château fort », phrase qui peut 'se lire çomme une allusi?n à l'emprisonnement de Beaumarchais en 1773.

- le couple maître-valet est un ressort de l'intrigue, c'est aussi le thème du valet qui aide son jeune maître à lutter contre l'autorité des anciens pour rétablir une harmonie brisée.

On voit aussi une évolution deS relations' maître/valet tendues entre fidélité et désirs

, d'émancipation. Dans le premier volet de la trilogie, Figaro est un adjuvant du Comte: il l'aide à conquérir Rosine, la future comtesse. Dans la deuxième pièce, ils deviennent rivaux: le comte convoite la fiancée de Figaro, obligeant celui-ci à le tromper, à intriguer contre lui'. l'étTancipation du valet se fait au détriment de I~autorité du maître.

- on lit l'influence des fabliaux et farces mais aussi celle de Molière. Nombre des pièces de Molière s'organisent autour d'un valet au serviCe d'un jeune maître dont 1 sert les intérêts. On retrouve aussi la servante à l'oeil aiguisé avec Dorine dans Tartuffe qui comprend avant les autres les manipulations, et Suzanne chez Beaumarchais, servante

. vive, habile et intelligente.

Le Renouveau

Les personnages-types sont renouvelés au 18 ème. Le rôle des valets grossiers décline au profit du valet intrigant. On retrouve bien le vieux barbon autoritaire, jaloux, méfiant, mais aussi rusé et intelligent.

Le comte incarne au début de la trilogie le jeune premier amoureux, mais son personnage!, devient plus problématique en vieillissant.'i

Figaro héritier des valets fourbes et ingénieux de la commedia dell'arte ne se réduit

. cependant pas à ce type. Au début du Barbier, il est libre et établi comme barbier, et entre de son plein gré au service du comte dont il va chercher à s'affranchir. Beaumarchais introduit une nouvelle caractéristique dans sa. dramaturgie : la tension entre le caractère et la condition,

«Je veux que la situation de tous les personnages soit en opposition constante avec leurs désirs et le caractère que je, leur ai donné.» Essai sur le Genre Dramatique Sérieux.

Figaro montre cette dualité qui dénonce le décalage entre ses talents et le peu de reconnaissance sociale qu'il a obtenu.

Les unités de temps et lieu sont mises à mal: la pièce est. un enchevêtrement de situations et de rebondissements, qu'il faut faire tenir dans une unité temporelle classique de 24 heures. La pièce commence le matin des noces de Figaro et Suzanne et ·elle se termine une fois la nuit tombée. L'espace est sans cesse éclaté, démultiplié en cachettes, comme le cabinet de toilette de la comtesse (II) où Se cachent Suzanne, Chérubin, ou les pavillons de l'acteV qui abritent les rendez-vous secrets.

Une nouvelle conception de l'intrique

La pièce est construite autour de trois intrigues. La rivalité entre' Figaro et le Comte pour la possession de Suzanne, Marceline et ses projets de Mariage avec Figaro, l'idylle entre ta comtesse et Chérubin. Viennent ensuite se greffer des intrigues secondaires: mariage Bartholo/Marceline, aventures amoureuses de Fanchette avec le Comte et Chérubin. Les personnages sont tantôt alliés tantôt rivaux. Les alliances entre personnages sont instables.

Les situations ne cessent de s'inverser tout au long de la pièce.

Le mélange des genres dans la pièce

Diderot refusait le mélange des genres, Beaumarchais le pratique dans te MDF, où il joue sur divers registres: le sérieux, le pathétique et même parfois le tragique.

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Mathieu

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