Le danseur et chorégraphe des Ballets russes Vaslav Nijinsky est une légende dans le domaine de la danse classique, de par sa technique et la créativité de ses chorégraphies, mais aussi en raison de sa vie personnelle mouvementée.

Des débuts prometteurs dès l'enfance

Le 12 mars 1889 naît Vaslav Fomitch Nijinsky (Nižinskij ou aussi Nijinski), à Kiev. C’est le deuxième enfant de Thomas Nijinsky et Eleonora née Berrada, tous deux d’origine polonaise. Vaslav hérite de ses parents, tous deux danseurs, d’exceptionnelles dispositions pour la danse, et notamment une excellente technique des sauts.

Où a grandi Vaslav NIjinski ? Saint-Pétersbourg entre 1890 et 1900

La famille éclate lorsque Thomas fait entrer sa maîtresse dans sa compagnie de danse. Eleonora s’installe alors avec Vaslav et sa petite soeur Bronislava à Saint-Pétersbourg. Vaslav a également un frère aîné, Stanislav, dont les facultés mentales compromises à la suite d'une chute le feront interner en asile.

Vaslav est admis en 1898 pour une année de stage à l’Ecole impériale de ballet. A la fin de l’année, il est pris comme élève pensionnaire. L’enseignement se déroule en huit ans, à l’issue desquels les élèves sont engagés dans le Ballet.

Nicolas Legat, son professeur de danse, remarque l’avance de Vaslav sur ses camarades.. Il est également très bon en musique et possède une mémoire et une oreille musicale exceptionnelles.

En revanche, il a des difficultés dans les matières scolaires. Pendant tout son cursus, Vaslav est sujet aux moqueries. Il gardera toute sa vie une inaptitude à communiquer socialement et une grande introversion.

Nijinsky participe petit à petit aux spectacles de l’Ecole. Il fait preuve de qualités étonnantes de technique et d’élévation, ainsi que d’interprétation. Il danse en 1906 au théâtre Marie dans un pas de huit chorégraphié par Michel Fokine pour Don Giovanni à l’occasion du 150ème anniversaire de la naissance de Mozart.

Il apparaît de plus en plus sur scène et commence une carrière de soliste, sans être passé par le corps de ballet. En 1907, il est admis comme artiste des Théâtres impériaux, avec le grade de coryphée, et un salaire de 780 roubles par an.

Nijinsky revoit son père mais les relations sont tendues et ce sera leur dernière rencontre.

Il suit les cours particuliers du maître italien Enrico Ceccheti. Sa réputation grandit. Michel Fokine ajoute un rôle d’esclave pour lui dans la scène du Pavillon d’Armide qu’il prépare pour l’Ecole de ballet.

L'apogée de sa carrière au sein des Ballets russes

A cette époque en Russie, le commerce sexuel était courant chez les danseurs. En 1908, Nijinsky devient ainsi amant du prince Pavel Lvov, qui aide financièrement la famille. C’est lui qui lui présentera Serge de Diaghilev, l’une des figures les plus influentes dans le monde de l’art à Saint Pétersbourg.

En 1909, les Ballets Russes présentés à Paris au Théâtre du Châtelet font un triomphe, notamment le solo introduit pour lui dans Le Pavillon d’Armide. En revanche, la saison est un gros échec financier pour Diaghilev. A l’été 1910, Nijinsky danse pour la deuxième saison parisienne des Ballets Russes au Palais Garnier. Au programme : Carnaval, Schéhérazade, Giselle, L’oiseau de feu, Les Orientales.

Nijinsky traîne avec lui un parfum de scandale, attaché à sa relation ouverte avec Diaghilev et aux rôles androgynes et fortement sexualisés qui lui sont attribués par Fokine. Son rôle d’esclave dans Schéhérazade en particulier marquera les esprits.

En janvier 1911, Nijinsky danse le personnage d’Albrecht dans Giselle au Théâtre Marie. Il refuse alors (ou oublie, selon les versions) d’enfiler les hauts-de-chausse de rigueur par-dessus son collant. L’incident sert de prétexte à ses adversaires pour demander son renvoi de l’Ecole, car sa tenue est considérée comme indécente.

Diaghilev peut désormais collaborer à plein temps avec Nijinsky et les Ballets Russes deviennent une compagnie permanente. Le 18 mars 1911, Vaslav quitte la Russie, et ne retournera jamais dans son pays.

La compagnie produit plusieurs représentations en France (Monte-Carlo, Paris), à Rome et à Londres. L’orientalisme étant très en vogue dans la société ouest-européenne, les chorégraphies de Diaghilev associées à des musiques modernes et des décors et costumes très recherchés connaissent un grand succès. L’interprétation dramaturgique de Nijinsky est également très appréciée, notamment dans Petrouchka (sur une musique d'Igor Stravinsky).

