Epreuve corrigée du BAC L 2012 de philosophie

dissertation : que gagne-t-on-en travaillant ?

Introduction:

Keynes, dans son livre Perspectives économiques pour nos petits enfants, rappelle l’épitaphe rédigée pour sa propre tombe par une vieille femme de ménage :

« Pas de deuil pour moi, amis, et de pleurs jamais, Car je n’aurai rien à faire, jamais, jamais. ».

Ce que révèle les derniers mots de cette femme c’est un double paradoxe :

Premièrement que le travail est une spécificité humaine. De l’homme seul on dit qu’il travaille. Et pourtant le travail est marqué du sceau de la souffrance, de la torture et de la malédiction (cf étymologie latine tripalim qui ésigne à l’origine un instrument agricole composé de trois pieux permettant aux éleveurs de ferrer les bêtes, Genèse où Dieu maudit Adam et sa descendance, chassé de l’Eden, devra désormais « gagner son pain à la sueur de son front » et Eve « enfanter dans la douleur », d’où la « salle de travail » pour désigner la salle d’accouchement).

Deuxièmement, le travail est un moyen d’émancipation et de satisfaction des désirs (par le biais du salaire) et même temps nous recherchons désespérément du temps libre, c’est-à-dire libéré du travail.

Face à cette double contradiction qui a traversé les âges et les civilisations nous devons reposer à nouveaux frais la question de savoir ce que l’on gagne en travaillant. En effet la question prend une dimension nouvelle au moment où les pays industrialisés le temps consacré à l’emploi salarié est, bon gré mal gré, en baisse continue.

Le travail ne permet-il de gagner qu’un salaire ? Le travail est-il un moyen ou une fin en soi ? Le travail se réduit-il à l’emploi salarié ? Au fond, pourquoi travailler ?

I La nature servile du travail       

            I.1 Nous avons noté la dimension extrêmemnt négative du travail qui véhicule l’idée qu’on ne gagne rien à travailler, si ce n’est la peine et les plus ou moins maigres conditions de la survie. En ce sens le travail s’identifie à la peine. Et ce que cette peine rapporte c’est, au mieux un salaire, à condition de supposer une juridiction où le travail est reconnu et associé à des droits.

            I.2 Autrement dit le travail est une activité impliquant une violence, et cette violence est le fait d’une sanction. Violence sur soi (par rapport aux inclinations spontanées, cf Rousseau (Essai sur l’origine des langues, 1761)  : « «L’homme est naturellement paresseux ; il ne vit que pour dormir et végéter.« )  et violence par rapport à la nature (travailler c’est contraindre une matière, ne pas demander l’accord,  considérer la nature comme un simple moyen).

Simone Weil: “Le travail physique est une mort quotidienne. Travailler, c’est mettre son propre être, âme et chair, dans le circuit de la matière inerte, en faire un intermédiaire entre un état et un autre état d’un fragment de matière, en faire un instrument.”         

I.3  C’est pourquoi, jusqu’à la Renaissance, seul était vraiment estimé l’homme libéré de l’obligation de travailler et qui dispose du loisir (skholè, temps libre) lui permettant d’accomplir pleinement sa nature d’homme, c’est-à-dire celle d’un être vivant doué de raison et destiné à vivre dans le cadre d’une cité où il exercàçait les talent propres à l’homme (le langage et le droit par la politique, la raison par la science, la créativité par l’art). Cf Hannah Arendt dans La condition de l’homme moderne: “Travailler, c’était l’asservissement à la nécessité, et cet asservissement était inhérent aux conditions de la vie humaine. Les hommes étant soumis aux nécessités de la vie ne pouvaient se libérer qu’en dominant ceux qu’ils soumettaient de force à la nécessité

Ainsi en travaillant non seulement on ne gagnerait rien mais on perdrait son statut d’homme pour être rabaissé à celui de matière exploitable et corvéable à merci en vue de satisfaire les vulgaire besoins animaux. Même dans le cadre d’une législation du travail intellectualisé et socialement valorisé, cette origine dégradante du travail nous conduirait à le fuir.

Transition : Pourtant on doit noter que la skholè, le temps libre du citoyen grec ou du noble aristocratique n’est possible que parce que d’autres, les travailleurs, esclaves ou paysan, subviennent à ses besoins. Autrement dit c’est bien le travail, fût-il celui des autres qui permettrait de gagner la science, l’art et la politique.  

De plus on peut se demander si ces activités ne sont pas un travail, à condition toutefois de redéfinir le concept de travail.. 

