Texte

   Il n'est pas donné à chacun de prendre un bain de multitude: jouir de la foule est un art; et celui-là seul peut faire, aux dépens du genre humain, une ribote de vitalité, à qui une fée a insufflé dans son berceau le goût du travestissement et du masque, la haine du domicile et la passion du voyage.
Multitude, solitude: termes égaux et convertibles pour le poète actif et fécond. Qui ne sait pas peupler sa solitude, ne sait pas non plus être seul dans une foule affairée.
Le poète jouit de cet incomparable privilège, qu'il peut à sa guise être lui-même et autrui. Comme ces âmes errantes qui cherchent un corps, il entre, quand il veut, dans le personnage de chacun. Pour lui seul, tout est vacant; et si de certaines places paraissent lui êtres fermées, c'est qu'à ses yeux elles ne valent pas la peine d'être visitées.
Le promeneur solitaire et pensif tire une singulière ivresse de cette universelle communion. Celui-là qui épouse facilement la foule connaît des jouissances fiévreuses, dont seront éternellement privé l'égoïste, fermé comme un coffre, et le paresseux, interné comme un mollusque. Il adopte comme siennes toutes les professions, toutes les joies et toutes les misères que la circonstance lui présente.
Ce que les hommes nomment amour est bien petit, bien restreint et bien faible, comparé à cette ineffable orgie, à cette sainte prostitution de l'âme qui se donne tout entière, poésie et charité, à l'imprévu qui se montre, à l'inconnu qui passe.
Il est bon d'apprendre quelquefois aux heureux de ce monde, ne fût-ce que pour humilier un instant leur sot orgueil, qu'il est des bonheurs supérieurs au leur, plus vastes et plus raffinés. Les fondateurs de colonies, les pasteurs de peuples, les prêtres missionnaires exilés au bout du monde, connaissent sans doute quelque chose de ces mystérieuses ivresses; et, au sein de la vaste famille que leur génie s'est faite, ils doivent rire quelquefois de ceux qui les plaignent pour leur fortune si agitée et pour leur vie si chaste.

C’est un poème argumentatif d’un nouveau genre qui exprime une nouvelle forme de poésie : la modernité. « Toute poésie est de circonstance » Goethe.

Pbl : Comment met-il en place dans  ce poème, une nouvelle forme de poésie ?

Plan de réponse

I.        C’est un poème didactique/argumentatif d’un nouveau genre
1. Une structure souple qui épouse les soubresauts de l’âme.
1er§ : définition art de jouir de la foule + caractérise le poète comme aimant se travestir + goût du voyage.
2nd § : 2 entités qui semblent s’opposer mais qui se rapprochent et qui s’appellent par leur signifiant. (multitude/solitude) è réunis par la paronomase, couple de mots qui devient fécond.
3ième§ : décrit pouvoir de la métamorphose du poète
4ième§ : mise en valeur de la grandeur du poète, thèse mieux explicitée.
5 et 6ième§ : utilisation d’un raisonnement logique = opposition du poète face aux autres hommes, il est supérieur aux autres comme un missionnaire.

è Ainsi la structure argumentative est marquée par un mvt d’ouverture et d’amplification, renforcée par le mvt déductif et analogique qui met en valeur la caractérisation du poète.
+structure du poème= marche, elle s’ouvre sur l’inconnu et l’imprévu et se ferme en même temps sur une comparaison puisque le locuteur rattache la classe des poètes à une autre classe d’homme : ceux qui éprouvent des plaisirs supérieurs.
èCette structure révèle ainsi la dualité du locuteur qui s’ouvre à la contemplation et qui en même temps théorise sur lui-même (il se contemple toujours ds un miroir).

2. C’est un dialogue nouveau avec le lecteur par des aphorismes (Courte phrase exprimant un principe ou un concept de pensée)

Le locuteur met en valeur le caractère unique du poète dans chacune des strophes.
1ère § commence par une formule négative = comparaison poète/au commun des mortels « il n’est pas donné à chacun » puis reprise par + « celui-là seul »
è poète présenté comme un être exceptionnel, protégé par une fée qui lui a insufflé le goût du masque.

2ième § : présentation poète fécond, Mise en valeur des deux termes à la fin de la phrase.

3ième § : emploi déictique + adj a valeur superlatif absolu « cet incomparable privilège ». Caractère paradoxal du poète avec réunion solitude/multitude + conjonction de coord. « lui-même et autrui »

4ième§ : « le promeneur solitaire et pensif » insiste sur le caractère unique et repris à la ligne 19 par l’adj « singulier » et la déictique « cette » è le promeneur tire une singulière ivresse de cette universelle communion. La répétition anaphorique de l’adj. Indéf. « tout »(23-25) comme le réseau lexical de l’ivresse met en valeur l’étonnante faculté du locuteur à épouser la foule.

5ième § et 6ième § : utilisation d’un raisonnement analogique qui oppose les autres hommes au poète.
// constructions met en relief sa capacité de jouir de la foule +reprises binaires
renforcées par les déictiques (26 à 30).
« ce monde » le poète est exclus de ce monde, il n’en fait pas partie.
v.33 : il connaît déjà des plaisirs supérieurs. « ces mystérieuses ivresses » Poète marqué par le génie dès la naissance.
è Au début comme à la fin du poème, la singularité du locuteur est montrée avec insistance. Le rythme binaire présent dans les deux derniers parties/§ semble faire goûter aux lecteurs ce bonheur. Cet incomparable privilège et ses mystérieuses ivresses. L’emploi du pluriel semble démultiplier ce plaisir qui se place au-dessus de la foule.

