Une histoire que l'on raconte possède sa propre temporalité. Prenez n'importe quel Harry Potter, écrit par J. K. Rowling : chaque tome devrait équivaloir à une année scolaire, mais ils sont tous de taille différente !

C'est que la narration organise le temps à son gré : la page d'un livre aura une valeur temporelle différente, selon ce qu'elle raconte.

Il faut donc distinguer l'histoire d'un côté et le récit de l'autre :

  • l'histoire, c'est la nature des événements qui sont racontés (des faits, des actions, etc.)
  • le récit, c'est la manière de raconter cette histoire ; il existe une multitude de manières de raconter une même histoire, et donc une multitude de récit

L'écrivain a ainsi plusieurs outils à sa disposition, pour organiser et rythmer le temps de son histoire, en harmonie avec le récit qu'il souhaite en faire. En reculant ou en avançant l'histoire, en ralentissant ou en accélérant le rythme, il impose des effets d'attente qui ménage la surprise - et l'intérêt - du lecteur.

Comment étudier les poèmes de Charles Baudelaire ?

L'ordre du récit

L'ordre de présentation des événements peut être linéaire ou non-linéaire.

Récit linéaire

Dans un récit linéaire, la chronologie des faits est respectée.

Cela veut dire que le récit présente les faits de l'histoire dans l'ordre où ils se sont produits.

Par exemple :

Martin se couche à 22 heures. Il s'endort vite. Il rêve d'une femme brune, qui fait de la balançoire. Le réveil sonne à 8 heures. Il s'habille, mange son petit-déjeuner en lisant le journal, va se brosser les dents, et part travailler. Dans le métro, il y a du monde, il ne peut pas s'asseoir. Il arrive à 9h30 dans son bureau. Tout de suite, il se sert un café.

Récit non-linéaire

En revanche, dans un récit non-linéaire, la chronologie des faits n'est pas respectée.

Il existe alors deux cas de figure :

  • le retour en arrière (analepse)
  • l'anticipation (prolepse)

Les analepses

Les retours en arrière qui s'intègrent à la narration, et qui correspondent aux flashbacks du cinéma, sont appelés des analepses.

Le retour en arrière sert généralement à expliquer une situation dans laquelle se trouve un personnage. Il peut également servir à expliquer des réactions du personnage. Il peut être long de plusieurs pages comme court de quelques mots.

Lorsque le récit est au passé, le retour en arrière est conduit avec le plus-que-parfait.

Par exemple :

Lucette en était à sa huitième heure d’insomnie. Dans son ventre, le bébé avait le hoquet depuis la veille. Toutes les quatre ou cinq secondes, un sursaut gigantesque secouait le corps de cette fillette de dix-neuf ans qui, un an plus tôt, avait décidé de devenir épouse et mère.

Le conte de fées avait commencé comme un rêve : Fabien était beau, il se disait prêt à tout pour elle, elle l’avait pris au mot. L’idée de jouer au mariage avait amusé ce garçon de son âge et la famille, perplexe et émue, avait vu ces deux enfants mettre leurs habits de noces.

Amélie Nothomb, Robert des noms propres, Paris, Albin Michel, 2002, p. 7

Dans l'extrait ci-dessus, le récit est au passé (« Lucette en était à sa huitième heure d'insomnie. »). L'analepse, qui commence à partir de « un an plus tôt », est ensuite conduite au plus-que-parfait : « avait décidé », « avait commencé », « avait pris », « avait amusé », « avait vu ».

Nos astuces pour bien dormir avant un examen !

Les prolepses

L'inverse du retour en arrière, c'est l'anticipation : le récit anticipe la suite de l'histoire, en racontant un événement avant qu'il ne se produise. Ces anticipations sont appelés prolepses.

Elles permettent souvent de donner des indications sur le destin d'un personnage.

Par exemple :

Il ne dit pas le nom du corsaire, mais seulement, comme je le lirai plus tard dans ses documents, le Corsaire inconnu […].
Jean-Marie Gustave Le Clézio, Le Chercheur d'or, Gallimard, 1985
Ou encore :

Dans ce moment, la jeune fée sortit de derrière la tapisserie et dit tout haut ces paroles : «Rassurez-vous, Roi et Reine, votre fille ne mourra pas [...]. La princesse se percera la main d’un fuseau ; mais au lieu d’en mourir, elle tombera seulement dans un grand sommeil qui durera cent ans, au bout desquels le fils d’un roi viendra la réveiller.»