Néanmoins, Nijinsky supporte mal les obligations sociales : sorties, dîners, invitations auxquelles Diaghilev le contraint.

Nijinsky développe sa première création, L'Après-midi d'un faune (selon le poème de Mallarmé), dont Cocteau établit le contenu narratif et Léon Bakst l'aide pour la chorégraphie et les décors. Il travaille aussi avec sa sœur Bronislava. Ce ballet constituera un vrai choc dans le milieu de la danse classique :

  • Lors des répétitions, à Monaco, Nijinsky apprend aux danseurs une technique nouvelle, opposée aux normes académiques : les positions “en dehors” sont remplacées par des poses naturelles, droites. Il compose des mouvements inspirés des fresques de l’antiquité grecque et égyptienne où les personnages sont représentés de profil.
  • Le 29 mai 1912, lors de la première représentation publique de L’Après-midi d’un faune, sur une musique de Debussy, au théâtre du Châtelet, le public est d’abord désorienté, siffle, n’applaudit pas. Il est troublé devant la trame inhabituelle très continue du ballet et la quasi-absence de sauts, alors que Nijinsky était particulièrement attendu pour ses bonds impressionnants.
  • En outre, la sensualité et l’érotisme du personnage choquent les spectateurs, très installés dans une vision romantique classique. L’image finale du Faune se masturbant sur l’écharpe de la Nymphe enfuie est notamment très controversée. Diaghilev ordonne de danser le ballet une seconde fois ; les applaudissements l’emportent finalement.
  • Néanmoins, un article incendiaire paraît dans le Figaro. Nijinsky est par la suite défendu par Odilon Redon et Auguste Rodin. Il posera d’ailleurs pour le sculpteur.

Pourquoi l'Après-midi d'un faune a-t-il fait scandale ? Nijinsky en faune. Dessin publié dans Le Figaro le 30 Mai 1912, accompagnant l'article dénonçant l'obscénité du ballet

La troupe des Ballets Russes se produit dans toute l’Europe. Nijinsky se marie en septembre 1913 avec Romola de Pulszky, d’origine hongroise, à Buenos Aires. Diaghilev est fou de chagrin. Il le congédie de la compagnie.

Nijinsky crée deux autres pièces : Jeux, sur une musique de Debussy, qui aborde le sujet de l'homosexualité, et Le Sacre du printemps. Ce dernier ballet, qui accompagne une partition de Stravinsky, participe du mythe qui s'est construit autour du chorégraphe :

  • La pièce provoqua une véritable émeute au Théâtre des Champs Elysées. La représentation ne put se poursuivre qu’après intervention de la police. Le vacarme produit par le public était si fort que les danseurs devaient suivre les comptes donnés par Nijinsky depuis les coulisses.
  • Pour rester fidèle à la partition, il voulut enseigner le rythme par l'impulsion du mouvement, selon l'eurythmie, qui fut l’une des principales sources de la danse moderne.
  • Inspiré par les rites chamaniques et les mouvements primitifs, il inventa une gestuelle nouvelle, détachée des cinq positions fondamentales de la danse classique. Ainsi, les mouvements se firent angulaires, cassés, ramassant le corps vers le sol, les jambes et les pointes de pied tournées “en dedans”, à l’inverse de l’image traditionnelle d’élévation sans cesse travaillée par les danseurs.
  • Cette remise en question perturba à la fois les danseurs et le public qui montra son incapacité à modifier son regard. Le ballet fut abandonné à cause de sa complexité rythmique et l’originalité des mouvements. Stravinsky lui-même dénigra la chorégraphie. Seul Diaghilev mesura le succès en terme de notoriété qu’apporta pour la troupe cette vive réaction.
  • A nouveau étudié a posteriori, le ballet sera à nouveau mis en lumière grâce aux notes de Mary Rambert qui évoqua ses souvenirs de répétitions. Millicent Hodson, pour sa thèse sur les Ballets russes, reconstitua pas à pas le ballet original pour le produire avec le Joffrey Ballet en 1987.

Jacques Rivière, critique à la Nouvelle Revue française, analysera ainsi l’oeuvre de Nijinsky en 1913 :

“En brisant le mouvement, en le ramenant vers le simple geste, il a fait rentrer l’expression dans la danse.”

Le Sacre du printemps restera finalement une sorte d'oeuvre de référence, chorégraphiée plus de 250 fois par des auteurs à la fois classiques et contemporains.