3. C’est un poème qui affirme la supériorité de la poésie par un plaisir exquis.

* tout le poème est marqué par un champ lexical de la jouissance assortie de l’exagération. Le locuteur veut étonner le lecteur et attiser sa curiosité/intérêt.
« jouissance fiévreuse » hyperbole + oxymore.
- répétition anaphorique de « toutes »
-oxymore « cette ineffable orgie »+ « sainte prostitution de l’âme» l.27-28
è Chaque § semble amplifier cette jouissance, démultiplication du plaisir(pastiche de la religion) fait apparaître le poète comme un être supérieur. Il provoque le lecteur en montrant que ce plaisir et chaste et sensuel.  « orgie »+  « prostitution » insistent sur le caractère excessif du plaisir qui est présenté comme « ineffable » et « saint ».
Ainsi les figures de l’hyperbole et de l’oxymore mettent en valeur cette ivresse d’un nouveau genre.

II.      Multitude de la foule et solitude du poète par l’expression de la modernité
1. Le poète et la foule placés sous le signe du mvt.

Ce nouveau genre de plaisir rejoint l’expression de la modernité qui caractérise le poème comme le recueil.
« multitude »+  « solitude » réunit par l’asyndète(=Figure de style qui consiste en la suppression des mots de liaison et adverbesau sein d'une phrase) et la paronomase(2 mots presque semblables) miment le couple que le poète forme avec la foule.  Couple marqué par le mvt, relier solitude et multitude, il faut que le poète dès l.1 prenne un bain de multitudes.
* l.18-19 : il devient un « promeneur solitaire et pensif »qui va prendre part à cette universelle communion.
èDans le 3ième§ : lexique+rythme des phrases suggère le mvt d’union marqué les doublets et par le rythme binaire.

2. Ouverture de la solitude du poète sur la multiplicité de l’humanité.

Cette solitude permet à l’artiste d’épouser facilement la foule et de s’ouvrir à tous. C’est en devenant autrui que l’artiste échappe à la puissance du tmps. à emploi cst du présent à valeur générale/gnomique. + structure du poème= imitation de la dilatation de l’âme du poète.l.23-25
*rythme binaire remplacé par le rythme ternaire. 26-30= éloge de la condition du poète qui connaît un plaisir bcp+ raffiné que le commun des mortels.
*succession des prop. Relatives au présent gnomique qui terminent les phrases, le locuteur veut suggérer la démultiplication du bonheur grâce à la foule.

3. La modernité apporte une nouvelle source plus féconde de l’inspiration.

III.    Caractérisation de cette poésie nouvelle
1. Volonté de se singulariser, art d’étonner.
2. La poésie s’assimile à de la démiurgie, l’art de la métamorphose.
3. La jouissance est une ivresse supérieure qui permet de sublimer le spleen.

Dans le Spleen de Paris, le poète Baudelaire trouve une autre forme d’inspiration. Il se détache du carcan du poème fixe pour laisser vagabonder son inspiration, et pour converser plus librement avec le lecteur, dans sa dédicace à Arsène HOUSSAYE, il définie son rêve « une prose poétique musicale sans rythme et sans rime assez souple et assez heurtée pour s’adapter aux mouvements lyriques de l’âme, aux ondulations de la rêverie, aux soubresauts de la conscience ». C’est justement en se promenant dans la ville, en se mêlant à la foule qu’il atteint son idéal obsédant.
Dans le douzième poème de Spleen de Paris, intitulé Les Foules, le locuteur définit une nouvelle conception de la poésie, c’est en se promenant dans cette « universelle communion » qu’il atteint un autre univers de correspondances. Comment met-il en place cette forme nouvelle ? Avant de définir dans une troisième partie son esthétique étroitement lié à son éthique (conception de la vie), nous analyserons son art de l’argumentation puis la relation singulière qu’il instaure entre la multitude et la solitude.

Baudelaire affirmait qu’il est impossible qu’un poète ne contienne pas aussi un critique, ce poème en prose des Foules nous révèle le bien fondé de cet aphorisme. C’est en prenant du recul sur la création poétique que le poète redevient poète d’un nouveau genre, converser sur la poésie s’assimile pour lui à une promenade intellectuelle et sensoriel. En se regardant et en regardant le monde, le poète puise une nouvelle forme d’énergie qui lui fait rejoindre l’ivresse dionysiaque. Ce poème qui épouse parfaitement les méandres du poète, nous dévoile parfaitement un des thèmes essentiels du Spleen de Paris : un dialogue ? Mais ça peut être aussi un dialogue avec lui-même qui est multiple (moraliste, philosophe, poète). C’est par cette nouvelle forme de poésie que le locuteur exprime le mieux la dualité et nous invite nous aussi à devenir poète, càd à regarder le monde en éternel mouvement, semblable « aux nuages qui passent là bas…là bas… aux merveilleux nuages ! » (L’Etranger)

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Clément M

Freelancer et pilote, j'espère atteindre la sagesse en partageant le savoir que j'ai acquis lors de mes voyages au volant de ma berline. Curieux scientifique, ma soif de découverte n'a d'égale que la durée de demie-vie du bismuth 209.

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