Charles Perrault, La belle au bois dormant, 1697

Qu'est-ce qu'une analepse ?
Illustration de Gustave Doré pour la publication des Contes de Perrault en 1867

Prolepses & analepses dans le récit

Bien évidemment, les retours en arrière et les anticipations peuvent se combiner à l'intérieur d'un même récit.

Dans de nombreux cas, le narrateur s'amuse avec l'ordre de présentation des événements. Certains s'ouvrent sur l'élément déclencheur, pour plonger le lecteur dans le vif de l'action, et les informations manquantes seront livrées par des retours en arrière.

Les meilleurs professeurs de Français disponibles
Cristèle
4,9
4,9 (66 avis)
Cristèle
60€
/h
Gift icon
1er cours offert !
Julie
5
5 (84 avis)
Julie
75€
/h
Gift icon
1er cours offert !
Albane
4,9
4,9 (110 avis)
Albane
65€
/h
Gift icon
1er cours offert !
Valentine
5
5 (37 avis)
Valentine
40€
/h
Gift icon
1er cours offert !
Koffi felicien
4,9
4,9 (54 avis)
Koffi felicien
20€
/h
Gift icon
1er cours offert !
Chrys & chris
5
5 (159 avis)
Chrys & chris
98€
/h
Gift icon
1er cours offert !
Julien
4,9
4,9 (50 avis)
Julien
60€
/h
Gift icon
1er cours offert !
Jérémy
5
5 (69 avis)
Jérémy
25€
/h
Gift icon
1er cours offert !
Cristèle
4,9
4,9 (66 avis)
Cristèle
60€
/h
Gift icon
1er cours offert !
Julie
5
5 (84 avis)
Julie
75€
/h
Gift icon
1er cours offert !
Albane
4,9
4,9 (110 avis)
Albane
65€
/h
Gift icon
1er cours offert !
Valentine
5
5 (37 avis)
Valentine
40€
/h
Gift icon
1er cours offert !
Koffi felicien
4,9
4,9 (54 avis)
Koffi felicien
20€
/h
Gift icon
1er cours offert !
Chrys & chris
5
5 (159 avis)
Chrys & chris
98€
/h
Gift icon
1er cours offert !
Julien
4,9
4,9 (50 avis)
Julien
60€
/h
Gift icon
1er cours offert !
Jérémy
5
5 (69 avis)
Jérémy
25€
/h
Gift icon
1er cours offert !
C'est parti

Le rythme du récit

Pour parler du rythme, il faut distinguer temps de l'histoire (TH) et temps du récit (TR) :

  • le temps de l'histoire correspond à la durée des événements vécus par les personnages, dans la diégèse : il se compte donc en minutes, en heures, en jours, en années...
  • le temps du récit correspond au temps pris pour raconter les événements propres à l'histoire : il se compte donc en nombre de lignes, de pages, de chapitres...

Ainsi, le rapport entre le temps du récit et le temps de l'histoire correspond à une vitesse de narration. Il y a :

  • la scène (TR = TH)
  • le sommaire (TR < TH)
  • l'ellipse (TR = 0)
  • le ralenti (TR > TH)
  • la pause (TH = 0)

La scène

Lorsque le temps du récit est strictement égal au temps de l'histoire, il s'agit alors d'un scène.

La scène présente les événements comme s'ils se déroulaient en temps réel. Tout se passe comme si le lecteur était devant une scène de théâtre, puisque ce qui est raconté correspond temporellement à ce qu'il se passe.

Le dialogue est le modèle typique de la scène.

Exemple :

— Messieurs, que puis-je pour vous ?

— Exécuter cette ordonnance..., suggéra Colin.

Le pharmacien saisit le papier, le plia en deux, en fit une bande longue et serrée et l’introduisit dans une petite guillotine de bureau.

— Voilà qui est fait, dit-il en pressant un bouton rouge.

Le couperet s’abattit et l’ordonnance se détendit et s’affaissa.

Boris Vian, L’écume des jours, Paris, J.-J. Pauvert, coll. « 10/18 », 1963

Le sommaire

Le sommaire résume en très peu de mots ou de lignes un long moment de l'histoire.

Cela signifie qu'il y a accélération du rythme : le temps de la fiction est plus long que celui de la narration.

