Epreuve corrigée du BAC L 2012 de philosophie

dissertation : Toute croyance est-elle contraire à la raison ?

Introduction

Par définition la croyance c'est avant tout l'attitude de l'esprit qui affirme quelque chose sans pouvoir en donner une preuve (synonyme d'opinion). Mais, en conséquence mais dans un champ plus spécifique c'est l'adhésion de l'esprit à des vérités qui ne sont pas connues par la raison (synonyme de foi). En ce sens la croyance semble s'opposer radicalement à la raison, entendue comme  faculté de calculer, de raisonner,c'est-à-dire de combiner des concepts et des jugements, de déduire des conséquences et, en conséquence, de bien juger, de distinguer le vrai du faux, le bien du mal. C'est pourquoi la science s'est construite avant tout contre la croyance et plus particulièrement en s'émancipant des dogmes de la foi religieuse mais aussi de celles de l'opinion. Pour autant on peut se demander jusqu'où va cette opposition et si la raison échappe totalement à la croyance. Problématisation: Peut-il y avoir des croyances rationnelles, ou la croyance est-elle toujours contraire à la raison ?Faut-il réduire la croyance religieuse à une opinion irrationnelle ? Ne peut-on pas penser une croyance rationnelle qui permettrait par exemple de concilier foi et science ?  

I La raison exclut-elle la croyance ?

I.1  L'émergence du discours rationnel passe par l'opposition à la croyance. Cf Allégorie de la caverne où Platon montre que le monde de la croyance c'est d'abord le monde de l'opinion (celui de l'expérience sensible première où nous croyons que le ciel est bleu, le soleil tourne autour de la Terre et que les espèces ont toujours existé telles qu'elles sont). Et l’opinion est assimilée à une prison pour deux raison :

  1. Sa relativité, son perpétuel devenir et sa multiplicité infinie d’objets dont il semble impossible de sortir et dont on ne peut finalement rien dire. Finalement tout discours est de ce fait impossible.
  2. La croyance dans le sensible est liée au caractère corporel de l’homme. Ainsi  l’homme est conçu par Platon comme prisonnier de son corps, c’est-à-dire de ses désirs et de ses besoins Si l’homme est incapable de trouver le vrai c’est parce que son âme, son intellect, est entravé par la dictature du corps.

I.2  La croyance implique des relations sociales d'autorité et de soumission. Cfest ainsi que la validité de lfargumentation rationnelle est jugée sur des qualités internes et non sur le statut de lforateur. La question de la vérité est donc toujours éthique et politique parce qufelle engage ma personne et le rapport à autrui. Cette remarque nfest pas simplement théorique elle signifie que, concrètement, sans égalité de droit, sans information libre et sans école pour tous la vérité est nécessairement limitée. Historiquement : procès de Galilée est le symbole de cette relation conflictuelle entre raison et croyance dont les acteurs étaient en l’occurrence Galilée et le Saint-Office. Mais cette situation conflictuelle est déjà inscrite dans toute l’œuvre de Platon où plane la mort de Socrate, condamné injustement pour avoir osé incarné la raison contre la croyance. I.3  Au contraire, le discours rationnel suppose une société dans laquelle les hommes puissent se confronter sur un pied d’égalité et non sur le terrain de  de la différence de statut ou de force. Même si les discours et les positions des interlocuteurs sont distincts le débat lui-même est fondé sur les même postulats. C’est-à-dire le savoir discursif et démontrable par opposition à toute forme d’irrationalité (force, croyance ou magie). → “L’autre de la vérité n’est pas l’erreur, mais la violence, le refus de la vérité, du sens, de la cohérence” Éric Weil, logique de la philosophie. Ainsi chacun peut refaire par lui-même le parcours du Cogito de Descartes.

II La raison elle-même suppose une certaine forme de croyance

II.1 Tout d'abord l'existence ne serait pas possible sans croyance. Croire qu’il va pleuvoir alors que l’on voit des nuages arriver, ou parce que la météo l’a annoncé la veille, relève du bon sens. Plus encore au fondement même de notre rapport au réel il y a la croyance en l'existence du monde. Cf Méditations métaphysiques de Descartes :

« Et comment est-ce que je pourrais nier que ces mains et ce corps-ci soient à moi ? si ce n'est peut-être que je me compare à ces insensés, de qui le cerveau est tellement troublé et offusqué par les noires vapeurs de la bile, qu'ils assurent constamment qu'ils sont des rois, lorsqu'ils sont très pauvres; qu'ils sont vêtus d'or et de pourpre, lorsqu'ils sont tout nus ».  