La descente en pente douce vers la folie

En 1914, Nijinsky crée sa propre compagnie à Londres, avec sa soeur. Mais lors de la première représentation, les spectateurs sont déçus, les incidents se multiplient. Nijinsky a des crises de violence incontrôlables. Les représentations suivantes sont annulées. Nijinsky paie tout de même tous les danseurs sur ses propres fonds car il tient à remplir ses engagements.

La déclaration de guerre éclate alors que Nijinsky est à Budapest. On lui accorde de rester en résidence surveillée chez ses beaux-parents, en tant que prisonnier de guerre.

En 1915, Nijinsky travaille sur ce qui sera son dernier ballet, Till Eulenspiegel (Till l’Espiègle), sur une musique de Richard Strauss. Il élabore également une méthode de notation de la danse. Les Nijinsky parviennent à sortir de Hongrie et s’installer à Vienne, considérés comme prisonniers, mais avec égards.

En 1916, ils sont libérés sur parole et autorisés à rejoindre Diaghilev à New-York. Nijinsky discute sa méthode de notation avec Louis Moret, médecin à bord du bateau qui l’embarque aux Etats-Unis. Cette méthode permettra plus tard de reconstituer fidèlement les chorégraphies de ses ballets L’Après-midi d’un faune, et une partie du Sacre du printemps.

Quelle était la particularité de Nijinsky ? Notes chorégraphiques de Nijinsky pour l'Après-midi d'un faune

Arrivé à New-York, les retrouvailles avec la compagnie sont difficiles. La première représentation avec Nijinsky au Metropolitan Opera (Petrouchka et Le Spectre de la rose) est néanmoins un grand succès.

Diaghilev repart en Russie. Nijinski dirige alors la compagnie mais ses choix font perdre beaucoup d’argent au théâtre et la tournée est un échec. Il danse pour la dernière fois avec la troupe des Ballets Russes lors d'une tournée en Amérique du sud. De retour en Europe, la famille s’installe en Suisse.

En 1918, Nijinsky ne danse plus. Il est très affecté par la guerre, ainsi que par la mort de son frère cette année-là dans l’asile où il était interné. Il dessine beaucoup la nuit, notamment de sombres séries d’yeux rouges et noirs. Il travaille sur son système de notation chorégraphique, fait de longues promenades solitaires, obsédés par des idées noires.

En janvier 1919, il exécute une très étrange improvisation sur la mort et la guerre, devant les invités d’un récital au bénéfice de la Croix-Rouge. Il est interné en mars, considéré comme schizophrène. Il commencera alors la rédaction de ses Cahiers, plus tard édités par son épouse.

"J’ai peur des gens ; on ne me comprend pas ni ne me croit. Ils voudraient me voir vivre à leur manière et que je me livre à des danses d’allégresse. Je n’aime pas la joie, j’aime la vie." Extrait du Journal de Nijinsky (traduit de l’anglais par G.S. Solpray)

Vaslav et Romola auront deux filles. En 1923, Diaghilev, qui n’a pas vu Vaslav depuis six ans, lui demande de venir danser pour les Ballets Russes. Nijinsky répond qu’il ne peut pas parce qu’il est fou.

Vaslav est à nouveau interné en juin 1926. En 1928, Diaghilev l’emmène à l’Opéra voir Pétrouchka, mais Nijinsky ne réagit pas. Il est confié en 1929 au sanatorium de Kreuzlingen en Suisse, et y restera dix ans. Sa mère Eleonora meurt en 1932 ; sa disparition ne lui sera jamais annoncée.

Pendant la seconde guerre mondiale, les nazis ordonnent l’extermination immédiate des malades mentaux. Vaslav est sauvé par son infirmier à l’hôpital psychiatrique, qui le ramène chez Romola à Budapest.

Les Nijinsky s’installent en Angleterre en 1947. Vaslav, qui souffrait d’insuffisance rénale, meurt à Londres le 8 avril 1950. Sa sépulture sera transférée au cimetière Montmartre à Paris en 1953.

Nijinsky est-il vraiment devenu fou ? La tombe de Vaslav Nijinsky, au cimetière Montmartre à Paris.

Quelles traces nous restent-il de Vaslav Nijinsky ? Ses Cahiers, quelques photographies, sa notation méticuleuse de certains ballets qui permet de leur redonner vie. Pas de vidéo pour admirer l'ampleur de ses sauts ou la force de son interprétation.

Et surtout, il reste de nombreux questionnements sur l'origine de sa folie,  sur sa vision du mouvement en tant que danseur et chorégraphe et sa volonté de rupture avec le langage classique. Son rôle dans les débuts de la danse moderne sont discutés. Mais par-dessus tout, il reste cette figure mythique d'artiste tourmenté, il reste la légende Nijinsky.

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