Exemple :

Durant les trente années qu'il lui restait à vivre, il se rappela ses mois de campagne en fabriquant des brosses de chiendent.

Anatole France, Crainquebille et autres récits profitables, 1904.

Ici, trente années sont résumées en quelques mots !

L'ellipse

L'ellipse consiste à ne pas parler d'un moment plus ou moins long de l'histoire, comme si l'on faisait un saut dans le temps.

Cela provoque une accélération à l'extrême du rythme de l'histoire puisque le temps de la narration efface celui de la fiction.

Exemple :

Le cercueil était porté dans un haut corbillard ; il était suivi par une longue file d'équipages qui escortaient le défunt jusqu'au tournant. Et très longtemps encore, on put voir se détacher sur cette plaine immaculée ce corbillard noir et lugubre conduit sans bruit, avec toute la pompe requise. Mais Maria Alexandrovna fut incapable de regarder longtemps et s'écarta de la fenêtre.

Une semaine plus tard, elle déménageait à Moscou, avec sa fille et Afanassi Matveïtch, et, au bout d'un mois, on apprit à Mordassov que le village de Maria Alexandrovna était mis en vente ainsi que sa maison de ville.

Fédor Dostoievski, Le rêve de l'oncle, traduit du russe par André Markowicz

Dans le deuxième paragraphe de l'extrait ci-dessus se trouvent deux ellipses : une semaine entière est supprimée en quatre mots, et un autre mois restera complètement inexistant aussi.

Le ralenti

Lorsque le récit s'attarde sur un bref moment de l'histoire, alors il s'agit d'un ralenti.

Le temps est ralenti, puisque la narration passe du temps sur un moment qui n'a duré que quelques secondes.

Exemple :

J’ai souri à Julie. J’ai ouvert grand mes bras, les mots d’amour me sont venus comme une avalanche... et j’ai vu la balle pénétrer mon champ de vision.

C’était une balle de calibre 22 à forte pénétration. Le dernier cri. D'autres, paraît-il, revoient le film instantané de leur existence. Moi, c'est cette balle que j'ai vue.

Elle est entrée dans les trente centimètres de ma bonne vision de lecteur.

Elle avait un corps effilé de cuivre. Elle tournait sur elle-même.

« La mort est un processus rectiligne... » Où est-ce que j'ai bien pu lire ça ?

Et cette vrille de cuivre dont la pointe luisait sous la lumière des projecteurs a pénétré dans mon crâne, creusant un trou soigneux dans l’os frontal, labourant tous les champs de ma pensée, me projetant en arrière en s’écrasant sur l’os occipital, et j’ai su que c’était fini aussi nettement que l’on sait, selon Bergson, l’instant où ça commence.

Daniel Pennac, La petite marchande de prose, 1989

Ici, alors que la balle du pistolet est propulsée, pour ainsi dire, à la vitesse de l'éclair, le personnage prend le temps de la décrire comme s'il faisait un arrêt sur image.

La pause

La pause est un arrêt des actions. Elle permet de décrire, d'expliquer, de commenter. L'histoire est occultée pour un moment.

C'est donc l'inverse de l'ellipse : le rythme est ralenti à l'extrême.

L'allongement de la narration permet de donner davantage d'importance à un élément sur lequel le narrateur veut que le lecteur s'attarde.

Exemple :

C'était encore un enfant. Elle l'avait mis à Saint-Nicolas, dans cette grande maison d'éducation religieuse où, pour trente francs par mois, une instruction rudimentaire et un métier sont donnés aux enfants du peuple, à beaucoup d'enfants naturels.

Les Frères Goncourt, Germinie Lacerteux, 1865

Ici, la pause permet aux Frères Goncourt de conférer une dimension réaliste à leur histoire : ils profèrent des généralités socio-historiques et inscrivent leurs personnages dans celles-ci.

