Les usages sociaux du corps peuvent être, pour simplifier une réalité complexe et intriquée, symboliques ou techniques.

Les usages symboliques du corps renvoient toujours à une forme consciente ou inconsciente d’expression identitaire. En ce sens, ils signent toujours une culture (ou une « sub-culture »).

On les retrouve dans les discours mythologiques ou normatifs qui fondent et régulent une société, dans les petites ou grandes occasions rituelles qui scandent la vie collective d’un groupe social donné, ainsi que dans les multiples petits rites qui rythment et organisent notre quotidien personnel et social.

Les usages techniques du corps ont toujours une fonction utilitaire : il y a une instrumentalisation du corps (que l’on peut juger plus ou moins originale au regard de notre référent culturel), à travers des techniques corporelles :

  • pour manger,
  • dormir,
  • se déplacer,
  • soigner son corps,
  • travailler,
  • avoir des relations sexuelles, etc.

Quels usages sociétaux peut-on faire de son enveloppe corporelle ? Nous utilisons notre corps pour travailler, mais il sait se faire comprendre lorsqu'il atteint ses limites.

Pour tout ce qui nécessite d’interagir avec son environnement physique ou humain, en somme. Les choix techniques spécifiques d’usage du corps, c’est-à-dire les techniques corporelles concrètement utilisées, témoignent là aussi d’un type culturel spécifique.

On doit à Marcel Mauss, anthropologue et sociologue français de la première partie du 20ème siècle, d’avoir le premier investi et débroussaillé ce domaine anthropologique des usages sociaux techniques du corps dans le cadre d’un article fondateur « Les techniques du corps ».

Problématiques directrices de cet enseignement :

  • Mettre en relation les imaginaires, les conceptions, les statuts et les usages sociaux du corps pour comprendre et s’efforcer d’expliquer des corporéités singulières, propres à certains types de sociétés;
  • Mieux connaître, comprendre, expliquer et dans une certaine mesure relativiser notre corporéité contemporaine, grâce d’une part à sa « déconstruction », grâce d’autre part au détour par la corporéité de l’ « Autre »…

Pour mieux saisir et comprendre les analyses qui vont suivre, il importe de bien maîtriser quelques notions essentielles qui reviendront souvent, explicitement ou implicitement.

La notion de « culture »

Selon que les définitions trouvent leur origine plutôt dans la tradition française, anglo-saxonne ou allemande, selon qu’elles proviennent plutôt du champ de l’anthropologie, de l’ethnologie ou de la sociologie, elles se déclinent selon quatre acceptions générales que l’on pourrait nommer ainsi :

  1. La culture cultivée (élitiste et individualiste) ; tradition française, sociologie de la distinction sociale ;
  2. La culture identitaire (« sub-cultures » ; la culture comme marqueur social) ; sociologie et ethnologie => renvoie à l’organisation symbolique d’un groupe (ensemble des relations de sens) et à l’ensemble des valeurs étayant la représentation que le groupe se fait de lui-même, de ses apports avec les autres groupes;
  3. La culture sociétale (ou civilisationnelle) ; anthropologie culturelle, ethnologie => les coutumes, les croyances, la langue, les idées, les goûts esthétiques et la connaissance technique de la société considérée
  4. La Culture : ce qu’il y a d’invariant et donc de spécifique chez l’Homme (par opposition à la Nature; cf l’anthropologie structurale).

La notion de corporéité

C’est a priori un néologisme, mais un terme néanmoins très utilisé dans les ouvrages de sciences humaines traitant de manière directe ou indirecte des thématiques corporelles.

On pourrait le définir comme suit :

  • culture (ou micro-culture) corporelle, au sens anthropologique du terme, c’est-à-dire ensemble des manières de concevoir le corps humain, se représenter le corps humain, traiter son corps et faire usage de son corps au regard des normes du groupe social d’appartenance… ou de celui auquel on souhaiterait appartenir ;
  • ensemble des conceptions qu’une personne, un groupe social ou un ensemble sociétaire, se font du corps humain, ensemble des imaginaires qu’ils développent à son sujet, des statuts qu’ils lui assignent, des usages instrumentaux et symboliques qu’ils font dans un lieu et dans un temps donnés.

Identité

L’identité est un produit des socialisations successives; elle n’est autre que le résultat à la fois stable et provisoire, individuel et collectif, subjectif et objectif, biographique et structurel, de divers processus de socialisation qui, conjointement, construisent les individus et définissent les institutions.

