Illusions perdues, Honoré de Balzac (1837-1843)

" Deux jours après, le vieux Doguereau, surpris du style que Lucien avait dépensé dans sa première œuvre, enchanté de l'exagération des caractères qu'admettait l'époque où se développait le drame, frappé de la fougue d'imagination avec laquelle un jeune auteur dessine toujours son premier plan, il n'était pas gâté, le père Doguereau ! vint à l'hôtel où demeurait son Walter Scott en herbe. Il était décidé à payer mille francs la propriété entière de l'Archer de Charles IX, et à lier Lucien par un traité pour plusieurs ouvrages. En voyant l'hôtel, le vieux renard se ravisa. — Un jeune homme logé là n'a que des goûts modestes, il aime l'étude, le travail ; je peux ne lui donner que huit cents francs. L'hôtesse, à laquelle il demanda monsieur Lucien de Rubempré, lui répondit : — Au quatrième ! Le libraire leva le nez, et n'aperçut que le ciel au-dessus du quatrième. — Ce jeune homme, pensa-t-il, est joli garçon, il est même très-beau ; s'il gagnait trop d'argent, il se dissiperait, il ne travaillerait plus. Dans notre intérêt commun, je lui offrirai six cents francs ; mais en argent, pas de billets. Il monta l'escalier, frappa trois coups à la porte de Lucien, qui vint ouvrir. La chambre était d'une nudité désespérante. Il y avait sur la table un bol de lait et une flûte de deux sous. Ce denûment du génie frappa le bonhomme Doguereau.

— Qu'il conserve, pensa-t-il, ces mœurs simples, cette frugalité, ces modestes besoins. J'éprouve du plaisir à vous voir, dit-il à Lucien. Voilà, monsieur, comment vivait Jean-Jacques, avec lequel vous aurez plus d'un rapport. Dans ces logements-ci brille le feu du génie et se composent les bons ouvrages. Voilà comment devraient vivre les gens de lettres, au lieu de faire ripaille dans les cafés, dans les restaurants, d'y perdre leur temps, leur talent et notre argent. Il s'assit. — Jeune homme, votre roman n'est pas mal. J'ai été professeur de rhétorique, je connais l'histoire de France ; il y a d'excellentes choses. Enfin vous avez de l'avenir.

— Ah ! monsieur.

— Non, je vous le dis, nous pouvons faire des affaires ensemble. Je vous achète votre roman...

Le cœur de Lucien s'épanouit, il palpitait d'aise, il allait entrer dans le monde littéraire, il serait enfin imprimé.

— Je vous l'achète quatre cents francs, dit Doguereau d'un ton mielleux et en regardant Lucien d'un air qui semblait annoncer un effort de générosité.

— Le volume ? dit Lucien.

— Le roman, dit Doguereau sans s'étonner de la surprise de Lucien. Mais, ajouta-t-il, ce sera comptant. Vous vous engagerez à m'en faire deux par an pendant six ans. "

Le roman, aujourd'hui considéré comme l'un des principaux genres de la littérature, a longtemps cherché son identité. En constante évolution, il apparaît dès le Moyen-Âge avec le roman courtois, pour évoluer au fil des siècles.

Balzac, au XIXeme siècle, veut proposer dans son œuvre "La Comédie Humaine" une étude exhaustive de la société de son époque. Dans ce teste extrait d'Illusions perdues, paru entre 1837 et 1843, l'auteur "met en scène" deux personnages antithétiques : Lucien, jeune auteur venu de province, et Doguereau, un libraire sans scrupule.

Il semble intéressant d'étudier dans ce texte le portrait et les caractéristiques de ces deux figures comme reflets de la société du XIXeme siècle. C'est pourquoi dans un premier temps, nous étudierons le personnage sans scrupule de Doguereau pour nous intéresser dans un deuxième temps au personnage de Lucien, et à son expérience. Nous verrons enfin la double image de l'homme de lettres que propose Balzac dans cet extrait.

Axe 1. Un libraire sans scrupule

Par de nombreux aspects, Lucien et Doguereau sont deux personnages aux caractères diamétralement opposés. Le libraire apparaît comme un homme expérimenté, dénué de tout scrupule et prêt à tout pour le profit.

