Faut-il se Libérer du Désir ?

Décortiquer le sujet

Le désir est-il une prison ? Le désir peut emprisonné l'homme dans une quête incessante de désirs à assouvir. Ce n'est qu'en maîtrisant ses désirs que l'homme pourra être libre et heureux...

« Faut-il » : Ici se pose la question de la nécessité et du devoir. Est-ce un impératif que de se libérer du désir ? Qu'est-ce que cela nous coûte si nous ne le faisons pas ? « Se libérer » : Le verbe employé dans le présent sujet fait référence à la condition de prisonnier de l'homme. Le présupposé est donc que l'homme qui désire serait un homme enchaîné. Est-ce vrai ? « Du désir » : Le désir est la conscience d'un manque, il nous pousse à tendre consciemment vers ce que l'on aimerait posséder.

Superprof

Introduction

« Tu n'as qu'à assouvir tes désirs », entendons-nous parfois, au détour du conversation. Comme si la réalisation d'un désir allait nous combler, nous aider à progresser. Le désir semble être une solution et un problème à la fois. Solution parce qu'il nous libère - bien qu'éphémèrement - d'un poids, problème parce qu'il nous contraint à en endosser un autre dans la foulée. Ainsi, le désir est une tension qui tiraille l'homme. Doit-il pour autant renoncer au désir ? Le désir ne mène-t-il qu'à l'éternelle insatisfaction de l'homme ? Nous allons voir que cette notion est, en réalité, bien plus complexe. Car si le désir peut être nocif pour les hommes et la société, il est aussi constitutif de la nature humaine... Si bien qu'un homme qui ne désire pas ne serait plus un homme. Enfin, il s'agit de s'interroger sur la libération du désir en ce qu'elle mène à la connaissance, à la création et à la célébration de la vie.

Plan

I. Le désir peut être une tendance qui nuit aux hommes et à la société II. Toutefois, un homme qui ne désire pas n'est plus un homme  III. Il faut plutôt tendre à une libération du désir 

Développement

I. Le désir peut être une tendance qui nuit aux hommes et à la société

Dans l'étymologie même du mot « désir » se retrouve la question du manque. En effet, issu du verbe latin desiderare (constater l'absence), de considerare (contempler un astre) et de desiderium (désir et regret), le désir est la recherche effrénée de cette étoile perdue. Mais comment cette quête peut-elle nuire aux hommes ? Faut-il vraiment réprimer nos désirs et les mettre à distance ?

A) La nostalgie d'un état de plénitude

Le désir est, comme nous le soulignions en introduction, le constat d'une absence. L'objet de tout notre désir est l'objet manquant, celui dont l'absence cause une douleur en nous. En ce sens, le désir est fondamentalement la nostalgie d'un état de plénitude. Cet état de plénitude, Platon nous le décrit dans Le Banquet à travers le mythe d'Eros. Eros est un demi-dieu, représentation de l'amour et du désir. Il est le fils de Poros, dieu de l'abondance, et de Pénia, une mendiante. Eros est un daimon, autrement dit un génie tiraillé entre richesse et pauvreté. Parce qu'il n'est pas pleinement dieu et connaît le manque, Eros est un être de désir qui, parce qu'il désire, connaît aussi la douleur. Mais la conception platonicienne du désir se lit aussi à travers le mythe d'Aristophane. À l'origine, les êtres étaient des sphères qui avaient tous quatre bras, quatre jambes, deux têtes et deux sexes. Mais après avoir tenté de défier les Dieux, les Dieux décidèrent de couper les êtres-sphères en deux. Et c'est ce qui explique l'incomplétude de l'homme, toujours à la recherche de cette partie de sphère qui lui manque. Il est en quête d'une unité perdue... Ainsi, le désir est la nostalgie d'un état perdu où la douleur du manque n'existait pas.

B) La prison de l'éternel manque

Mais la douleur vient aussi du fait que le désir est un état qui ne s'épuise jamais. Je désire, j'assouvie mon désir, et une fois que cela est fait : je désire à nouveau quelque chose d'autre. Contrairement au besoin qui est constant, le désir est fluctuant. Les désirs changent et notre imaginaire est fertile lorsqu'il s'agit de désirer de nouvelles choses. C'est en cela que le désir est différent du besoin :

  • Le besoin a rapport à la nécessité : l'homme a des besoins vitaux (faim, soif, sommeil), nécessaires à sa conservation. Les besoins de l'organisme sont définis. Exemple : J'ai besoin de manger pour survivre.
  • Le désir a rapport à l'envie : il se décline d'ailleurs sous diverses formes (la tendance, l'envie, le caprice, le souhait...) et n'a pas d'incidence sur la survie de l'homme. Exemple : J'ai envie de manger une pizza margherita de chez Nicolo Pizza.

Le problème principal du désir est qu'il crée un état d'éternelle insatisfaction chez l'homme. Je viens de terminer de manger une pizza margherita de chez Nicolo Pizza le midi, j'ai désormais envie de boire un café dans un bar en bord de mer. Mon désir est remplacé par un autre désir dans la foulée, de manière incessante... Ainsi, l'homme est condamné à être dans une situation de manque perpétuel.

