Ces
deux documents sont des textes appartenant à la littérature du 18e
siècle ; ils abordent tous deux le thème de l'esclavage. Le premier
texte est un article extrait de l'Encyclopédie, ouvrage
pléthorique auquel ont participé de nombreux philosophes des
Lumières entre 1751 et 1772. Le second texte est extrait de Candide
ou l'Optimisme de Voltaire, écrit en 1759 : c'est un conte
philosophique dans lequel Candide, personnage naïf et inexpérimenté
en début de texte, apprend combien le mal dirige le monde.

On
verra comment ces deux textes qui défendent des valeurs sensiblement
identiques utilisent des moyens différents pour mener à bien leur
dénonciation.

Ces
deux textes abordent tous deux le thème de l'esclavage pour le
dénoncer avec virulence, au nom de valeurs communes. L'esclavage est
tout d'abord dénoncé au nom du principe d'égalité entre les êtres
humains. Dans le texte 1, l'auteur oppose de façon stricte les
principes moraux de la religion comme des lois naturelles à cette
pratique : c'est un « négoce qui viole la religion, la morale,
les lois naturelles ». La déclinaison des trois sources qui
fondent l'éthique ( la religion, la conscience personnelle et
l'instinct d'altruisme ) renforce le caractère universel et absolu
de ce respect de l'autre. Voltaire dans le texte 2 dénonce également
l'esclavage et le non respect du principe d'égalité entre les
hommes. Après un échange entre le « Nègre » et Candide
qui vise à décrire les conditions d'existence, la chute du passage
est celle-ci « c'est à ce prix que vous mangez du sucre en
Europe ». Les européens sont directement visés dans cette
assertion ; ils sont complices de l'esclavagisme, et, par leur
consommation, les garants de l'inégalité entre les hommes. La
seconde valeur défendue par les deux textes est la liberté : dans
le texte de Jaucourt, le champ lexical de la marchandise est très
présent ( « achat » ; « négoce » ;
« commerce de ce genre » ; « acheter » ;
« objet de censure » ; « ni vendus, ni achetés, ni
payés à aucun prix » ). Ce champ lexical est associé à des
termes péjoratifs : « réduire » ; « viole »
; « crime » ; « atroce ». Par ailleurs, le
principe fondamental de liberté s'appuie sur un contre-argument de
l'auteur : si la morale peut cautionner un tel crime, alors il ne
peut plus exister de justice puisque tout crime peut alors être
légitimé. Il renvoie dans un deuxième temps la liberté à un
droit inaliénable qui ne peut point être « un objet de
commerce ». On note l'effet de boucle par apport au début du
texte. La liberté est aussi abordée de façon plus implicite dans
le second texte. Voltaire, par l'usage de la symétrie acte /
sanction qui montre la privation de la liberté ( « Quand
nous...et que..., on nous coupe » ; « Quand nous
voulons... on nous coupe » ). Cette clôture des phrases, et
l'utilisation du « on » anonyme et auteur d'une action
systématique, montrent de façon métaphorique l'enfermement de
l'esclave.

Si
ces deux textes défendent des valeurs similaires, ils n'emploient
cependant pas les mêmes moyens littéraires.

La
dénonciation de l'esclavage se fait sur des modes différents dans
les deux textes. Le genre des textes et le type d'argumentation sont
différents. Tout d'abord, on observe que la forme choisie par
Jaucourt et Voltaire est différente : Jaucourt choisi de dénoncer
l'esclavage au sein d'un article de l'Encyclopédie. Le texte
n'est acquiert que plus de force argumentative, puisqu'aussi bien le
dictionnaire que l'encyclopédie sont des types de textes réputés
objectifs par leur spécificité didactique. Cet article contient
donc a priori la légitimité et le crédit qu'on peut accorder à un
ouvrage de vulgarisation des connaissances. Mais sa particularité
est d'être subjectif : La présence d'adjectifs traduisant une
modalisation ( = prise de position du locuteur visible dans son
discours par les indices de son jugement ) le montre. On relève par
exemple les mots « malheureux » ; « atroce ».
Voltaire, quand à lui, choisit la forme du Conte Philosophique pour
dénoncer l'esclavage. Ce dernier n'est plus dénoncé directement,
mais par le biais d'une fiction narrative qui inclut un dialogue
entre les personnages. La modélisation est légère : seul le mot
« pauvre » dans l'expression « ce pauvre homme »
montre un parti-pris du narrateur. Le dialogue constituent
l'essentiel du texte. On en vient au choix du type d'argumentation.
Les deux textes fonctionnent sur la base de types d'arguments
différents. Dans le premier, l'argumentation est directe ; les
tournures négatives et l'utilisation de verbes à valeurs morale qui
traduisent un jugement le montrent : « il n'y a point » ;
« ne sont point » ; « ils ne sont donc pas »
; « aucun homme n'a » ; « ne sont point » //
« peut être justifié » ; « qu'on ne puisse
légitimer » ; « il ne peuvent être ». Ces
tournures réfèrent de façon directe au droit, à ce qui peut ou
pas être, et à ce qui ne doit pas exister. L'argumentation est
directe et explicite.

Dans
le seconde texte, en revanche, l'argumentation est indirecte et
implicite. L'utilisation de la fiction argumentative diffère l'effet
de chute à la fin du texte. Les formules restrictives « ne...que »
montrent l'état de pauvreté et de misère de l'esclavage, et le
caractère odieux de l'esclavage : « n'ayant plus que » ;
« pour tout vêtement ». L'expressivité du nom
« Vanderdendur » ( « le vendeur à la dent dure »
) associe de façon phonétique le négoce pratiqué à la cruauté
du maitre.

Enfin,
la disproportion entre les atrocités commises ( « couper la
main » ; « couper la jambe » ) et la « faute »
imputée ( « la meule nous attrape » ; « nous
voulons nous enfuir » ) renforce le caractère odieux du
traitement fait à l'esclave. C'est donc grâce à l'expressivité
des termes choisis et au fonctionnement implicite de l'argumentation
que Voltaire dénonce l'esclavage. L'ironie et les propos allusifs
servent une argumentation indirecte.

Aussi
bien Voltaire que Jaucourt dénoncent l'esclavage dans ces deux
textes, en montrant combien l'égalité entre les hommes et la
liberté sont deux valeurs inaliénables et universelles. Cependant,
ils l'illustrent de façon différente. L'un choisit une
argumentation directe sous la forme de l'article de dictionnaire,
l'autre une argumentation indirecte sous la forme d'un conte
philosophique au registre ironique. On retrouve ici les deux biais
utilisés par les auteurs du 18e pour contourner la
censure : la légitimité d'une forme littéraire, préétablie qui
donne du crédit au discours ( dictionnaire ou encyclopédie ), ou le
regard naïf d'un personnage voyageur qui, par son apprentissage et
son étonnement, découvre et fait découvrir presque innocemment les
atrocités de son siècle ( thème du regard étranger sur le monde
et la société française du 18e siècle ).

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Mathieu

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