II.2 En travaillant on gagne la réalisation de soi

            II.1 Pourtant, on l’a vu le travail a une dimension libératrice et humanisante. Le travail n’a pas  seulement un effet sur un objet qui lui serait extérieur, c’est-à-dire en tant que résultat ou oeuvre, il a aussi et peut-être avant tout un effet sur celui qui travaille. Hegel affirme ainsi (Phénoménologie de l’esprit) que “cet être-pour-soi, dans le travail, s’extériorise lui-même et passe dans l’élément de la permanence; la conscience travaillante en vient ainsi à l’intuition de l’être indépendant comme intuition de soi-même.” C’est ainsi qu’en prenant conscience de ses besoins et en faisant intervenir les moyens techniques de les satisfaire, l’homme se rend non seulement indépendant de la nature mais parvient à la conquête de lui-même. Le travail peut donc être défini comme auto-production, comme production de l’homme par lui-même.

II.2Mais plus encore on peut dire, à l’inverse de la conception antique, que le travail n’est pas seulement compatible avec la réflexion rationnelle, il en est à beaucoup d’égard la cause. C’est ainsi qu’à la suite du schéma de la dialectique du maître et de l’escalve où l’esclave avait été déchue à cause de sa peur de la mort et donc de son incapacité à s’affirmer comme homme libre, le rapport va s’inverser par l’exercice du travail. Pour Hegel, le travail permet au travailleur d’acquérir une volonté capable de mettre fin à sa condition servile et aliénée en le libérant de sa peur innée de la mort. Le travail élèverait donc l’esclave non seulement au-dessus de sa propre nature, mais au-dessus de celle de son maître.

II.3 Marx qui a souligné la spécificité du travail humain qui implique un plan et un projet spirituel, montre que par le travail l’homme se réalise lui-même. 

« Mais ce qui distingue dès l’abord le plus mauvais architecte de l’abeille la plus experte, c’est que l’architecte construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche

Conscience, comportement laborieux obéissant à un projet, anticipation de l’avenir, exercice et développement des fonctions mentales comme l’imagination, la volonté, la rationalité, autant de facultés qui se développe par le travail.Ainsi le travail définit l’homme parce qu’il le forme et le produit. C’est pourquoi tout mouvement d’émancipation passe concrêtement par le travail. (cf émancipation des femmes qui passe par la reconnaissance de leur statut de travailleuse : salaire qui permet de gagner l’indépendance, vie sociale dans un cercle élargie, instruction, droit, etc)

Ainsi, le travail suppose, mobilise et développe des facultés humaines. Mais au vu des différentes formes d’exploitation que l’on peut constater dans l’histoire du travail une question s’impose  à quelle condition le travail permet-il de gagner cette humanité ?

II.3 Les conditions d’un gain authentique

            III.1 Marx reconnaît la justesse de l’analyse hégélienne en affirmant qu’il a saisi “l’homme objectif, véritable parce que réel, comme le résultat de  son propre travail.

Telle est la problématique de Marx: il faut montrer comment le travail proprement humain en lui-même, peut perdre cette humanité dans l’organisation capitaliste du travail. Selon lui il y aurait d’une part un travail librement choisi qui accorde à son agent la possiblité d’affirmer ses pensées et son habileté physique autour de soi en les imprimant dans ses oeuvres, en modifiant son environnement immédiat à son image, selon sa volonté. Et il y aurait d’autre part un travail “forcé”, dont la figure emblématique est l’ouvrier des fabriques et des usines. Ce travail finit par rendre le travailleur étranger à lui-même, aliéné, privé du moyen de se reconnaître lui-même dans ses actes et dans ses oeuvres, d’approfondir sa conscience de soi.

–>“En arrachant à l’homme l’objet de sa production, le travail aliéné lui arrache sa vie générique, sa véritable objectivité générique, et en lui dérobant son corps non organique, sa nature, il transforme en désavantage son avantage sur l’animal.” (Manuscrit de 1844)

III.2           Le travail n’est donc libérateur et humanisant qu’à certaines conditions. Le passage de l’outil à la machine est ici en cause, en tant qu’il renverse la relation de dépendance entre l’homme et ce sur quoi il travaille, relation originellement renversée et emportée par l’homme contre la nature. Dans le passage des métiers, des ateliers et du compagnonage au machinisme industriel, le travailleur perd la maîtrise de l’ensemble du processus et de l’ensemble des moyens techniques: devenu parcellaire, son travail ne maîtrise plus la machine mais, au contraire,  se trouve maîtrisé par elle.

III.3           Le travail doit être pensé en lien avec la technique. En ce sens il permet de gagner une indépendance par rapport aux contraintes naturelle. A conditions que cette indépendance ne devienne elle-mêm une nouelle contrainte et ne se retourne contre son producteur. Cf Hans Jonas qui montre qu’il  s’agit de se rendre maîtres de notre propre projet de maîtrise.

Conclusion :

le travail permet de gagner bien plus qu’un salaire. Il permet d’exercer et de  développer nos facultés, crée une sociabilité, procure des droits, fonde finalement notre liberté. Mais cette dimension positive est cependant conditionnée par des contraintes d’ordre politiques, sociales et pratiques sans lesquelles le travail devient une simple aliénation.

 

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