C) Limite du désir : ma relation avec autrui

Le désir est-il au fondement de l'amitié ? Nous avons tendance à désirer ce que désire l'autre... C'est le désir mimétique ou désir de désir d'autrui.

Enfin, le désir est une difficulté au sein de la cité. Une chose est désirable parce qu'elle est désirée par autrui. Par exemple, je désire une paire de baskets non pas parce qu'elle me plait énormément mais parce qu'elle est désirée par la masse. C'est ce que René Girard appelle le « désir mimétique » :

L'homme désire toujours selon le désir de l'Autre

René Girard, Mensonge romantique et vérité romanesque

Ce désir mimétique consiste donc à vouloir ce que veut l'autre : je copie, je cherche à ressembler à celui qui n'est pas moi mais qui désire la même chose que moi. Mais le désir est accompagné, dès lors, d'une pulsion de mort : j'aimerais que l'autre soit éliminé afin que l'objet du désir ne soit qu'à moi. Pour éviter ce conflit, René Girard affirme que la société a besoin d'un troisième homme, d'un bouc-émissaire, dont la mort permettra l'établissement d'un équilibre dans la communauté. Ainsi, le désir est une notion très ambivalente. La recherche du manque à combler peut être fatale pour l'humanité et l'équilibre de la société. Mais peut-on réellement envisager un homme sans désirs ? Le désir n'est-il pas constitutif de l'être humain ?

II. Toutefois, il est constitutif de l'être humain : un homme qui ne désire pas n'est plus un homme

Bien qu'il puisse représenter une menace pour l'équilibre de la société, le désir fait partie inhérente de la nature humaine. C'est parce que l'homme est un être de désir qu'il se distingue, notamment, des animaux, qui ne suivent que leurs instincts. Ainsi, se libérer du désir n'aurait que pour finalité... La déshumanisation.

A) Seul l'homme possède une infinité de désirs

Nous faisions, dans la première partie, le distinguo entre désir et besoin. Ici, il s'agit de faire la distinction entre désir et instinct ou pulsion. Le désir est constitutif de l'homme parce qu'il est lié à la conscience : c'est parce que l'homme a la capacité d'imaginer qu'il peut désirer. Ainsi, l'homme peut désirer une infinité d'objets à la fois. Comme dirait Epicure, l'homme est le seul être vivant à avoir des « besoins non nécessaires ». Les animaux, eux, ne s'en tiennent qu'au nécessaire. Ils ont des besoins vitaux à satisfaire et ne s'embarrassent de rien de plus. On en viendrait presque à envier, parfois, le bonheur simple et paisible d'une satisfaction des besoins fixés et définis... Mais là encore, c'est de l'ordre du désir humain ! Ainsi, le désir est le mode d'être spécifique de l'homme. Il est nécessaire de distinguer les désirs humains des pulsions animales. Par exemple, on dira que le cheval s'abreuve (de manière instinctive) alors que l'homme se désaltère (en ayant conscience de devoir boire).

B) Le désir vise le bonheur : pourquoi chercher à s'en séparer ?

De plus, le désir est la base de notre relation à autrui. C'est parce que nous désirons avoir une relation personnelle avec autrui que nous pouvons atteindre le bonheur. De cette manière, le désir a un lien direct au bonheur. C'est d'ailleurs ce que pense Aristote pour qui la philia grecque est indispensable au bonheur. Cette amitié devient le ciment de la Cité, la garante d'une société harmonieuse, et elle est insufflée par le désir initial d'aller vers l'autre, de sortir de sa solitude. Ainsi, le désir ne se résume pas à être un tonneau sans fond comme le pense Platon dans son Gorgias. Non, le désir est indispensable pour créer une Cité heureuse et équilibrée. Le désir est un principe moteur : il insuffle une nouvelle énergie, une action et fait avancer le cours des choses.

C) Le désir est à la source des valeurs humaines

Comment Spinoza conçoit-il le désir ? « Le désir est l'essence même de l'homme, c'est à dire l'effort par lequel l'homme s'efforce de persévérer dans son être. » Spinoza, Ethique

Nous ne désirons pas les choses parce qu'elles sont bonnes ; elles nous semblent bonnes parce que nous les désirons

Spinoza, Ethique, Partie III

Pour finir sur l'aspect purement humain du désir, il est important de souligner la valeur du désir. Si certains le croient manque, d'autres le pensent à la source même des valeurs humaines. C'est l'idée développée par Spinoza qui affirme que les choses ne sont pas bonnes ou mauvaises en soi... C'est le désir qui nous fait émettre un jugement qualitatif sur les choses. Nous pensons alors, à tort, que c'est parce que nous désirons quelque chose que ladite chose est bonne. En réalité, cela témoigne de notre ignorance sur les causes de nos désirs. Une fois que nous prendrons connaissance des causes qui déterminent nos désirs, alors nous parviendrons à un désir accompagné de conscience : c'est ce désir qui est l'essence de l'homme. Le désir pousse alors l'homme à persévérer dans son être et à se réaliser. En somme, l'homme se caractérise aussi par sa faculté à désirer. Se libérer du désir, c'est renoncer en partie à sa condition humaine. Ainsi, ne vaudrait-il pas mieux libérer le désir tout en le contrôlant plutôt que de chercher à s'en libérer ?