La première caractéristique de cet homme porte sur son âge : le narrateur nous dit qu'il est "vieux" et utilise un adjectif pour nommer le personnage dès la 1ère ligne. Le lecteur peut supposer que son âge révèle également une expérience, que Lucien, qui est jeune, n'a pas encore acquise. Le libraire semble être passionné du travail de Lucien, ce que l'on remarque à travers l'accumulation et la graduation des participes de la première phrase : "surpris", "enchanté", "frappé". Le narrateur, en adoptant au début du texte un point de vue omniscient, précise au lecteur (l.5) que cet homme, bien qu'il soit âgé, est loin d'avoir perdu l'esprit, et cette idée est renforcée par la tournure exclamative de la phrase. De plus l'expression connotée péjorativement "vieux renard" (l.8) insiste sur le caractère roublard de l'homme.

Le personnage est présenté également comme un homme sûr de lui, qui sait exactement ce qu'il veut : à la ligne 6, l'auteur nous dit qu'il "était décidé à payer mille francs la propriété entière de L'Archer de Charles X". Salaire qu'il revoit à la baisse tout au long du texte, au fur et à mesure qu'il découvre les conditions de vie de l'auteur. Pingre, ou plutôt prêt à tout pour le profit, il ne va pas hésiter à exploiter le jeune homme. Dès la ligne 9, la négative restrictive "ne que" insiste sur le maigre salaire envisagé par Doguereau, pour rémunérer Lucien. Par un raisonnement très opportuniste et faussement altruisme, il se convainc que, pour le bien de son "protégé", il lui faut encore revoir son salaire à la baisse (l. 14, il parle d' "intérêt commun", alors qu'évidemment son seul intérêt est en jeu.).

Presque malhonnête, du moins sans scrupule, cet homme n'hésite pas à jouer sur la flatterie et les sentiments pour parvenir à ses fins : en s'adressant à Lucien, il n'hésite pas pour le flatter, à le comparer à l'illustre Jean-Jacques Rousseau. Selon lui, dénuement et pauvreté sont au service du talent, ce qui, évidemment, l'arrange bien… L'ont sent également dans son discoursl'homme d'expérience, qui évite de trop féliciter l'auteur. Alors qu'il est impressionné, comme nous avons pu le voir dans les premières lignes, par l'œuvre de Lucien, il fait appel à l'euphémisme pour s'adresser au jeune homme : "votre roman n'est pas mal". Le regard du narrateur sur ce vieil homme est plutôt négatif et souligne sa fourberie : il prononce d' "un ton mielleux" une offre qui n'est évidemment pas avantageuse pour Lucien, et de surcroît, prend un air "qui semblait annoncer un effort de générosité". Il cherche donc à tromper Lucien sous des apparences d'homme soucieux du bien de son protégé.

Ainsi, tout dans le portrait de Doguereau nous montre un homme presque méprisable, dont la seule préoccupation semble être l'appât du gain, et qui est prêt à tous les mensonges pour parvenir à ses fins. Le jeune Lucien quant à lui, parait être l'opposé total du libraire.

Axe 2. Un jeune auteur talentueux mais naïf

Tel un héros de roman d'apprentissage, Lucien est au début du roman un jeune homme naïf, qui a tout à apprendre de la vie. Il lui faudra subir de nombreuses "épreuves", pour accéder à la connaissance du monde.

Alors que Doguereau est nommé par son nom de famille et est qualifié de "vieux", Lucien est régulièrement nommé par son prénom, et est qualifié de "jeune homme". Sa jeunesse va de pair avec son inexpérience et sa fougue : ainsi, il vient d'écrire sa "première" œuvre, mais le libraire Doguereau semble conquis par le style de Lucien. Physiquement, Lucien est une jeune homme plutôt beau, ce que l'on remarque à travers les pensées de Doguereau qui le qualifie d'abord de "joli garçon", puis le considère comme quelqu'un de "très beau".

Nous découvrons également le cadre dans lequel vit Lucien : encore méconnu comme auteur, il vit modestement, ce qui étonne Doguereau puis l'incite à revoir son salaire à la baisse. Toujours à travers le regard du libraire, nous voyons que l'hôtel dans lequel vit Lucien est modeste. Quant à la chambre elle-même, elle est d'une "nudité désespérante" : l'emploi de cet adjectif insiste sur l'aspect dépouillé de la pièce. L'auteur s'attarde sur la description de cette pièce, car elle est le reflet, le symbole de la condition de Lucien lui-même. Les seuls objets mentionnés sont "un bol de lait", ce qui laisse supposer que les repas du jeune auteur sont frugaux, et une flûte dont on précise qu'elle est "de deux sous". Aucune richesse donc pour ce provincial, ce qui rend bien évidemment à la merci de personnes comme Doguereau.

