Qu’est-ce qu’un corps sur cette Terre ?

En Nouvelle-Guinée, en Amazonie ou en Afrique, l’humain se pense en relation à des réalités - l’autre sexe, l’animalité, les ancêtres - dans lesquelles son identité corporelle est immergée socialement. L’idée d’un corps comme substance séparée, de même que celle d’un corps propre supposé « appartenir » à l’individu n’y ont donc à proprement parler pas cours.

En Europe, en revanche, le corps est une substance individuelle qui, dans sa singularité, se rapporte directement au modèle non corporel dont il est une image.

Autrement dit, le corps n’est pas inscrit dans une relation sociale mais dans une relation qui relève de l’ordre de la représentation : il n’a affaire aux autres corps qu’en tant que tous, pris un à un, convergent vers le même modèle.

Quelle est la place du physique dans les pays africains ? Le culte du corps est fort dans les sociétés occidentales.

Ce que nous avons en partage social n’est donc pas le corps mais le modèle qui le régit, ainsi que la distance qui nous sépare de ce modèle…

Dans les régions mandé et voltaïque de l’Afrique de l’ouest, le façonnement du corps s’inscrit dans un double mouvement de filiation unissant les vivants à leurs ancêtres, le corps y est à la fois le support et l’expression d’une relation privilégiée entre les vivants et les morts.

Ce lien est d’abord celui de la continuité de substance entre les générations : les ancêtres, matérialisés par des autels non figuratifs constitués de matières mélangées, transmettent au nouveau-né leurs constituants vitaux…

Le corps est à la fois le signe et l’instrument de la relation avec ces doubles constitutifs de le personne : comment un garçon peut-il être fils de son père s’il est contenu dans une femme ?

Telle est la question qui se pose à ces sociétés.

La réponse est qu’il lui faut se débarrasser par le rituel des éléments maternels. Le corps du garçon, d’abord complet puisque comprenant l’homme et la femme en soi, doit devenir incomplet afin de pouvoir se compléter avec une épouse et perpétuer à nouveau le corps paternel…

  • A qui appartient l’enfant porté par la mère ?
  • Au frère ou à l’époux de celle-ci ?

De la naissance à l’initiation et jusqu’au mariage, le corps masculin est l’icône de la relation instable et changeante entre clan du père et clan du frère de la mère. Il se transforme à l’image même de cette relation…

La représentation du corps dans le monde

Dans les modèles de représentation du corps en Amazonie, le principe d’incomplétude qui fait qu’un corps ne se suffit jamais à lui-même, passe par la conception / l’idée / l’imagination que sa forme est déterminées par le regard porté sur lui, en fonction de la relation entretenue avec lui.

Cette manière d’appréhender le corps est commune chez les Indiens des Basses-Terres d’Amérique du Sud. De toutes les configurations, c’est celle dont les implications sont les plus déroutantes pour un esprit occidental.

Cette conception repose sur l’idée que l’apparence revêtue par un autre être est une question de perspective : l’identité du corps perçu dépend de la nature du corps de la « personne » à l’origine du regard.

Le corps ne peut donc être envisagé en dehors de sa relation nécessaire avec un sujet témoin, mais aucun sujet ne peut être conçu sans une inscription corporelle déterminée. Cette façon de relativiser l’identité des existants est appelées « perspectivisme » par les ethnologues spécialistes de l’aire amazonienne.

La relation est fondée façonne l’identité du corps en fonction d’un schème dit de la « prédation », qui s’appuie sur une amplification métaphysique de la notion de chaîne alimentaire : pour croître et exister, tout être doit se nourrir d’autres êtres…

Il n’est possible de fait d’occuper vis-à-vis d’une autre créature que l’une des trois positions suivantes :

  1. prédateur,
  2. proie
  3. ou congénère.

Or, selon la position dans laquelle se trouve un autre du point de vue d’un sujet quelconque, la nature du corps avec lequel il se rend sensible, varie. Si je suis susceptible d’être mangé par autrui, celui-ci se manifeste avec un corps de jaguar, d’aigle harpie ou d’esprit cannibale. S’il est, au contraire, une proie pour moi, je le vois comme un pécari ou un tatou, et j’ai sur lui le point de vue d’un jaguar. Si l’autre est semblable à moi, s’il mange comme moi et avec moi, il offre à mes sens un corps humain et est représenté comme tel…

Un corps humain, c’est la matérialisation d’une relation d’affiliation ou d’apparentement, c’est-à-dire d’un rapport qui n’est ni de prédateur à proie, ni de proie à prédateur. L’ « humain » est la forme que prend un corps de parent ou de congénère ; de façon plus générale, c’est la forme de toute créature perçue comme semblable, c’est-à-dire comme sujet.

Si les jaguars voient les (« vrais ») humains comme des pécaris (c’est-à-dire des proies), en revanche ils se perçoivent comme des personnes humaines, et il en va de même pour toutes les espèces dotées, en fonction des contextes, de dispositions relationnelles.

L’humanité est ainsi un mode d’aperception accessible à toutes sortes d’êtres, et pas du tout une espèce naturelle…

D’où vient notre conception du corps ?

Qu'est-ce que le corps ? Plusieurs sociétés et religions croient en la réincarnation.

Pour simplifier nous pouvons dire qu’elle a été irriguée par trois sources principales :

  1. le dualisme,
  2. le créationnisme monothéiste
  3. et la pensée de l’Incarnation…

Le dualisme ontologique affirme que l’homme est double : corps d’un côté, âme de l’autre…

Le créationnisme monothéiste a imprégné l’Europe à travers l’Ancien Testament et la reprise de celui-ci par la chrétienté. Il situe l’origine du corps dans l’acte créateur ex nihilo d’un Dieu qui a fait l’homme à son image..

La doctrine de l’Incarnation, la thèse de Dieu fait homme : c’est sans aucun doute l’élément le plus décisif dans la question du corps… En s’incarnant, Dieu s’offre aux humains sous une forme qui participe à la fois de la transcendance spirituelle et du corps humain.

En combinant ces trois sources, l’Occident en est venu à penser le corps-image…

Le corps est donc une image, un analogon, du modèle et de son empreinte, sa trace…

Dans sa facticité immédiate, le corps humain est toujours une image non conforme du modèle… Le corps doit donc être travaillé afin que cette distance soit abolie, ou du moins diminuée. La fabrique sociale du corps consiste à amener l’homme à imiter l’image conforme, et ainsi à se rapprocher de la perfection du modèle.

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Alexandre

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