III. Ce n'est pas à l'homme de se libérer du désir mais au désir d'être libéré

Si l'homme n'est plus homme sans désirs, il ne faut pas pour autant céder à un désir débridé et chaotique. Le désir peut mener à un épanouissement personnel et intellectuel important à condition que l'homme sache en faire bonne usage.

A) Désir et connaissance

Selon Platon, il est important de savoir maîtriser ses désirs. Laisser libre cours à ses désirs, c'est condamner la stabilité de l'homme et de la Cité :

Il y a dans chacun de nous une espèce de désirs terribles, sauvages, sans frein, qu'on trouve même dans le petit nombre de gens qui paraissent être tout à fait réglés.

Platon, République

Il faut donc se prémunir de ce genre de désagrément et intellectualiser le désir afin de le maîtriser. Car le désir maîtrisé peut mener à ce que Platon appelle l'ascension érotique :

  1. Le désir est superficiel, il se fixe sur la beauté d'un corps puis de tous les corps.
  2. Après avoir désiré le corps, l'homme se rend compte de la supériorité de la beauté de l'âme sur celle du corps. La beauté de l'âme n'est pas soumise aux imperfections (rides, tâches...), elle est la pure représentation des vertus.
  3. De la beauté de l'âme, l'homme passe à la découvre de la Beauté absolue ou divine. Il découvre l'Idée du Beau.

Le désir nous élève donc vers la contemplation intellectuelle en nous faisant quitter l'immanence du monde sensible pour toucher du doigt celui des Idées.

B) Désir et création

Enfin, le désir ouvre la voie à la création et à la célébration de la vie. Selon la conception psychanalytique, le désir inconscient peut mener à la sublimation dans l'art ou le travail. Il est donc à l'origine même du concept de création, il se libère au travers de divers processus créatifs. En réalité, le désir ne se caractériserait pas parce que ce que l'on a en « moins » mais par ce que nous pouvons faire de « plus » :

Les révolutionnaires, les artistes et les voyants [...] savent que le désir étreint la vie avec une puissance productrice et la reproduit d'une façon d'autant plus intense qu'il a peu de besoin.

Deleuze et Guattari, l'Anti-Oedipe

Le désir est donc lié à la notion de productivité, de création, de joie et de célébration de la vie. C'est parce que l'homme désire qu'il crée, c'est parce que l'homme crée qu'il vit !

Le désir peut-il mener à la créativité ? Des désirs inconscients ou conscients peuvent mener à la création. Le désir n'est plus manque mais production, célébrant par là la joie et la vie !

Conclusion

Ainsi, il ne faut pas tant chercher à se libérer du désir mais plutôt parvenir à le maîtriser afin de pouvoir accéder à la connaissance et à la création. Laisser libre cours à ses désirs peut nuire à la société et aux hommes, mais les étouffer ou les mettre à l'écart ne reviendrait qu'à nier un aspect fondamental de la nature humaine. Ainsi, il faut céder à la libération du désir, mais à une libération maîtrisée, contrôlée et conscientisée par l'homme.

Théoriciens du désir

Epicure (341-270 av. JC)L'homme doit rechercher les plaisirs naturels et nécessaires, s'il veut trouver l'ataraxie (l'absence de troubles) ou la paix de l'âme.
Hegel (1770-1831)Autrui est le seul objet de mon désir.
Gilles Deleuze (1925-1995)L'homme ne doit pas culpabiliser d'avoir des désirs mais plutôt en être fier : c'est grâce au désir que nous pouvons créer et célébrer la vie !
René Girard (1923-2015)Le désir est mimétique : je désire X parce que l'autre désire X.

Vous avez aimé l’article ?

Aucune information ? Sérieusement ?Ok, nous tacherons de faire mieux pour le prochainLa moyenne, ouf ! Pas mieux ?Merci. Posez vos questions dans les commentaires.Un plaisir de vous aider ! :) (3,33/ 5 pour 3 votes)
Loading...

Morane

Diplômée d'un Master en philosophie et d'une licence en Lettres modernes, je suis une passionnée de lecture et adore transmettre aux personnes désireuses d'en apprendre plus. Mon petit plaisir ? Les voyages ! Et parce que la vie est une aventure, j'entends bien me la jouer exploratrice encore longtemps 😉

Vous avez aimé
cette ressource ?

Bravo !

Téléchargez-là au format pdf en ajoutant simplement votre e-mail !

{{ downloadEmailSaved }}

Votre email est invalide
avatar
Makoumbou
Makoumbou
Invité
16 Juin.

Le devoir suffit il de fonder la morale ?

Thomas
Thomas
Éditeur
24 Sep.

Il ne suffit pas non, c’est tout l’intérêt et l’ambivalence de cette question par ailleurs ! Je vous conseiller l’ouvrage d’Albert Farges, « La liberté et le devoir », qui reprend ce thème !