Ce n'est qu'à la ligne 32 que le lecteur pénètre enfin les penses et connaît les sentiments de Lucien : sensible aux compliments du libraire, son émotion st forte, "son cœur palpitait d'aise". D'emblée, dans sa naïveté, il s'imagine, se projette dans l'avenir : "il allait entrer dans le monde littéraire il serait enfin imprimé". Puis, rapidement, il déchante suite à la proposition malhonnête de Doguereau. On sent toutefois qu'il n'avait vraiment pas le choix, et il est plus probable que cette offre, aussi malhonnête soit-elle, sera acceptée.

Lucien et Doguereau sont donc deux personnages antithétiques, tant parleur âge, que par leur physique, leur situation sociale, ou leur caractère. Toutefois,ils ont un point commun : tous deux sont des hommes de lettres. Balzac nous propose donc deux visions différentes de cet homme de lettres du XIXeme siècle.

Axe 3. La peinture d'une société

Entre corps de métiers, Balzac a dépeint dans la Comédie Humaine, l'homme de lettres sous la Restauration.

Doguereau représente à lui seul l'aspect le plus exécrable de l'homme prêt à tout pour le profit. Libraire tout-puissant, qui décide de la publication ou non d'un livre, donc qui tient quasiment entre ses mains la vie de jeune auteurs comme Lucien. Conscient de ce pouvoir, il n'hésite pas à en jouer et ne ressent aucune culpabilité à exploiter les autres. L'on suppose évidemment qu'il appartient à la bourgeoisie, et qu'il vit aisément ses affaires. A aucun moment dans le texte il n'est question d'une éventuelle passion pour ce qui est au cœur de son métier, la littérature. Cette dernière est considérée uniquement comme une valeur marchande, le seul élément important étant le profit à retirer de la vente des livres. Nous avons donc ici le portrait d'un homme de lettres "non littéraire", aux préoccupations purement financières. Le plus surprenant est évidemment la réflexion qu'il se fait à lui-même à la ligne 23-24 : selon lui, tous les "gens de lettres" devraient vivre modestement, à l'image de Lucien, au lieu de "faire ripaille dans les cafés, les restaurants, d'y perdre leur temps, leur talent, et son argent"; il voit donc les auteurs non comme des êtres humains, mais comme des machines à écrire.

Lucien homme de lettres également, est à l'opposé de Doguereau. Lui veut vivre de son écriture, et se faire reconnaître pour son talent. Il semble que chez ce jeune homme, l'argent n'est pas la première préoccupation. Il a apparemment du talent, et en ce sens représente une figure plus positive que le libraire, celle de "l'artiste maudit" en quelques sortes : du talent mais pas d'argent. L'opposition des champs lexicaux de la pauvreté ("modeste", "nudité", "deux sous") et de l'opulence ""mille francs", "argent", "ripaille") soulignent ce contraste.

Ainsi, dans sa gigantesque fresque qui offre une vision panoramique de la société du XIXeme siècle, Balzac n'a pas oublié l'homme de lettres : il nous en propose même, à travers les personnages de Lucien et Doguereau, deux "versions" bien différentes : dans ce texte s'opposent la vision du bourgeois ais sans talent autre que celui de profiter de la naïveté de ses auteurs, qui ne voit dans la littérature qu'un aspect lucratif, et celle du jeune auteur, talentueux mais bien trop naïf, et qui semble condamné à rester dans la misère malgré le travail fourni.

Besoin d'un professeur de Français ?

Vous avez aimé l’article ?

Aucune information ? Sérieusement ?Ok, nous tacherons de faire mieux pour le prochainLa moyenne, ouf ! Pas mieux ?Merci. Posez vos questions dans les commentaires.Un plaisir de vous aider ! :) 5,00/5 - 1 vote(s)
Loading...

Agathe

Professeur de langues dans le secondaire, je partage avec vous mes cours de linguistique !