Quel est le milieu social de Marie, héroïne de A l'abri de rien ?
Peinture des frères Le Nain, Famille de paysans dans un intérieur

Rythme du récit : tableau récapitulatif

TR/THNom du rapport TR/THVitesse de la narrationEffetsExemple
TR = THScèneRalentissement• Donner une impression d'immédiateté
• Détailler l'action
• Augmentation de l'intensité dramatique
– Dis donc, Camille, ajouta Laurent, si nous allions faire une promenade sur l’eau avant de nous mettre à table ? […]
– Comme tu voudras,
répondit nonchalamment Camille…
(Emile Zola, Thérèse Raquin)
TR < THSommaireAccélération• Souligner un moment intense de l'intrigue
• Passer sous silence des moments banals
• Présenter la vie d'un personnage
Pierre Galine marchait sur le chemin de Routaboul, son village natal, quand les archers de la maréchaussée le rattrapèrent et l'arrêtèrent sans qu'il offrît la moindre résistance. Ils l'enchaînèrent et le ramenèrent à bride abattue à Bellerocaille, où, après un bel interrogatoire du prévôt, on l'enferma dans la prison seigneuriale.
(Michel Folco, Dieu et nous seuls pouvons)
TR = 0EllipseAccélération extrême• Passer sous silence des éléments sans intérêt
• Produire un effet de surprise
Mais les choses traînaient, il y avait si peu de besogne, pourquoi exiger plus de zèle ? Et il se contentait toujours de paraître un instant sur les quais de la gare, où chacun le saluait.

Trois semaines plus tard, Roubaud dut encore près de quatre cents francs à M. Cauche. Il avait expliqué que l’héritage fait par sa femme les mettait fort à leur aise ; mais il ajoutait en riant que celle-ci gardait les clefs de la caisse, ce qui excusait sa lenteur à payer ses dettes de jeu.
(Emile Zola, La Bête humaine)
TR > THRalentiRalentissement• Augmentation de l'intensité dramatique
• Ménager du suspens
Et cette vrille de cuivre dont la pointe luisait sous la lumière des projecteurs a pénétré dans mon crâne, creusant un trou soigneux dans l’os frontal, labourant tous les champs de ma pensée, me projetant en arrière en s’écrasant sur l’os occipital, et j’ai su que c’était fini aussi nettement que l’on sait, selon Bergson, l’instant où ça commence.
(Daniel Pennac, La petite marchande de prose)
TH = 0PauseRalentissement extrême• Suspension de l'intrigue
• Informer sur les personnages et le cadre
• Ménager le suspense
Entre les différents gîtes possibles, dont je vous ai fait l'énumération qui précède, choisissez celui qui convient le mieux à la circonstance présente.
(Diderot, Jacques le Fataliste)

Toutes ces vitesses de narration peuvent se combiner à l'intérieur d'un même récit, ce qui provoque des variations de rythme.

Par exemple, vous pouvez tenter d'identifier les différentes rythmes qu'utilise Gustave Flaubert dans l'extrait suivant :

Il voyagea.
Il connut la mélancolie des paquebots, les froids réveils sous la tente, l'étourdissement des paysages et des ruines, l'amertume des sympathies interrompues.
Il revint.
Il fréquenta le monde, et il eut d'autres amours, encore. Mais le souvenir continuel du premier les lui rendait insipides ; et puis la véhémence du désir, la fleur même de la sensation était perdue. Ses ambitions d'esprit avaient également diminué. Des années passèrent ; et il supportait le désœuvrement de son intelligence et l'inertie de son cœur.
Vers la fin de mars 1867, à la nuit tombante, comme il était seul dans son cabinet, une femme entra.
— « Madame Arnoux ! »
— « Frédéric ! »
Elle le saisit par les mains, l'attira doucement vers la fenêtre, et elle le considérait tout en répétant :
— « C'est lui ! C'est donc lui ! »
Dans la pénombre du crépuscule, il n'apercevait que ses yeux sous la voilette de dentelle noire qui masquait sa figure.
Gustave Flaubert, L'Éducation sentimentale, 1869.
>

La plateforme qui connecte profs particuliers et élèves

Vous avez aimé cet article ? Notez-le !

Aucune information ? Sérieusement ?Ok, nous tacherons de faire mieux pour le prochainLa moyenne, ouf ! Pas mieux ?Merci. Posez vos questions dans les commentaires.Un plaisir de vous aider ! :) 4,00 (48 note(s))
Loading...

Nathan

Ancien étudiant de classe préparatoire b/l (que je recommande à tous les élèves avides de savoir, qui nous lisent ici) et passionné par la littérature, me voilà maintenant auto-entrepreneur pour mêler des activités professionnelles concrètes au sein du monde de l'entreprise, et étudiant en Master de Littératures Comparées pour garder les pieds dans le rêve des mots.