L’identité n’est jamais donnée, elle est toujours construite et à (re)construire dans une incertitude plus ou moins grande et plus ou moins durable (l’identité pour autrui est « conférée », mais l’identité pour soi est « construite »)

Un exemple de la corporéité comme « analyseur du social » : l’alimentation

Notre alimentation en dit long sur la civilisation à laquelle nous appartenons.

L’alimentation, et les nourritures qui en font le substrat, constitue un fait anthropologique, social et culturel majeur :

l’alimentation est une fonction biologique vitale et en même temps une fonction sociale essentielle.

L’alimentation comme Culture (au sens de Lévi-Strauss) ou comme culture (au sens de l’anthropologie culturelle), non seulement spécifie l’Homme, mais est en plus un révélateur pertinent de la vie sociale et culturelle.

Dis-moi ce que tu manges, pourquoi et comment tu le manges et je te dirai :

  • en quoi tu es un Homme,
  • à quelle type de civilisation,
  • à quelle culture sociétale (ou sub-culture sociale) tu appartiens.

Telle pourrait être la problématique directrice d’une réflexion sur la dimension alimentaire de la corporéité humaine.

L’alimentation, un analyseur de la Culture. L’Homme, un mangeur socialisé

Deux idées centrales pour analyser l’alimentation humaine comme un fait anthropologiquement fondamental de Culture :

  • On doit à C. Lévi-Strauss un certain nombre d’analyses célèbres en anthropologie structurale sur les pratiques humaines de l’alimentation. On peut retenir de sa réflexion sur le sujet, une idée essentielle représentative de ses volumineuses analyses sur les déterminants et les pratiques de l’alimentation humaine…
    En matière d’alimentation, ce qui caractérise le passage de la Nature à la Culture, c’est le passage de l’appropriation de nourriture à la « cuisine ». Ce qui ferait la nature universelle de l’Homme à ce niveau (c’est-à-dire ce qui contribuerait à cerner le propre de l’Homme), ce serait le fait de cuisiner ses nourritures, donc de préparer ses aliments avant de les consommer. Et quelques catégories empiriques universelles du rapport à la nourriture et à la cuisine suffiraient dès lors pour rendre compte de la variabilité de toutes les coutumes culinaires singulières. Il y aurait pertinence universelle des catégories empiriques de cru, de cuit, de pourri, de rôti, de fumé, de bouilli.
  • L’alimentation est un fondement de la création du lien social.
    Le partage apparaît comme fondateur du lien social, la règle du partage est la substance même du lien social. Or ce qui spécifie anthropologiquement les pratiques humaines de l’alimentation c’est le partage de la nourriture, le partage des temps, des conditions et des modalités de l’alimentation. Le rapport aux nourritures animales et le partage de la viande notamment, dans certaines sociétés archaïques ou pré-modernes, sont les vecteurs, à travers des rituels dramaturgiques (sacrifices d’animaux) ou festifs, du renforcement du lien social, de l’entretien de la sociabilité.

Les hommes sont donc des mangeurs socialisés.

L’alimentation, un analyseur des cultures

Les hommes, mangeurs socialisés, sont aussi des mangeurs culturels. La variabilité des choix et des pratiques alimentaires, des goûts et des dégoûts alimentaires, renvoie bien plus à la variabilité des valeurs et des normes culturelles qu’aux caractères innés des individus.

Nous ne mangeons pas tout ce qui est biologiquement comestible car dans toutes les cultures il existe des règles d’une grande complexité (intériorisées pour la plupart) qui gouvernent le choix et les modes de consommation des aliments : « les goûts et les mœurs alimentaires sont contraints par la culture culinaire à laquelle nous appartenons » :

« L’esprit humain présente la particularité de produire des catégories, des taxonomies, des normes, des règles. Il n’existe à ce jour aucune culture connue qui soit complètement dépourvue d’un appareil de catégories et de règles alimentaires, qui ne connaisse aucune prescription ou interdiction concernant ce qu’il faut manger, ce qu’il ne faut pas manger, et comment il faut manger. En d’autres termes, la variabilité observée à travers l’espèce humaine ne concerne pas la présence ou l’absence de catégories de règles »

L’alimentation, un analyseur culturel de la modernité occidentale…

L’obsession de la minceur régit de plus en plus le rapport moderne au corps. Les sociétés d’abondance sont travaillées par le besoin de régler, de réguler leur alimentation ; elles sont tout à la fois passionnées de cuisine et obsédées de régime.

L’empire du régime est devenu planétaire. Son peuple est innombrable : un quart des Français, un
tiers des Américains, des proportions voisines dans tous les pays développés.

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Alexandre

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