  II.2 De plus la croyance n'est peut―être que l'autre nom de la raison. Hume, Traité de la nature humaine :

«  La croyance (…) consiste non dans la nature ni dans l’ordre des idées, mais dans la manière dont nous les concevons et dont nous les sentons dans l’esprit. Je ne peux, je l’avoue, expliquer parfaitement ce sentiment, cette manière de concevoir. Nous pouvons employer des mots qui expriment quelque chose d’approchant. Mais son véritable nom, son nom propre, c’est croyance. Ce terme, chacun le comprend dans la vie courante. En philosophie nous ne pouvons rien faire de plus que d’affirmer que l’esprit sent quelque chose qui distingue les idées du jugement des fictions de l’imagination. Cela leur donne plus de force et d’influence, les fait apparaître de plus grande importance, et les constitue comme principes directeurs de toutes nos actions. »

  Ici Hume définit la croyance qui est la propension de l’esprit à affirmer ce qu’il conçoit (lorsque je sais que 2 et 2 font 4 je dois aussi y croire). Il ajoute que ce caractère essentiel des croyances fait qu’elles ont un lien essentiel avec nos actions . La croyance produit une effectivité du comportement que la raison seule ne pourrait pas produir II.3 Enfin au cœur de tout savoir constitué comme science il y a des croyances qui la fondent et sans lesquelles les sciences ne pueraient avancer. Tout chercheur ou enseignant en biologie n'a pas vérifié la théorie de l'évolution qui constitue néanmoins le paradigme (le cadre de pensée selon le concept développé par Thomas Kuhn) de sa pensée. De même chaque physicien accorde du crédit aux travaux de ses collègues sans les avoir lui-même vérifié. Transition : Si le discours rationnel exige des preuves, des arguments et des démonstrations, il semble exclure tout ce qui est de l'ordre du préjugé, du présupposé, de l'opinion, de la foi, c'est-à-dire tout ce qui s'apparente à la croyance. On pourrait toutefois se demander si une croyance rationnelle n'est pas envisageable, et à quelles conditions.

III Qu'est-ce qu'une croyance rationnelle ?

III.1          Au fondement de toute rationalité il y a des principes que nous acceptons sans pouvoir les démontrer. Cf Pascal, Pensées :

" Nous connaissons la vérité, non seulement par la raison, mais encore par le cœur ; c'est de cette dernière sorte que nous connaissons les premiers principes, et c'est en vain que le raisonnement, qui n'y a point de part, essaye des les combattre "

III.2          Selon Kant, il faut distinguer l'opinion et la foi : l'opinion porte sur un objet de savoir possible (nous aurons un jour les moyens de savoir si d'autres planètes sont habitées : celui qui est convaincu qu'il y a bien des Martiens émet donc une opinion) ; la foi, en revanche, porte sur des objets indémontrables (je ne pourrai jamais démontrer l'existence de Dieu ou l'immortalité de l'âme). Et pourtant ; même  si aucune preuve de l'existence de Dieu n'est recevable, comme le montre très bien Kant dans le Critique de la raison pure, cette foi n'est pas incompatible, bien au contraire, avec la raison et plus particulièrement l'action morale (pour que le devoir ne soit pas absurde il faut supposer l'existence de Dieu). →  « religion dans les simples limites de la raison » qui n'est pas la religion des prêtres : pas de culte, pas de clergé, ni même de prières, c'est une pure exigence de la raison pratique qui pose que Dieu existe, même si la raison théorique ne pourra jamais le démontrer. IV.Plus largement toute existence suppose des croyances. Aucune action politique sans idéologie, conviction et idéal. S'engager dans l’existence c’est croire en soi, en une certaine idée de son bonheur, du bien et du mal. S'engager par rapport à des amis, des amours c'est croire en l'autre. Tout cela sans incompatibilité avec la raison mais parce que c'est une exigence de la vie.

Conclusion :

Comme l'affirme Pascal dans les Pensées : « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point » : cela veut dire que la croyance ne sera jamais réductible à la raison, ni la croyance rationalisable, parce que la croyance dépasse la raison. Il ne faut pas faire de la croyance quelque chose de rationnel ; il ne faut pas non plus la transformer en certitude, parce qu'elle ne parviendra jamais à apporter les preuves de ce qu'elle avance. Le danger alors, ce n'est pas que la croyance dépasse la raison : le danger, c'est qu'elle oublie ce dépassement, et qu'elle se prenne pour un savoir.  

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Olivier

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